lundi 9 janvier 2012

Les trésors du Rubly


Au temps jadis, il y avait en Suisse un vieux monsieur, sec et voûté, à la barbe blanche et aux yeux pétillants de gaieté, sous des sourcils touffus. Tous les ans, vers la mi-juin, il se rendait dans sa propriété de La Verda, près de Rougemont. Là, Aymon d'Outrelègues, tel était son nom, menait une vie calme et paisible, en compagnie de son jeune fils Pierre, son seul héritier.
Doucement et longuement, il répondait aux questions que lui posaient les domestiques et lui-même s'inquiétait des bêtes, car elles étaient nombreuses à paître au fond du vallon verdoyant. La réputation des fromages de La Verda n'était plus à faire depuis longtemps. Et l'on murmurait qu'au couvent de Rougemont, les bons moines n'en voulaient pas d'autres sur leur table.
Le vieux monsieur se promenait longuement autour du chalet. Mais il respectait chaque matin une coutume qui datait d'une époque très reculée : sur une grande pierre plate, en forme d'autel et qui se trouvait derrière le chalet, il déposait une petite jatte de lait fraîchement trait. Puis, rapidement, presque sur la pointe des pieds, il s'éloignait. Or, quand il revenait, quelques instants après, la jatte était vide. Qui avait bu le lait ? Personne ne le savait. Ce qui était certain, c'était qu'il ne fallait pas chercher à comprendre ce qui se passait, car tant que quelqu'un surveillait la jatte, rien ne se produisait. Et Aymon d'Outrelègues entendait bien qu'on respectât le secret, allant même jusqu'à proférer de terribles menaces contre ceux qui se montreraient trop curieux. Et chacun savait que ce vieil homme qui aimait à rire pouvait aussi, à l'occasion, devenir très sévère.
Une seule personne fit un jour exception à la règle : ce fut le jeune Pierre. Dès qu'il eut vu son père déposer la jatte, il vint à côté se poster en sentinelle. Des heures passèrent. Qu'arriva-t-il ? Rien d'anormal, sinon que le lait, à la fin de la journée, était toujours dans la jatte, mais aigre et gâté. Cependant, quand le troupeau de chèvres rentra à l'écurie, Pierre constata que sa chèvre préférée, celle qu'il avait lui-même élevée et presque apprivoisée, manquait à l'appel. Très inquiet, il courut dans les champs, appelant la bête par son nom. Au bout d'un long moment, il lui sembla entendre un gémissement, il s'approcha d'un taillis et aperçut là sa chevrette étendue et ensanglantée. En voyant son maître, elle tenta de se soulever, mais sa tête retomba bientôt sur l'herbe, elle était morte. Et Pierre découvrit un peu plus tard un caillou marqué d'une goutte de sang. Détaché du haut de la montagne, il avait frappé à mort la chèvre préférée de Pierre.
Le lendemain, Pierre guetta des heures, derrière le chalet. Mais il n'y vit venir personne que son père qui lui dit, en s'asseyant sur une souche de chêne :
- Tu n'es plus un enfant et je pense qu'il serait bon pour toi que tu sois au courant de certaines choses... Oui d'un secret que, depuis des siècles, nous nous transmettons dans notre famille.
- Un secret ? dit Pierre surpris.
- Ne te sens-tu pas capable de le garder ? demanda son père.
- Je n'ai jamais dit une chose pareille, fit observer Pierre.
- Très bien, j'en prends note, répondit son père. Sache donc que je possède un parchemin dans mes archives sur lequel le secret est écrit. Maintenant, écoute-moi : devant nous se dressent deux grands rochers pointus qui dominent notre domaine et semblent, comme deux hautes tours, garder l'étroit passage de la "Poche des Gaules" ; un très petit sentier serpente au flanc de la première tour, c'est le sentier des fées qui conduit à une grotte. Là habitent deux fées, protectrices de nos pâturages. Pour les remercier de faire bonne garde et pour nous l’assurer dans la suite, chaque matin je remplis de lait une petite jatte. Et ce sont les fées qui viennent le boire. Mais elles sont très discrètes et entendent qu'on leur laisse une liberté totale. Alors, malheur à celui ou à celle qui voudrait les empêcher de se régaler ou même qui voudrait les surprendre dans leur haute demeure en pénétrant dans la grotte. L'exemple de ta pauvre chevrette est à retenir, elle est morte pour payer le sacrilège que tu as commis, hier matin. Qui sait si, la prochaine fois, ce ne serait pas ton tour ou le mien ?
Il y eut un long silence pendant lequel Pierre regarda avec attention le sentier des fées, dans l'espoir d'y apercevoir des formes légères. Ce ne fut que le lendemain qu'il crut y découvrir deux formes blanches et vaporeuses. Il ne douta plus de l'existence des fées.
Quelques années passèrent. Pierre était maintenant un grand et beau garçon, à l'épaisse chevelure blonde et aux yeux bleus, rieurs. Il était extraordinairement fort et, visiblement, il n'avait peur de personne. Toutes les jeunes filles de la région rêvaient à ce garçon si élégant, avec ses riches habits de velours noir.
