samedi 19 novembre 2011

Merlin et Viviane à Brocéliande - 1


Il était une fois un enchanteur, tellement puissant et habile que le monde entier, à Constantinople comme à Rome, célébrait son nom. je dis le monde entier et pas seulement l'île de Grande-Bretagne et la Bretagne des Gaules.
Il s'appelait Merlin et montra son pouvoir en prédisant l'avenir, dès sa naissance, laquelle fut très mystérieuse. Certains affirmèrent que le diable lui-même était son père, pour se venger de Jésus Notre Sire. Mais celui-ci, pris de pitié pour l'orphelin, lui donna science et grande bonté.
Plus que tout autre lieu, Merlin aimait à vivre parmi les arbres, dépositaires de toute la sagesse du monde. Aussi, lorsqu'il atteignit sa septième année et que sa mère mourut, il partit dans la forêt de Northumberland, dans l'île de Grande-Bretagne.
- C'était au joli temps, nous disent les bardes en racontant son histoire, où les arbres fleurissent et les prés verdissent, après les frimas de l'hiver. Les oiseaux chantaient doucement dans leur latin et le soleil faisait flamber les buissons en fleurs de joie.
Or, le roi Uter Pendragon, ayant ouï les prophéties et les merveilles que l'enfant magicien avait déjà accomplies, manifesta grand désir de le connaître. Il le fit quérir par toute la terre.
Ses hommes, ayant battu en vain la campagne, se reposaient à la lisière des arbres, lorsqu'ils virent venir vers eux un bûcheron fort mal vêtu qui allait en chantant, sa cognée sur l'épaule. Arrivé à leur hauteur, le manant se moqua :
- Beaux sires, on dirait que vous faites mal la besogne dont vous a chargé le suzerain.
- De quoi se mêle ce vilain laid et sale ?
- Voyez son bliaud déchiré !
- N'a-t-il pas l'air d'un homme sauvage ? Pourtant, il sait parler !
Insensible aux quolibets aussi bien retournés, le bûcheron les considéra avec mépris :
- Si j'étais en quête de Merlin, déclara-t-il enfin, je l'aurais trouvé plus vite que vous. Sachez qu'il m'a commandé de vous dire que personne ne pourra l'emmener, s'il n'est le roi en personne. Plaise donc à Uter de venir lui-même dans la forêt.
Et il disparut sur place, laissant les chevaliers tout éberlués. Le roi, prévenu aussitôt, n'en fut pas, lui, étonné, ni vexé. Sautant sur son cheval, il se rendit bientôt au rendez-vous. La cour, à travers feuilles et buissons, erra longtemps dans la forêt profonde, haute et délicieuse. On commençait à désespérer lorsque, dans une clairière, on rencontra un berger tordu et brancoche qui gardait ses moutons.
- Vilain, si vilain, qui es-tu ? demandèrent les gens.
- Je suis peut-être laid, mais j’appartiens à quelqu'un de plus puissant que votre roi. Et personne, sauf moi, ne saura le mener à celui qui l'a fait déjà quérir à cor et à cris.
- Ah ! dit le roi, approchant mais ne se faisant pas connaître. Si tu me promets de nous montrer le chemin, une belle bourse te permettra d'acheter des habits d'argent.
- Point, point, beau Sire. Ni pour or, ni pour argent, car Merlin ne se montre qu'à ceux dont le cœur lui paraît riche d'amitié.
- Mon cœur est riche d'amitié.
- Je le sais, car tu es le roi, et je suis Merlin.
A ce mot, les chevaliers de la cour se mirent à rire. Ils ne rirent pas longtemps. Au même instant, le pâtre se métamorphosa en un jeune enfant. Le roi Uter, émerveillé du prodige, promit mille fortunes au petit magicien s'il consentait à venir au Palais. Mais Merlin refusa, assurant avec sagesse qu'il préférait la forêt. Cependant pour le consoler de sa déconvenue, il confia au souverain des secrets qui lui permirent de combattre les païens avec succès.
Après la bataille, lorsqu'on mit en terre les chevaliers tus, arrivèrent par les airs d'énormes pierres, si longues, si pesantes, que nul homme n'aurait pu les soulever. Merlin les convoyait et il les fit dresser sur le plateau de Stonehenge, près de Salisbury, où on peut les admirer encore.
Plus tard, le roi Uter eut un fils, qui fut élevé en grand secret. On le nomma Arthur, car s'il était beau, il se montrait velu comme un ours, ce que ce nom signifie. Lorsque Arthur eut seize ans, le roi mourut et le trône devint alors vacant.
