jeudi 10 novembre 2011

La jeune mariée du lac rouge

Un jour de brume, un fermier pêchait dans le Llyn Coch, le Lac Rouge qui est au cœur de la forêt de Snowdon. Une brusque saute de vent créa, dans la vapeur grise en suspension sur les eaux, une brèche par laquelle il aperçut un petit homme perché sur une échelle et fort occupé à entasser de la paille. Le chaume et l'échelle s'appuyaient sur la surface du lac.
La vision s'effaça au bout de quelques instants et l'eau reprit son friselis là où il avait vu du foin et du chaume. Par la suite, le fermier prit l'habitude de revenir fréquemment au bord du lac, mais il n'y remarqua plus rien d'exceptionnel jusqu'à cette chaude journée d'automne où, chevauchant à proximité du lac, il emmena son cheval s'y désaltérer.
Pendant que l'animal étanchait sa soif, il regardait machinalement les ondulations de l'eau quand à sa grande surprise, il s'aperçut qu'un très beau visage, sous la surface de l'eau et à courte distance de lui, l'observait.
Comme il l'examinait, déconcerté, la tête toute entière, puis les épaules émergèrent. Il sauta de son cheval et se précipita vers la demoiselle. Quand il eut atteint l'endroit de cette apparition, celle-ci s'était évanouie, pour réapparaître presque immédiatement à un autre endroit. Il se précipita à nouveau vers elle : elle disparut à nouveau.
Cela se produisit une troisième fois et une quatrième et une cinquième, après quoi le fermier renonça à sa poursuite et rentra chez lui, inconsolable.
Le lendemain il revînt au bord du lac où il s'assit, espérant revoir la belle demoiselle. Pendant un long moment, elle ne se manifesta d'aucune façon. Pour tromper son ennui, il sortit de sa poche quelques excellentes pommes qui lui avaient été données par un voisin. Il commença à en croquer une. C'est alors que brusquement, la dame apparut dans toute son éblouissante beauté, presque à côté de lui, et le pria de lui en jeter une.
- Si vous désirez une pomme, il va falloir que vous veniez la chercher vous-même, dit le fermier.
Il exhiba le fruit tentant en faisant miroiter ses belles couleurs rouges et vertes. Elle se rapprocha davantage, mais au moment où elle s'apprêtait à saisir la pomme qu'il tenait de la main gauche, avec sa main droite, il lui attrapa le poignet et serra fermement son étreinte. Elle se mit alors à pousser des cris perçants. Un vieil homme avec une longue barbe blanche et une couronne de nénuphars émergea au milieu du lac.
- Oh, mortel, que veux-tu à ma fille ? demanda-t-il.
Le fermier lui répondit que son cœur se briserait si la nymphe du lac n'acceptait pas de l'épouser. Après de nombreux palabres, le père donna son accord à cette union, sous condition toutefois que le jeune homme ne jetât jamais d'argile sur son épouse. Le mariage se fit immédiatement et le couple connut un immense bonheur.
Un jour, la jeune femme exprima l'envie de manger l'une de ses délicieuses pommes avec lesquelles le fermier avait réussi à l'attirer hors du lac pour la séduire. Le mari se rendit donc chez le voisin qui les produisait et en rapporta non seulement des pommes, mais un bel arbrisseau, un jeune pommier de cette variété, cadeau de son ami. Ils décidèrent de le mettre en terre sans tarder, lui creusant, elle le tenant jusqu'à ce que le trou fut assez grand pour qu'on l'y plante.
- Il est assez profond maintenant," dit le fermier. Et, pour que la chance demeure, il balança par-dessus son épaule la dernière pelletée de terre. C'était de l'argile. Il n'avait pas regardé où il la projetait. Elle atteignit son épouse en pleine poitrine. Elle n'eut pas plutôt reçu cette volée de terre qu'elle se mit à sangloter, pleurant à chaudes larmes.
- Adieu à toi, mon cher mari, dit-elle. Puis elle courut se jeter dans le lac et disparut sous la surface lisse et limpide des eaux.

***
CONTES FÉERIQUES DU PAYS DE GALLES
Welsh Fairy Stories © W. Jenkyn Thomas et publiés en 1907"
Traduits par Jean Louis Laurin © 2003
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