vendredi 16 décembre 2011

Les idées de Liette


Ma filleule Liette a dix ans. C'est une petite fille très raisonneuse. Je lui avais donné, pour sa fête, un bel exemplaire des Contes de Perrault.
Quand je la revis, je lui demandai :
- As-tu lu mon livre ?
- Oui, parrain
- Et l'as-tu trouvé amusant?
- Sans doute, fit Liette avec une moue. Mais il y a bien du choix.
- Qu'entends-tu par là, Liette ?
- Eh bien ! Il y a des histoires où ceux qui ont été méchants sont punis, et où ceux qui ont été sages sont récompensés. Par exemple, La Belle au bois dormant, Cendrillon, Riquet à la Houppe, finissent très bien. Mais les autres...
- Explique-toi, Liette.
- Voyons, parrain ; est-ce que tu admets la fin du Petit Chaperon rouge ? Voilà une petite fille qui est mangée par le loup ; pourquoi ? parce qu'elle a été polie avec lui et parce qu'ensuite elle s'est amusée à cueillir des noisettes ! Et la mère-grand, qui est aussi mangée par le loup, qu'est-ce qu'elle a fait de mal, elle, la mère-grand ?
C'est comme la femme de l'ogre, dans Le Petit Poucet. Elle est très bonne, la femme de l'ogre. Quand elle voit le Petit Poucet, ses frères, elle se met à pleurer et elle leur dit : "Hélas ! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus ?". Elle les mène se chauffer auprès d'un bon feu et, lorsque son mari rentre, elle les fait cacher sous le lit. Elle décide l'Ogre à ne les tuer que le lendemain, et elle leur porte à souper.Et comment est-elle récompensée de son bon cœur? Le lendemain matin, elle trouve ses sept filles égorgées et "nageant dans leur sang". Est-ce que cela est juste ? Je sais bien que les petites ogresses n'étaient pas jolies et qu’elles promettaient d'être très méchantes. mais enfin, elle les aimait comme cela, puisqu'elle était leur mère.
Liette dit ces derniers mots avec beaucoup d'expression - comme au théâtre.
- Est-ce tout, Liette ?
- Oh ! dit-elle, en hochant la tête et en secouant ses boucles, je n'en finirais pas si je disais tout.
- Nous avons le temps, Liette.
- Eh bien ! fit-elle après un moment de réflexion, il y en a, comme je te l'ai expliqué qui sont punis et qui n'ont absolument rien fait ; mais il y en a aussi qui sont punis, non pas injustement, si tu veux, mais beaucoup plus qu'ils ne l'ont mérité.
- Que veux-tu ? C'est la vie.
- Tu dis ?
- Rien. Continue.
- Par exemple, qu'est-ce qu'elle a fait, la femme de Barbe-Bleue ? Elle a été curieuse, désobéissante... Et encore elle avait bien le droit d'aller voir partout, puisqu'elle était la maitresse de la maison... mais est-ce qu'elle n'est pas assez punie par la frayeur qu’elle a eue dans le cabinet de l’appartement bas, et en voyant ensuite que la petite clef est tachée de sang et que le sang ne veut pas partir ?...
Non, il paraît que ce n'est pas assez, reprit Liette d'un ton sarcastique. il faut encore que son mari la prenne d'une main par les cheveux pendant que, de l'autre, il lève son coutelas en l'air pour lui couper la tête... Heureusement que ses deux frères finissent par arriver... mais ce qu'elle a dû souffrir, la pauvre femme ! Tout ça, pour une petite désobéissance de rien du tout !
Et dans Les Fées, donc ! Bien sûr que Fanchon est sotte et orgueilleuse ; mais est-ce que ce n'est pas assez une grande punition pour elle de voir sa cadette jeter à chaque parole des perles et des diamants et épouser le fils du roi ?... Je te le répète, je n'aime pas Fanchon... Mais aller mourir au coin d'un bois et ne pouvoir même pas se plaindre sans vomir des crapauds et des serpents, cela est vraiment trop dur.
- Mais au moins, Liette, tu applaudis à la réussite du marquis de Carabas et de son fidèle Chat-Botté ?
- Oh ! Là encore, il y aurait bien à dire. On défend aux enfants de mentir, on les fouette quand ils ont menti, et ton fameux Chat-Botté ne fait que mentir du matin au soir... Et puis, pourquoi manger l'Ogre qui l'a reçu civilement dans son château ? L'Ogre est bête de se changer en souris par vanité ; mais ce n'est pas une raison... est-ce grand benêt de marquis de Carabas, qui devient si riche sans avoir fait oeuvre de ses dix doigts, est-ce que c'est juste ?
Vois-tu parrain, c'est très joli tes Contes de Perrault ; mais ça donne aux enfants des idées fausses...