Ne pouvant être reconnu pour roi que celui qui saurait arracher d'une enclume une épée magique, fichée jusqu'à la garde. En vain, tous les barons s'y étaient essayés. Seul, Arthur put dégager Escalibur (tel était le nom de l'épée) et ainsi, il monta sur le trône.
Merlin consentait parfois à quitter ses futaies pour venir le conseiller. Grâce à lui, le jeune souverain fut reconnu comme le meilleur de tous, même par les empereurs Julius César de Rome, et Adrien de Constantinople.
Lorsque, enfin, le roi Arthur fut fiancé à la belle Guenièvre, Merlin se rendit dans la Bretagne des Gaules, y chercher un repos bien mérité. Or, il y avait au cœur de cette petite Bretagne, une forêt, la plus agréable du monde. Pleine de biches, de cerfs et de daims, la forêt de Brocéliande aurait été un paradis pour les chasseurs, si la beauté de ses frondaisons et la majesté de ses arbres ne vous incitaient à la méditation. Elle existe encore, mais combien réduite et dépeuplée de ses gracieuses créatures.
Là vivait un vavasseur, c'est-à-dire un chevalier de très modeste rang, du nom de Dyonas. Il était le filleul de Diane, la déesse des bois, très attachée à Brocéiande. Sa marraine lui avait prédit qu'il aurait une fille, dont le plus savant des hommes tomberait amoureux. La déesse ajouta qu'en gage d'amour, celui-ci partagerait sa science magique avec la belle. Dyonas, eut une fille et l'appela Viviane. Cela signifie en chaléen : " Je n'en ferai rien !". Et, peu soucieux de la voir épouser fût-ce un sage, ni même de la voir devenir magicienne, le vavasseur crut avisé de la tenir cachée sous le couvert des arbres. La seule distraction que connaissait la jouvencelle était de chasser ou de se promener dans la forêt. Or, un jour...
... Un jour qu’elle rêvait, assise au bord d'une fontaine dont les graviers luisaient au soleil comme pièces d'argent fin, Merlin, d'âge mûr, à présent, vint à passer sous les apparences d'un beau damoiseau.
Caressant la surface de l'eau de ses doigts fluets ainsi qu'on le ferait des cordes d'un luth, elle chantait la chanson de Tristan et d'Yseult :
Trois arbres sont d'espèce généreuse
Le houx, le lierre et l'if.
Ils gardent leurs feuilles toute leur vie
Je suis à Tristan tant qu'il vivra...
Dès qu'il vit la jeune fille, le magicien, pour la première fois de sa vie, resta pantois. Elle était si belle et semblait si douce et réfléchie, que les mots lui manquèrent. Tandis qu'il demeurait interdit, Viviane lui sourit et déclara :
- Que Celui qui connaît toutes nos pensées vous envoie la volonté  de décider de votre bonheur.
Merlin, bouleversé par la voix encore plus musicale que le murmure de la source, s'assit lui aussi sur le bord de la fontaine.
- Ah ! mon bonheur ! ... soupira-t-il. Belle damoiselle, qui êtes-vous ?
- Je suis, dit-elle, de ce pays, et la fille du vavasseur dont le château s'élève au cœur de la forêt. Et vous, gentil Sire ?
- Je suis un étudiant errant, affirma le magicien. Et je vais rejoindre mon bon maître, de qui je tiens mon savoir.
- Quel savoir que celui d'un étudiant ?
- Par exemple, celui de soulever un château dans les airs, avec les gens qu'il contient, pour le défendre de l'armée qui lui donne assaut.
- Pas possible ! s'exclama la donzelle.
- Ou bien encore, marcher sur un étang, sans y plonger le pied, ou faire courir une rivière dans le sens qui ne fut jamais le sien. Et tant d'autres choses, selon ce qui me passe par la tête.
- Ah ! Quel beau métier ! Je m'ennuie tellement que j'aimerais moi aussi connaître de ces tours. Dites-m'en quelques-uns et pour la peine, je vous promets d'être toujours votre amie, car je n'ai que cela à offrir.
- Cela est, sans mentir, le plus beau cadeau du monde et je vous en dirai davantage si j'ai également votre amour, tant vous voilà douce et belle.
