mardi 10 janvier 2012

La ville de Cabès

Au temps jadis, en Algérie, dans la province maghrébine, il existait une ville prospère, de moyenne grandeur, bruyante et colorée, qui se nommait Cabès. C'était une ville de lumière, mais parmi ses habitants se trouvaient des hommes cupides. Tous les chroniqueurs sont unanimes à ce sujet.
Or, ces hommes sans scrupules entendirent un jour un étranger, un marchand de Bagdad, de passage dans leur ville, dire qu'il y avait à Cabès un trésor fabuleux.
Était-ce là boutade de farceur ? Peut-être. Qui pouvait savoir ce qui s’amassait dans l'esprit d'un marchand qui voyageait beaucoup et qui, lorsqu'il traitait une affaire, était habitué à entendre toutes sortes d'histoires ? Nos hommes, avides du moindre gain, en restèrent songeurs. Seraient-ils donc nés sur une terre exceptionnelle, qui non seulement produisait d'excellentes récoltes, mais encore contenait en ses profondeurs de quoi fouetter l'envie de plus d'un de ses habitants ? Comme vous pouvez l'imaginer, ils furent les seuls à croire à une telle révélation, et ils se gardèrent d'abord de l'ébruiter. Sachez qu'ils n'étaient alors pas plus de dix à rêver à ce trésor caché, mais très vite leur nombre augmenta considérablement, car certains ne purent retenir leur langue, tant ils en étaient obsédés. La rumeur circula bientôt sous le manteau, sans doute, attisée par des rieurs, que si la ville de Cabès recelait peut-être un trésor, elle comptait sûrement quelques naïfs. Cependant, à force d'en parler, les esprits se troublèrent et on se dit qu'après tout, ces naïfs avaient peut-être raison !
- Mais où serait donc enfoui ce fameux trésor ? se demandèrent alors les bavards.
 Un silence embarrassé était la seule réponse à cette question, suivi aussitôt d'un grand vacarme où se mêlaient les voix de ceux qui suggéraient des emplacements possibles et les cris indignés de ceux qui étaient d'un avis contraire, les querelles des uns et des autres n'en finissant pas de se répercuter dans Cabès. Seuls ne prenaient aucune part à ces bruyants conciliabules nos dix avares.
Un beau matin, ils se rendirent auprès du roi de la ville, mais faire la demande de creuser un endroit bien déterminé après longue réflexion n'était pas aussi aisé qu'on pourrait le croire. La conversation roula d'abord sur des événements qui n'avaient rien à voir avec l'affaire qui préoccupait nos dix hommes. Puis ceux-ci se lamentèrent, disant que les récoltes n'avaient pas donné ce qu'ils en espéraient. C'était une façon détournée d'arriver à faire comprendre au souverain qu'ils cherchaient une nouvelle source de profit. Le souverain hocha la tête et quand enfin ils abordèrent la question pour laquelle ils étaient venus, le roi répondit sans ménagement que tout trésor qui se trouvait caché dans sa bonne ville de Cabès lui appartenait. Cependant, comme il dépensait son argent à tort et à travers et qu'il en était toujours à court, il se dit qu'après tout il y avait peut-être là un moyen d'en avoir rapidement, tout en profitant du bon vouloir de ces hommes, dont la mine venait de s'allonger singulièrement.
Voici donc ce que leur dit le roi :
- Puisque vous êtes les premiers à me parler de cette affaire, vous serez les seuls à avoir le droit de fouiller le sol de Cabès. Et si vous trouvez le trésor, apportez-le moi, vous en serez largement récompensés... in chaa Allah !
Un coup sec sur le gong, suivi d'un geste bref à l'esclave, l'audience était terminée.
Au sortir du palais, nos dix avares calculèrent que, tout bien considéré, une forte récompense n'était pas à dédaigner et qu'ils verraient bien par la suite comment les choses tourneraient.
Ils se hâtèrent donc d’aller vers l'endroit qu'ils avaient repéré et qui était presque au centre de la ville et, sous un déguisement, ils commencèrent à forer un immense trou. Tout le monde crut à des travaux de terrassement. Mais les joueurs les plus habiles se trompent parfois. D'autres, sous différents prétextes, se mirent à creuser à leur tour, et nos dix avares, pour garder à leur seul profit la récompense royale, durent bientôt se démasquer et faire valoir leur droit. Une certaine stupéfaction s'empara alors des habitants de Cabès, mais l'insouciance des uns et l'inertie des autres firent que pendant quelque temps, on ne parla plus guère du trésor recherché. Nos dix avares jugèrent plus prudent de ralentir leurs travaux de telle façon qu'on les oubliât à Cabès. Cependant, le roi qui avait un urgent besoin d'argent réclama des explications et il fallut bien recommencer à approfondir le trou rapidement et au vu de tous.
