mercredi 9 novembre 2011

Al Lew-Dréz


Il était une fois, en Bretagne, un garçon d'une vingtaine d'années, bourgeonné, ébouriffé, qui marchait la tête rejetée en arrière avec une telle expression de dédain qu'on ne remarquait pas sa petite taille. Ses parents étaient morts et on ne lui connaissait pas de famille. Après avoir passé deux années à l'école, Périk, ainsi se nommait-il, était devenu vacher, mais il avait acquis la conviction qu'il pourrait faire beaucoup mieux que ça. Quoi ? Il n'eût su le dire exactement. Cependant, nullement ébranlé par son manque d'instruction, il pensait qu'il lui fallait simplement devenir riche.
Or, un jour qu'il se promenait aux pieds de la dune de Saint-Efflam, il rencontra un vieux vagabond qui se reposait au soleil. Après lui avoir souhaité le bonjour, le vieillard demanda à notre jeune homme s'il était allé à quelque fête. Comme la réponse fut non, et la raison de ce non l’absence de moyens financiers, le vagabond hocha la tête et dit, après une minute de profonde réflexion :
- Je vais peut-être te donner la possibilité de devenir très riche...
- Vraiment ? dit Périk tout de suite intéressé. Et comment ?...
- Oh ! Tu vas sans doute rire de mon idée. La jeunesse ne croit plus à rien.
Il s'interrompit, se passa la main dans les cheveux, et lorsque Périk lui eut demandé à quoi il falalit croire, il poursuivit :
- Sais-tu que là où nous sommes, sur cette dune de Saint-Efflam, s'étendait jadis une ville puissante ? Une ville dont les voiliers couraient les mers et rapportaient des monceaux de denrées rares et précieuses. Un roi la gouvernait qui avait pour sceptre une baguette de noisetier, une baguette magique aussi puissante que celle des fées.
Périk réfléchit une seconde, et lui demanda où se trouvait aujourd'hui ce sceptre merveilleux.
- Je vais te dire, répondit le vagabond en jetant un regard farouche autour de lui pour s'assurer que personne ne les écoutait. Le roi commit des crimes atroces et pour le punir, Dieu, un matin, fit surgir des flots une grève qui engloutit la ville du roi et le roi lui-même. Seulement, chaque année, la nuit de la Pentecôte, au premier coup de minuit, un passage s'ouvre dans la montagne et permet d'arriver jusqu'au palais du roi. Là, dans la dernière salle à laquelle des escaliers de marbre donnent accès, se trouve, posé sur un velours écarlate, le sceptre ou la baguette qui donne tout pouvoir. Te voilà averti, jeune homme. Il faut tenter ta chance, si tu es agile, car au dernier coup de minuit, le passage se referme pour ne se rouvrir qu'à la Pentecôte suivante.
Périk remercia et demeura un moment dans une sorte de stupeur. Une telle richesse à portée de main, était-ce possible ?
Et dès qu'arriva le Pentecôte, sans douter une seconde du succès de son entreprise, Périk se prépara à pénétrer dans la ville engloutie.
Il faisait très beau, dans les buissons en fleurs les moineaux gazouillaient. De toutes parts, chantaient les oiseaux. Périk ressassa toute la journée des rêves fous, jonglant avec l'argent dont il pourrait disposer grâce à la baguette magique. Il arrondissait les mains comme s'il faisait couler entre ses doigts les pièces d'or. Puis, lorsque le soir arriva, sa figure prit une expression de méprisant défi et de témérité, l'expression d'un homme sur le point de faire courber le monde entier sous son bon plaisir.
Il était donc sur le sable de la Lew-Dréz, quand minuit sonna à l’église de Saint-Michel-en-Grève. Le front de Périk devint moite et rapidement il s'épongea avec son mouchoir. puis avec un tressaillement de joie, il vit le rocher de granit s'entrouvrir lentement comme la gueule d'un fauve qui s'éveille.