Elle lui jura fidélité et l'enchanteur en fut tout émerveillé. Alors, cassant une branche au pin qui abritait la fontaine, Merlin traça un cercle sur le sol de la clairière. Puis il se rassit au côté de la belle. Sortit aussitôt de la forêt, un cortège admirable de dames et de demoiselles,  e chevaliers et d'écuyers, tous en si beaux habits qu'on eût dit, à les voir, un parterre de fleurs en marche. Ils se tenaient par la main, en chantant d'une voix douce à rendre les oiseaux jaloux. Ils se placèrent autour du cercle que Merlin avait dessiné et d'où semblèrent surgir de terre des danseurs et des danseuses, faisant la carole au son des fifres et des tambourins cachés dans les arbres.
Puis la forêt, au fond de la clairière, fut masquée par un rideau de flammes non brûlantes qui s'entrouvrirent comme des cortines, dévoilant un splendide château. Le parc était formé de parterres admirables et de vergers, et il en montait le parfum le plus délicieux.
La donzelle, émerveillée, avait posé les mains sur sa poitrine pour étouffer les battements de son cœur. Mais comme elle était fille, elle ne pouvait également maîtriser sa curiosité. Bien qu’elle tendit l'oreille, elle ne pouvait comprendre tous les mots de la chanson fredonnée par la cour mystérieuse. Était-ce du grec, de l'araméen, de l'hébreu ou du saxon ? Elle ne distinguait que le refrain :
Voirement sont amor
A joie commencées
Et firent à dolor
(Peut-être, les amours qui commencent dans la joie se finissent-elles en douleur)
Et Viviane assura à Merlin, tout pensif, qu’elle doutait d'une affirmation aussi triste. Le bal dura bien de none à vêpres. Après la danse, tandis que dames et damoiseaux s'asseyaient dans leurs beaux habits sur l'herbe déjà constellée de fleurs, les jeunes gens joutèrent autour d'un mât de quintaine qui s'éleva tout seul dans le verger.
- Qu'en dites-vous, ma mie ? chuchota Merlin. Mérité-je votre serment et le tiendrez-vous ?
- Doux ami, bel ami, vous savez faire cela, ne savez-vous pas que mon cœur est désormais vôtre ? Mais... vous ne m'avez rien enseigné. De voir, je suis éblouie. De savoir, je reste sur ma faim.
- Je vous le dirai et vous le mettrez par écrit, car vous connaissez les lettres
- Qui donc vous a dit cela ? Vous ne me connaissiez point.
- je sais toutes les choses que mon maître m'enseigna. Mais, chut, voici la fin du prodige.
En effet, les chevaliers venaient chercher les dames,j les damerets et les demoiselles. Se tenant par la main, les couples dansèrent en direction de la forêt. Les uns après les autres, ils disparurent. A son tour, les château se dilua dans l'air, tandis que réapparaissaient les arbres. Puis, au concert d'instruments, succédèrent les trilles des oiseaux.
- Oh ! Le verger ! regretta Viviane. Quel dommage, tant il me plaisait.
- Je vous le laisse, dit Merlin. Puisqu'il vous convient.
- Je l’appellerai "Repaire de joie et de liesse".
- Que voilà un joli nom. Il me servira de gage à ma parole.
- De gage ? s'étonna la belle. Allez-vous partir ?
- Hélas, il le faut. le crépuscule est proche.
Viviane ne put retenir ses larmes au bord de ses longs cils.
- Je suis doublement triste, gémit-elle. car vous ne m'avez enseigné aucun de ces secrets.
- Je vous en dirai deux ou trois.
- Ah ! beau sire, ce n'est pas assez !
- Il faudrait plus de loisir et longtemps vivre auprès de vous. Je désire donc qu'en échange de mon savoir, vous me promettiez d'unir nos existences.
Viviane sut faire voir juste ce qu'il fallait de joie triomphante, et elle dit avec une moue adorable :
- Sire, je serai votre dame dès que vous m'aurez enseigné tout ce que je voudrai savoir.
Le temps pressait l'enchanteur, mais il parvint à arrêter quelques heures, juste pour expliquer comment on fait couler une rivière selon sa fantaisie et quelques tours aussi aimables. Sa belle écrivit cela sur un parchemin que Merlin parut saisir dans l'air lorsqu'il se matérialisa.
Enfin, il fallut s'en aller et ce n'est qu'après la promesse qu'il reviendrait pour la veille de Saint-Jean qu’elle sécha ses larmes.
Alors, Merlin partit pour la cour où l'on devait fêter les noces du roi Arthur et de la belle Guenièvre.

***
Maguelonne Toussaint-Samat
Contes et légendes des arbres de la forêt
Aux Éditions Nathan
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