jeudi 23 février 2012

Les moustiques


Au Vietnam, les moustiques sont gênants, et même insupportables à certaines époques de l’année. Mais, si tout le monde les déteste, rares sont ceux qui connaissent leur histoire, qui savent pourquoi ces maudits insectes bourdonnent sans cesse à nos oreilles en cherchant à sucer un peu de notre sang.

Ngoc Tâm, un modeste cultivateur, avait épousé Nhan Diëp. Tous deux jeunes et bien portants, ils semblaient destinés au bonheur d’une vie simple et laborieuse : le mari s’occupant de quelques rizières et d’un petit champ de mûriers, la femme de l’élevage des vers à soie.
Mais Nhan Diêp était d’une nature coquette et paresseuse, et ne rêvait que luxe et plaisirs. Elle cachait facilement ses goûts et ses ambitions à son mari, dont le solide amour n’était ni exigeant, ni très clairvoyant : il la croyait contente de son sort et heureuse de l’aider. Et il peinait durement, ne pensant qu’à améliorer lentement leur condition commune.
La mort emporta brutalement Nhan Diêp. La douleur de Ngoc Tâm fut excessive. Il ne voulut pas se séparer du corps de sa femme, s’opposa à son ensevelissement ; puis, après avoir vendu ses biens, il s’embarqua dans un sampan avec le cercueil et s’en alla au fil de l’eau.
Un matin, il se trouva au pied d’une colline verdoyante et parfumée. Descendu à terre, il découvrit mille fleurs rares, des arbres chargés des fruits les plus variés. Ravi, il avançait, se sentant tout léger, si bien qu’il grimpa assez haut sans s’en apercevoir.
Soudain, il rencontra un vieillard appuyé sur un bâton de bambou : ses cheveux étaient blancs comme du coton ; son visage était ridé, à peine hâlé, était éclatant de jeunesse et de santé et ses yeux brillaient comme ceux d’un adolescent, sous des paupières blondes. A ce dernier trait, Ngoc Tâm reconnut le génie de la médecine, qui voyage à travers le monde, sur sa montagne de Thien Thai, pour apprendre sa science aux hommes et soulager leurs maux ; il se jeta à ses pieds.
Le génie lui dit :
- Connaissant vos vertus, j’ai arrêté ma montagne sur votre chemin. Si vous le désirez, je vous admettrai parmi mes disciples.
En le remerciant humblement, Ngoc Tâm avoua qu’il ne saurait vivre sans sa femme : il ne concevait pas d’autre vie que celle qu’il menait avec elle, et le supplia de la ressusciter.
Le génie le regarda avec une bonté mêlée de pitié et dit : 

- Pourquoi vous accrocher à cette terre d’amertume où les rares joies ne sont que leurre ? Quelle folie aussi de vous fier à un être faible et inconstant !… Enfin, je veux bien exaucer vos vœux, mais puissiez-vous ne pas trop le regretter plus tard !
Sur son ordre, Ngoc Tâm ouvrit le cercueil, se coupa le bout du doigt, et laissa trois gouttes de sang sur le corps de Nhan Diêp. Celle-ci ouvrit les yeux, lentement, comme si elle se réveillait d’un profond sommeil. Ses forces revinrent vite.
- N’oubliez pas vos devoirs, lui dit le génie. Pensez au dévouement de votre mari…Soyez heureux tous deux.
Pendant le voyage de retour, Ngoc Tâm rama jour et nuit, pressé de regagner son foyer..
Un soir, il descendit dans un port pour chercher des provisions. Pendant son absence une grande barque vint se ranger à côté de la sienne et le propriétaire, un riche commerçant, fut frappé par la beauté de Nhan Diêp. Il entra en conversation avec elle, l’invita à prendre une tasse de thé, et dès qu’elle fut dans sa barque, il fit mettre les voiles.
Au bout d’un mois de recherches, Ngoc Tâm retrouva sa femme. Mais, habituée à sa nouvelle vie, qui la satisfaisait entièrement, elle répondit sans détours à ses questions : pour la première fois, il la vit sous son vrai jour. Du coup il fut guéri de son amour et ne la regretta pas davantage.
- Vous êtes libre, lui dit-il. Seulement rendez-moi les trois gouttes de sang que j’ai versées pour vous ranimer : je ne veux pas que vous conserviez en vous la moindre partie de moi-même.
Heureuse d’en être quitte à si bon compte, Nhan Diêp s’empressa de prendre un couteau et de se couper le bout du doigt. Mais à peine le sang commença-t-il à couler qu’elle pâlit affreusement et s’affaissa sur le sol. On se précipita : elle était morte.
Mais la femme légère et frivole ne pouvait se résigner à quitter définitivement ce monde.
Elle y revint sous la forme d’un petit insecte, poursuivant Ngoc Tâm sans relâche, cherchant à lui voler trois gouttes de sang qui la ramèneraient à la vie humaine. Et elle tracassait son ancien mari, et elle bourdonnait, bourdonnait, lui demandant pardon de sa conduite passée, protestant de ses regrets et de son repentir… 
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