D'un bond rapide, Périk fut dans le passage qui d'abord était sombre comme une cave, puis qui s'éclaira peu à peu à mesure que le jeune homme avançait. il aurait voulu courir, mais l'émotion faisait vaciller ses jambes. Enfin, il déboucha sur la place d'une grande ville où l'on y voyait comme en plein jour. Les maisons étaient en pierre, mais l'une d'elles était si belle, si ornée et si grande que ce ne pouvait être que le palais du roi.
Le cœur battant, Périk y pénétra sans même prendre garde aux soldats qui se tenaient devant l'entrée. La première salle qu'il vit était garnie de tables sur lesquelles se trouvaient toutes sortes de monnaies d'argent et d'or, autant qu'il y a de grains de blé dans une ferme après la moisson. Périk en prit une poignée qu'il mit dans ses poches et s'en alla plus loin.
A cet instant, au clocher de Saint-Michel-en-Grève sonna le sixième coup de minuit.
très ému, Périk passa le seuil de la deuxième salle. Il vit des bahuts, des coffres où s'entassaient bijoux et vaisselle d'or. il y en avait autant que de fleurs dans les prairies, au printemps. Or, chose étrange, Périk n'eut pour tout cet or étalé qu'un regard indifférent, comme si déjà tout cela lui appartenait et qu'il en voulût plus encore.
Le septième coup tinta quand il mit le pied dans la troisième salle. Elle offrait le spectacle d'un amas de corbeilles disposées les unes sur les autres, où étincelaient perles et pierres précieuses. Il y en avait autant que des graviers dans le fond de la rivière. Périk regarda cette orgie de pierres brillantes et miroitantes, toutes plus belles les unes que les autres, passa tendrement la main sur des corbeilles, puis saisit quelques rubis et quelques saphirs, faisant le geste de l'offrir à une jeune beauté qu'il voyait en rêve. Il se mit à rire, mais quand il entendit retentir le huitième coup, son rire s'éteignit sur ses lèvres et il se précipita dans la quatrième salle où des milliers de diamants et de cristaux jetaient de tels feux qu'il chancela, ébloui. Une expression de sombre détermination passa sur son visage et il courut dans la dernière salle.
A cet instant, le clocher sonnait le neuvième coup. Périk ne put distinguer tout de suite la baguette de noisetier, puis il entendit des voix qui l'invitaient à avancer et il vit, le regardant fixement, des jeunes filles belles à ravir. La découverte le laissa bouche bée et il fit quelques pas vers elles qui étaient bien au nombre de cent et qui tenaient à la main une couronne de chêne. Elles lui indiquaient le sceptre qui était posé au fond de la salle, sur un socle d'or recouvert d'écarlate. Avec un hurlement de triomphe, Périk allait s'en emparer, mais il ne put s'empêcher de jeter un coup d’œil vers les jeunes personnes qui lui souriaient. Et tandis qu'il cherchait quelle pouvait être la plus jolie, le douzième coup se fit entendre, comme un coup de tonnerre, sans que Périk sût et pût dire si les deux coups précédents qui l'annonçaient avaient tinté.
Alors tout se brouilla dans son esprit, il se retourna et fila en arrière, mais les gardes avaient déjà fermé les portes. Il revint en toute hâte demander secours aux belles jeunes filles, elles n'étaient plus que des statues de granit. Une nuit opaque avait remplacé la lumière.
Périk s'évanouit de terreur.
Il n'avait pas de famille, aussi personne au village ne s'inquiéta beaucoup de son absence.
Cependant, quand le vieux vagabond revint quelques mois plus tard, il demanda aux uns et aux autres où était Périk. Or, Périk était devenu mystérieux et introuvable ; allez donc savoir où il cachait quelque joie - ou quelque peine !
Le vagabond redit alors l'histoire de la ville engloutie sous la grève, et du passage qui s'ouvre, la nuit de la Pentecôte... Personne ne voulut le croire, ni croire que Périk avait tenté l'aventure. Et seules les bonnes grand-mères, le soir, à la veillée, racontent cette histoire à leurs petits-enfants.
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