Des semaines et des semaines passèrent. les pioches ne rencontraient aucun obstacle de nature à faire croire qu'il y eût là quelque chose d'extraordinaire. Exaspérés par les critiques et les plaisanteries qui venaient de toutes parts - les rieurs marchaient maintenant la tête haute -, nos dix hommes suaient sang et eau et pensaient bien mourir à la peine avant d'avoir touché l'ombre d'une récompense.
- ce sont vos héritiers qui en bénéficieront, leur disait-on en guise d'encouragement.
Ils ne répondaient rien, songeant qu'il y avait toujours quelque espoir de trouver un trésor et que, par conséquent, il fallait continuer à creuser.
Au bout de plusieurs mois d'efforts, au cours desquels ils se montrèrent intraitables en famille, faisant pleuvoir les insultes et les coups sur leurs enfants, ils ne furent pas peu surpris de sentir une résistance sous leurs pioches et d'entendre le choc d'un objet métallique. Ils se regardèrent les uns les autres, n'osant pas croire au miracle. Celui qui possédait le plus de sens des réalités déclara tout haut :
- Il y a certainement un objet enfoui à cet endroit.
- Alors, que faut-il faire ?
- Le sortir de terre. Nous verrons bien ce que c'est.
- Oui, tu as raison, répliquèrent les autres dont les visages rayonnaient de joie.
A la fin du jour, quand le soleil ne fut plus qu'un disque rouge à l'horizon, ils découvrirent enfin l'objet qui les avait tant fait rêver. C'était un vase de cuivre de forme allongée, scellé avec du plomb.
Nos dix hommes ne surent contenir leur joie devant cette trouvaille qui ne pouvait à leurs yeux que renfermer un trésor, et ils décidèrent d’aller séance tenante la présenter au roi. Les habitants de Cabès, curieux comme à leur habitude, s'étaient rassemblés autour des dix hommes, fatigués mais triomphants, et ne cessaient de les complimenter, ce qui les faisait se rengorger encore davantage.
Le roi, qui finissait son repas, accepta de recevoir les dix hommes tout de suite et, pendant que ces derniers se dirigeaient vers le palais, il manda son secrétaire pour lui dicter des ordres d 'achat et lui commanda de les exécuter au plus vite.
Quand ils eut devant lui le fameux vase que tenait orgueilleusement l'un des dix hommes, il le regarda longuement, puis il dit d'une voix qui tremblait un peu :
- Eh bien, brisons le sceau maintenant !
Un serviteur accomplit aussitôt cette tâche et, dès que le vase fut ouvert, une fumée blanche s'en échappa. Un murmure courut parmi les dignitaires qui s'étaient rassemblés pour assister à cette peu banale cérémonie. Nos dix hommes en restaient pantois. Quant au roi, il ne se départit point de son calme et dit simplement :
- Il nous faut attendre la suite des événements. Nous verrons bien de qu'il va arriver.
Puis il se retira avec beaucoup de dignité et nos dix hommes purent en conclure qu'ils n'avaient plus rien à espérer.
Or, quelques jours plus tard, la peste se propagea avec une rapidité foudroyante parmi la population de Cabès. Presque tous les habitants furent atteints et un si grand nombre mourut que ceux qui restaient quittèrent la ville. Bientôt Cabès tomba en ruine.
Un magicien expliqua alors la chose : le vase de cuivre renfermait un talisman fabriqué pour écarter les épidémies. C'était un véritable trésor. Mais il n'eût point fallu que les dix avares le déterrassent. En effet, l'influence du talisman disparut dès que le vase fut ouvert et, depuis, les fièvres pestilentielles ne cessent de ravager la région et la rendent inhabitable.
C'est du moins ce que l'on disait il y a bien longtemps, quand on croyait encore au talisman.

***
Laurence Camiglieri
Contes et Légendes des Cités Disparues
Éditions Fernand Nathan
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