mardi 25 octobre 2011

La légende du manoir de Coatbily



Au temps passé , il existait sur la montagne voisine une maison de korrigans, sans doute un dolmen, et ces malicieux petits êtres avaient pris la fâcheuse habitude d'envahir chaque nuit le manoir pour s'y livrer à un infernal fête. On les entendait courir de la cave au grenier, s'appeler de leurs voix graves et discordantes, mener dans toutes les chambres un affreux remue-ménage. Les habitants, même de Coatbily, n'étaient pas à l'abri de leurs brimades.
Le dernier d'entre eux qui se couchait était assuré de recevoir, sur cette partie charnue de sa personne qu'il devait tendre pour se fourrer dans le lit clos, une épouvantable tape saluée aussitôt par des rires stridents et des hurlements de jubilation. Le tapage était tel, les ustensiles, la vaisselle, le meubles semblaient si terriblement bouleversés, secoués, traînés à hue et à dia, qu'on s'attendait à les retrouver le lendemain matin disloqués ou réduits en miettes. Eh bien pas du tout !
A l' aurore, chaque chose avait repris sa place habituelle et n'offrait aucune trace de dur traitement que les lutins lui avaient fait subir. D'ailleurs, ceux-ci, lorsqu'ils exécutaient dans la grande salle leurs rondes folles, s'accompagnaient souvent d'un refrain breton traduisible à peu près ainsi : "Rions, sautons, chantons, dansons,
Du crépuscule à l'aube claire. 

Mais tout ce que nous défaisons, 
Hélas ! Il nous faut refaire ".
Désolé de ne plus pouvoir dormir en paix, d'être abandonné par ses domestiques qui cherchaient ailleurs des maisons plus tranquilles, le seigneur de Coatbilly s'en alla consulter la vieille Tinah de la Croix des Gardiens, matrone expérimentée et d"excellent conseil.
Après lui avoir offert un écu neuf et une poule pondeuse, il lui exposa son cas en détail. La bonne femme écoutait sans mot dire. Elle réfléchit longtemps, puis , se levant, sortit sur le seuil et examina le soleil, qui descendait vers les bois de Quistinic au milieu de nuages rouges comme braise.
- Cela va bien, prononça-t-elle. Il y aura vent cette nuit, il faut en profiter. Mais dites-moi d'abord :
par où les Korrigans entrent-ils dans votre manoir ?
- Par n'importe où, Tinah, au besoin par le trou de la serrure. J'ai beau tout fermer et verrouiller soigneusement, ils arrivent toujours à découvrir quelques pertuis. Mais je dois dire qu'avant d'envahir ma maison, ils en ont fait le tour, et ils remarquent une porte ou une fenêtre mal close,
c'est par là qu'ils pénètrent chez moi.
- Eh bien , monsieur, voici ce qu'il convient de faire. Ce soir, vous laisserez ouvertes des lucarnes de votre grenier. Vous poserez sur l'appui un sac de plumes dont l'ouverture sera déliée et tournée en dehors. Vous y attacherez une corde qui traînera jusqu'au pied de la muraille.
Soyez sûr que les Korrigans voudront se servir de cette corde pour entrer. Ils s'y suspendront et leur poids fera basculer le sac. Mais celui-ci ne tombera pas jusqu'en bas , parce que vous l'aurez retenu par une corde fixée à l'une des solives. Il restera donc en suspens.
Tout son contenu se videra et sera emporté par le vent. Comme ils l'avouent dans leurs chansons, les Korrigans sont obligés, par leur nature, de remettre en place ce qu'ils ont dérangé. Ils seront donc forcés de courir après vos plumes et de toutes les ramasser. Celles-ci étant dispersées aux quatre coins du ciel, ils n'arriveront jamais à tout retrouver, et la honte les empêchera de revenir désormais chez vous.
Les instructions de la vieille Tinah furent suivies de point en point et les choses se passèrent selon ses prévisions.
Un concert horrible de glapissements et d'imprécautions suivit la chute du sac et l'envol éperdu de ce qu'il renfermait. Il y eut des galopades, des bonds, des clameurs dans la cour, dans les bois, dans les champs, dans les prés, puis le bruit s'éloigna, s'amoindrit, s'éteignit.
Depuis, Coatbilly n'a jamais reçu la visite des Korrigans, et ses aimables habitants peuvent dormir,
aujourd'hui, sans crainte des mauvais esprits, sur leurs deux oreilles.

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