vendredi 8 juin 2012

La voie du serpent

Une nouvelle inédite de Lionel Davoust 
(Source sur les Imaginales d’Épinal - Est Magazine du 27 mai 2012)

Le maitre et l'apprentie bannirent l'hiver en refermant la porte de l'abri.Le refuge n'offrait qu'une seule pièce, mais les pierres grossières tiendraient en échec le blizzard hurlant entre les cimes noires des Scandes.
Emmitouflée dans sa parka, Adeline était pliée en deux, hors d'haleine. Dwayne tendit l'oreille, puis, jugent qu'ils avaient semé leurs poursuivants, rassembla quelques bûches laissées en réserve afin de préparer un feu.
- Je ne comprends pas pourquoi ils nous pourchassent, haleta la jeune fille en se redressant. elle libéra ses cheveux roux de son bonnet. Quel danger pouvons-nous bien représenter pour eux ?
- Nous incarnons la Voie de la Main Gauche, répliqua le maitre.
Les buches claquèrent tandis qu'il les disposait sous une marmite où il versa l'eau de leurs gourdes.
- Pour la Voie de la Main Droite, pour l'Inquisition, tout ce qui ne se soumet pas à l'autorité constitue une insulte, une abomination pour le regard divin.
Il lui jeta un coup d’œil tandis qu'il disposait autour du bois des herbes sèches qu'il alluma ensuite.
- Nous croyons au potentiel de l'être humain. Je suis navré de te l'annoncer, mais, pour eux, nous incarnons le Mal absolu.
- Super, soupira-t-elle en allant s'asseoir sur un des bancs qui servaient aussi de couche. On crapahute dans la neige depuis des semaines pour échapper à ces dingos ! Elle secoua la tête, incrédule. Quand je pense qu'il y a six mois, j'avais une vie normale, un petit copain, des études à finir, et puis...
 - Et puis, tu étais vide, compléta Dwayne en se relevant.
Il était bâti à l’image de la Scandinavie : massif, des mains comme des battoirs, un regard âpre, d'un bleu insondable. Un regard de chamane.
- Ta vie n'avait ni sens, ni but. Tu dérivais sans connaître ton cœur. Dis-moi, regrettes-tu de m'avoir suivi ?  D'avoir découvert que, même de nos jours, il subsiste un enchantement dans le monde, une faille dans al réalité grâce à laquelle nous sommes en mesure de contrôler notre destin ?
- La magie... souffla-t-elle, émerveillée.
- Le pouvoir, corrigea-t-il.
Il vint se poster devant elle, large d'épaules, mâchoire carrée, longs cheveux noirs.
- Mais je ne leur ai rien fait, à l'Inquisition, piailla-t-elle. Je veux juste vivre ! Pourquoi ne nous fichent-ils pas la paix ?
Dwayne prit une inspiration, les yeux dans le vague.
- Laisse-moi plutôt te l'expliquer avec une parabole, une histoire traditionnelle d'Inde .
- C'est le crépuscule, quand l'ombre s'étend sur les champs et que l'homme se réfugie autour du feu, fuyant les ténèbres auxquelles il ne croit pas appartenir... Je vais trop vite.
Il eut un sourire.
- Un paysan modeste mène tous les jours son dur labeur, de l'aube jusqu'à la nuit. Un soir, en rentrant, il remarque un énorme serpent devant sa cabane. Effrayé, il se réfugie chez lui, barricade sa porte, ordonne à ses enfants d’aller au lit et de ne sortir sous aucun prétexte. Puis, il va se coucher avec sa femme, le cœur battant.
Il prit conscience du regard de la jeune fille fixé sur lui, et poursuivit d'un ton plus théâtral :
- Seulement, énervé par la rencontre, il ne parvient pas à dormir. très vite, un plan germe. Et s'il tuait le serpent ? La viande nourrirait sa famille pendant des semaines. Avec la peau, il se confectionnerait des souliers - non ; il la vendrait, ce qui lui rapporterait assez pour une nouvelle charrue.Grâce au surplus de récoltes, il construirait une nouvelle maison plus grande ; en quelques instants, le serpent incarne l'espoir d'une vie meilleure, le coup de pouce du destin. "Il faut que je tue la bête", pense le paysan. "Mais elle est gigantesque. Dangereuse. Et si c'est elle qui me tue ? Que deviendra ma famille ?" Alors tiraillé entre l'ambition et la peur, son angoisse dure, le prive de sommeil, et, quand vient le matin, il n'a toujours pas agi. Il se lève hagard en songeant que de toute façon, le serpent sera parti. Et puis, il ouvre sa porte.
Dwayne regarda Adeline et marqua une pause.
- Le serpent était toujours là ? demanda-t-elle.
Le sourire du maitre s'élargit
- Oui. Sauf qu'à la lumière du soleil, le paysan s'aperçoit qu'il n'a pas bougé. Il s'agissait seulement de la corde dont il se sert pour atteler ses bœufs.
Le regard de la jeune femme s'égara tandis qu'elle cherchait le sens profond de l'anecdote. Puis elle revint au chamane.
- Cela nous apprend que l'esprit est le jouet de ses désirs, dit-elle lentement. Que nous plaquons sur la réalité des souhaits nés de nos espoirs, de nos peurs. Mais la réalité s'en fiche. Le serpent n'est qu'une corde. Indifférente aux angoisses du paysan, à ses questions. Nous tournons et virons sur notre couche, mais le monde y est indifférent. Et nos attentes ne nous causent que de la souffrance.
Le sourire de Dwayne se vida de son amusement et il considéra son apprentie avec une tendresse navrée.
- C'est l'interprétation de la Main Droite, oui. Mais la Main Gauche inverse les valeurs de l'histoire.
Il se pencha vers elle et plongea ses yeux perçants, indigo comme l'océan avant l'orage dans les siens.
- La Main Droite craint le serpent avant d'avoir vu la corde. En revanche, la Main Gauche connaît la corde et elle apprend à en faire un serpent. Car rien n'est plus puissant que la conviction du mage. Sa volonté a force de loi.
Adeline hocha la tête.
- Ce qui permet donc au paysan de tuer le serpent, puis de réaliser ses rêves, acquiesça-t-elle. C'est pour cela que la Main Droite nous hait. Nous menaçons leur autorité.
La maître soupira, se redressa et tourna le dos.
- En effet, c'est ainsi que la Main Droite nous voit. Mais la réalité est encore différente, dit-il en jetant un regard à Adeline par-dessus son épaule.
Elle le regarda sans rien dire, à nouveau perdue.
- Le véritable mage n'a pas besoin de tuer le serpent, prononça Dwayne. Il sourit à la bête. Et puis, il engage la conversation.

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Lionel Davoust commence à publier des nouvelles en 2004. En 2009, il obtient le prix Imaginales pour L'île close, traduite aux États-Unis. En 2010, il publie un recueil de nouvelles, L'importance de ton regard, et un court roman, La Volonté du Dragon. En 2011 , Léviathan : La Chute, un thriller mâtiné d'aventure et d'ésotérisme, lui donne accès à un large public et lui vaut un accueil chaleureux des médias.
Léviathan : La Nuit, sorti en avril, confirme avec brio son talent de raconteur d’histoires. Lionel Davoust est "le coup de cœur" des Imaginales 2012.





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