Or, il arriva, pour une fête locale, Yolande Loys, une jeune personne dont les parents venus de Bourgogne s’étaient installés depuis peu dans le pays. Elle était pourvue d'un fort joli visage et de boucles brunes lui tombaient sur les épaules. Sa voix était douce et, bien que son parler fût un peu différente de celui des Suisses, tous s'accordaient pour le trouver agréable à entendre. A la fête, elle en cessa de rire, de chanter et de danser, mais avec tant de réserve et de décence que tous les garçons la traitèrent avec beaucoup de courtoisie. Mais ce fut Pierre, surtout, qui lui prodigua ses attentions et, dès le lendemain, il fit la dangereuse ascension de la Gumfluh pour lui cueillir un bouquet d'immortelles. Il arriva bientôt ce qui devait arriver : éperdument amoureux de Yolande, Pierre lui demanda de l'épouser. En souriant, Yolande lui répondit :
- Attends que j’aille chercher mon troupeau en Bourgogne !
A quelque temps de là, le chien de Pierre qui courait joyeusement dans les près lui rapporta une pierre lourde, noire et parsemée de paillettes brillantes comme de l'or. Pierre l'examina attentivement et se souvint alors qu'on racontait parfois qu'une portion du Rubly était en or. Le soir même, il porta la pierre à Yolande et comme il s'y attendait, celle-ci garda longtemps dans la main la pierre pour la mieux regarder. Puis, après avoir réfléchi encore un instant, elle dit :
- Si tu trouves l'emplacement de la mine d'or du Rubly, je me marierai avec toi. Puis elle ajouta aussitôt : La recherche sera périlleuse et je crois que seule une fée pourrait t'indiquer l'endroit. Mais comment trouver une fée ?
- Euh... oui, dit Pierre d'un air coupable, je connais des fées dans la région...
- C'est parfait ! s'exclama Yolande. Voici une prière magique qui les obligera à t'indiquer avec exactitude où se trouve ce que tu désires.
Et aussitôt, tiré d'un petit coffret, elle donna à Pierre un parchemin couvert d'une encre rouge.
- Je te remercie, dit Pierre, mais j'ai promis que jamais je ne ferai violence aux fées de La Verda.
La réponse intrigua Yolande et Pierre lui conta alors ce qui s'était passé. Yolande restea quelques minutes silencieuse, puis elle dit :
- Fais comme tu voudras. Si tu aimes mieux les fées que moi, restons-en là et nous ne nous reverrons plus. Sache cependant que la prière magique reste à ta disposition pour le cas où tu changerais d'avis...
Pierre laissa échapper une sorte de gémissement, tel un oiseau blessé. Naturellement, au bout de quatre jours, bien trop malheureux de ne pas rencontrer sa douce amie, il courut chez elle pour la supplier de lui remettre la fameuse prière.
Avant la tombée de la nuit, il alla derrière le chalet et regarda longuement la grotte des fées, les yeux grands ouverts. Il tentait de considérer froidement et nettement ce qui allait arriver. "Nous verrons bien", se dit-il, quand il entendit son père parler aux domestiques.
Bientôt les montagnes s’obscurcirent, cachant, semblait-il, quelque chose d' inconnu et de terrible. Armé d'un gros bâton ferré, Pierre s'embarqua pour la grotte des fées. Pour l'avoir parcourue maintes et maintes fois, il connaissait bien la montagne, et les ombres de la lune ne l'effrayaient point. Cependant, au fur et à mesure qu'il grimpait, il se sentait suant et anxieux, comme jamais il ne l'avait été.
Quand il arriva au sentier des fées à demi caché par de hauts sapins, il chercha tout de suite à distinguer l'entrée de la grotte. Puis, après avoir pris une grande respiration, il emprunta pour la première fois de sa vie le fameux sentier, tenant à la main une torche de poix de sapin qu'il venait d’allumer. Auprès de la grotte, il eut une crispation au creux de l'estomac, car des images vaporeuses et fantastiques en sortaient et lui faisaient signe de s'en aller. Les mains moites, Pierre prit le parchemin et d'une voix rauque commença à lire la prière magique. Aussitôt la montagne se mit à trembler jusque dans ses fondements, le vent s'élança en sifflant, tourbillonnant en désordre, des éclairs sillonnèrent le ciel. Puis une des aiguilles s'ouvrit, comme une bouche, et souffla une avalanche de poussière. C'était celle où habitaient les fées. L'autre resta droite et impassible.
Quand l'aube vint, tout était calme à nouveau, mais le domaine de La Verda avait disparu, enseveli sous la poussière. Il ne restait que des débris informes et de gros blocs de rochers. Les gens des alentours cherchèrent en vain le beau chalet ; quant à Pierre, on ne retrouva de lui que son bâton ferré et un parchemin avec ces mots : "Les trésors du Rubly ne seront à personne".
Aujourd'hui, les blocs de pierre encombrent toujours le pâturage et un petit lac miroite au fond de ce vallon.

***
Laurence Camiglieri
Contes et légendes des Cités Disparues
Éditions Fernand Nathan

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