****

Quelques jours après cet entretien - le jour même de Noël - , Liette, ayant rassemblé ses petites amies, Zette, Toche, Dine, Pote, Niquette et Yoyo leur "racontait des histoires" - ce qui est un de ses grands plaisirs. Six paires d'yeux limpides étaient fixés sur Liette, et six bouches roses buvaient ses paroles.
Liette disait :
- En ce temps-là, Jésus naquit dans une étable, entre le bœuf et l'âne. Marie et Joseph étaient auprès de lui, et les bergers et les rois mages vinrent l'adorer.
Vers la même heure, le Petit Chaperon rouge, qui ne se souvenait seulement plus d'avoir rencontré le loup, s'amusait à cueillir des noisettes, à courir après les papillons et à faire des bouquets de fleurs.
- Des fleurs à Noël, dit Zette.
Liette méprisa l'objection et continua :
- Elle ne s'était pas aperçue que la nuit venait. Le bois était noir. Le panier qu’elle portait à son bras et où il y avait une galette et un petit pot de beurre lui semblait bien lourd. Elle ne connaissait plus son chemin et se mit à pleurer. Mais elle aperçut très loin une petite lumière. Elle marcha de ce côté... et arriva à l'étable où Jésus était couché dans la crèche.
Elle fut d'abord surprise ; mais comme l'enfant Jésus lui souriait, elle l'embrassa et elle offrit à la Vierge sa galette, son petit pot de beurre et ses bouquets. La Vierge la remercia et lui dit : "Tu as bien fait de venir ici, petite : sans cela, tu aurais été mangée par le loup. Mais le loup n'a même pas pu manger ta mère-grand, car un homme l'a vu au moment où il essayait d'entrer chez elle et l'a chassé à coups de pierre"
Alors la Vierge commanda à l'un des bergers de reconduire la petite fille chez ses parents, qui devaient être en peine.Et l'un des rois mages trouva le petit Chaperon rouge si gentil qu'il voulut l'adopter : "Allez demander à mes parents", dit le Petit Chaperon rouge. Et le roi mage y alla ; il adopta le Petit Chaperon rouge et il l'emmena dans sa cour avec on père, sa mère et sa mère-grand.

