vendredi 6 janvier 2012

Les marronniers almanachs


La nature est un merveilleux calendrier. Chaque année avec ponctualité, elle marque le cycle des saisons et il n'est qu'à regarder un arbre pour savoir à quelle époque nous nous trouvons.
On s'est demandé comment la végétation peut deviner qu'il est temps de marquer les événements. Au printemps ("primavera", comme disent les Italiens, "première verdure"), toutes les plantes se donnent le mot et dans un ordre parfait, bourgeonnent, fleurissent et fructifient... Nous autres, pauvres humains, n'avons eu qu'à nous reférer à ces changements d'aspects pour déclarer l'avénement des saisons. Il est inéluctable.
Maintenant, on peut expliquer que les plantes sont sensibles à la durée du jour, à l'élévation ou à la baisse de chaleur. Ces phénomènes physiques déclenchent des phénomènes chimiques ordonnançant la montée de la sève, l'hydratation, l'allongement des tiges et des bourgeons. L'arrêt de tout annonce l'hiver. La nature s'endormira pour réparer ses forces.

Mais il y a des arbres qui célèbrent des anniversaires. De véritables arbres almanach.
Ainsi, le 18 février, que l'année précédente ait été bissextile ou non, un fonctionnaire helvétique, le Sautier, doit consigner par procès-verbal, le miracle suivant :
Un marronnier de Genève, sur la promenade de la treille, arbore ce jour-là, la première feuille de toute la région. La presse salue gravement cette naissance dans un article rituel et tous les Genevois viennent, presque en procession, le constater. Sur une plaque apposée dans un coin de la salle de réunion du Conseil d’État, on inscrit soigneusement la date de l'événement.
Cette coutume observée par l'arbre et les Genevois est la conséquence d'une histoire remontant à quelques centaines d'années.
Un "Sautier" de cette époque, Paul Théodore, visitait une personne malade et considérée comme perdue.
- Mais vous vivrez, affirma-t-il. je reviendrai le 189 février, vous annoncer l'éclosion de la première feuille du marronnier.
Et l'arbre miséricordieux l'aida à tenir parole.

L'autre marronnier fidèle pousse dans les jardins des Tuileries. Il annonce l'anniversaire du retour de Napoléon au début de ce que furent les Cent-Jours.
Des gens sceptiques... et sûrement pas bonapartistes... assurent que cette éclosion a des causes tout à fait matérielles.
En 1814, tandis que l'empereur se trouvait à l'île d'Elbe, les troupes russes occupaient Paris. Des cosaques campaient dans les jardins des Tuileries et avaient installé leur cuisine précisément à cet endroit-là. Ils versaient les eaux grasses et tièdes au pied du marronnier. Cet engrais précipita en quelque sorte la floraison, laquelle intervint juste au moment où les gens du Tsar décampèrent.
Enfin... voilà ce que les royalistes après les Cent-Jours se dépêchèrent d'affirmer.
Mais l'année suivante, l'arbre imperturbable renouvela l'exploit, à la grande joie des bonapartistes, qui entourèrent son tronc d'un ruban triolore. Il fallut même que les autorités interdisent le pèlerinage, car Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe, ne croyaient qu'aux célébrations de leur cause.
Alors, un fonctionnaire légitimiste eut comme une illumination :
- Il y a bien miracle, s'écria-t-il, mais, c'est un miracle royaliste. Souvenez-vous... le 10 août 1792, lorsque s'effondra... momentanément.. la royauté, la garde suisse qui défendait le Louvre se fit massacrer. Et c'est au pied du marronnier qu'on enterra sur place quelques-uns de ces braves. Aussi, l'arbre ne doit sa floraison qu'au sang fidèle dont il fut abreuvé. Dieu avait voulu qu'ainsi fleurisse la tombe de ceux à qui les régicides refusèrent une sépulture chrétienne.
Royalistes, bonapartistes sont entrés dans l'histoire et leur souvenir se recouvre maintenant de la poussière des ans. Le marronnier des Tuileries, au fond, se moque de la politique, mais il témoigne imperturbablement d'événements que chacun interprète à sa façon. Selon son cœur ou ses idées. La première fleur s'épanouit-elle alors, pour annoncer l’avènement du printemps qui est, lui, éternel et n'a rien à voir avec les querelles partisanes ?
Le printemps n'est-il pas aussi un anniversaire important à retenir et à célébrer ? Et tellement plus gai...

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Maguelonne Toussaint-Samat
Contes et légendes des arbres et de la forêt
Éditions Fernand Nathan

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Photo : Mélusine
Un marronnier devant la chapelle de Ronchamps

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