Ce n'est pas tout, poursuivit Liette. Quand le Petit Chaperon rouge fut sorti de l'étable, la femme de l'Ogre arriva tout en pleurs.
Elle dit son malheur à la Vierge, et qu'elle venait de trouver ses sept filels égorgées. La Vierge lui répondit, après avoir parlé tout bas à l'enfant Jésus : "Rentrez dans votre maison, pauvre femme ; vous y trouverez vos sept filles vivantes dans leur lit ; elles seront même plus jolies qu'auparavant et, au lieu de leurs longues dents et de leurs nez crochus, elles auront de petites dents et des nez retroussés. Mais recommandez bien à votre mari de ne plus tuer les petits enfants.
- Je n'y manquerai pas, Madame, dit la femme de l'Ogre. Au reste, mon mari est très fâché d'avoir tué ses filles par mégarde et je crois que son chagrin l'a rendu meilleur.
- S'il en est ainsi, dit l'un des rois mages, je le prendrai à mon service, et il sera un des Suisses qui gardent mon palais.
La femme de l'Ogre fit de grands remerciements et s'en alla bien contente.
Alors Mme Barbe-Bleue entra dans l'étable, les cheveux épars, une petite clef à la main. Elle dit son aventure à la Vierge, et combien elle craignait le retour de son mari. La Vierge prit la petite clef tachée de sang et la fit toucher à l'enfant Jésus ; et le sang disparut aussitôt.
Et la Vierge rendit la clef à Mme Barbe-Bleue, qui la remercia beaucoup. Mme Barbe-Bleue rentra chez elle, et son mari ne sut jamais qu'elle lui avait désobéi. Il fut donc très gentil pour elle : mais, parce qu'il avait été très méchant en tuant ses premières femmes, il mourut quelques jours après d'un accident de chasse.
Et Fanchon, la fille orgueilleuse qui avait été condamnée à vomir des crapauds et des serpents à chaque parole vint à son tour dans l'étable de Bethléem. Elle alla vers Jésus ; elle s'agenouilla, et, toute tremblante de ce qui allait sans doute arriver, elle dit : "Jésus, ayez pitié de moi". Mais au lieu de vipères et de crapauds, ce furent des roses de Noël qui lui tombèrent de la bouche...
Aussitôt que Fanchon, pleurant de reconnaissance, se fut retirée, un gentilhomme se présenta, richement vêtu et coiffé d'un chapeau à grandes plumes. Il criait aux bergers : "Place, manants, place au marquis de Carabas ! " Et, s'approchant de la crèche, il ôta enfin son chapeau et dit à l'enfant Jésus : "Mon cousin, je vous présente mes devoirs".
- Monsieur le marquis, lui dit la Vierge, retournez chez vous, s'il vous plaît. D'abord, vous n'êtes pas marquis, puisque vous êtes le fils d'un meunier. Vous n'êtes point des amis de mon fils, car vous n'êtes pas humble de cœur, et vous n'avez d’ailleurs acquis votre grande fortune que par les ruses et les mensonges de votre chat. N'avez-vous pas honte, mon garçon. pendant que vous veniez ici, votre beau château s'est évaporé ; et vous n'en trouverez plus que l'emplacement. Mais, si vous vous mettez au travail et si vous avez bonne volonté, je vous promets, au nom de mon fils, que vous gagnerez très bien votre vie et que vous ne serez point malheureux.
Et le marquis s'en alla au milieu des rires des bergers et des mages.
C'est tout.
Zette, Toche, Dine, Pote, Niquette et Yoyo parurent enchantées de ces récits.

***

J'avais écouté dans mon coin, en faisant semblant de lire mon journal.Quand Liette eut fini :
- Tu as bien parlé, lui dis-je. Tu viens de montrer dans tes inventions puériles, avec la douceur et la grâce d'une femme de France, la délicatesse d'une conscience lentement épurée par les générations d’excellents Aryens dont tu es la petite héritière...
- Je ne comprends pas ce que tu dis là, parrain...
- Cela ne fait rien, Liette. Mais tu n'as pas parlé des fées qui sont dans les Contes de Perrault. Elles aussi vinrent adorer l'enfant Jésus dans l'étable. Et, comme elles étaient très belles et magnifiquement habillées, l'une d'or, l'autre d'argent, la troisième de soie cramoisie, la quatrième de velours bleu-de-roi, et ainsi de suite, et qu’elles étincelaient de mille pierreries, ce fut un très beau spectacle et que tu auras moins de peine à te figurer que j'en aurais à le décrire... L'enfant Jésus reçut leur hommage ; puis il changea les fées en saintes, et il les répandit dans la campagne et dans les bois. Là, elles ont soin des herbes et des fleurs avec lesquelles on fait les remèdes, et des fontaines qui guérissent les maladies ; elles protègent les voyageurs ; elles détournent les troupeaux des mauvaises plantes ; elles apprennent à chanter aux oiseaux...
Et ce fut une d’elles qui, la première, parla à ta grande amie Jeanne d'Arc, sous l’arbre des fées...

***
Récit écrit par Jules Lemaître en 1905.
1853 - 1914
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