samedi 15 octobre 2011

Wolfdietrich


Dans le beau château fortifié de Salneck vivait une princesse d'une grande beauté, nommée Hildegonde. Elle était si belle que son père, jaloux d'un tel trésor, la tenait enfermée dans une haute tour pratiquement inaccessible. L'on ne sait comment, mais toujours est-il que le récit de sa triste destinée parvint aux oreilles du chevalier Hugdietrich qui, en entendant parler de sa grande beauté, tomba aussitôt amoureux de la jeune prisonnière. Il décida sur le champ de la délivrer :
- J'ai déjà combattu contre beaucoup d'ennemis, je suis fort, je suis vaillant ; je parviendrai à pénétrer dans la tour.
Grâce à un ingénieux déguisement et à la complaisance des valets, il réussit à pénétrer d'abord dans le château, puis du château dans la fameuse tour.
Hildegonde est cloîtrée depuis de longues années ; sa seule distraction est de broder ou de faire de longs travaux de tapisserie. Et tout en tirant l'aiguille d'or, elle rêve, et dans ses rêves, il y a toujours un prince, plus beau que le soleil, qui viendra un jour dans la tour.
Et le jour vient où le rêve prend corps. Hildegonde ne peut rester insensible au courage de Hugdietrich et à de telles preuves d'amour. Elle donne son coeur et sa main au jeune et séduisant chevalier.
Un vieux prêtre favorable à leurs projets les marie, une nuit, en cachette.
Quelques mois plus tard, Hildegonde s'aperçoit qu’elle va être mère. Comment se soustraire au courroux du père qui va tout apprendre et qui certainement se vengera cruellement d'avoir été trompé par sa propre fille ? Hugdietrich prend une décision cruelle, mais il est brave et son cœur est dur.
- Aussitôt que l'enfant sera né, dit-il à sa femme, nous le déposerons dans les douves du château et alors, à la grâce de Dieu.
Hildegonde, malgré son chagrin, se range à l'avis de son époux.

***

C'était en plein hiver, il faisait très froid; une louve, qui rôdait dans les parages, entendit des cris, et découvrit l'enfant nouveau-né couché dans le fossé d'enceinte. La louve avait bon coeur.
- Si je laisse ce pauvre petit ici, il va mourir de froid et bien que j'aie déjà dix louveteaux, une bouche de plus ou de moins à nourrir, ce n'est pas grand-chose et,d 'ailleurs, il va amuser les petits.
L'enfant grandit donc au milieu des jeunes loups, jouant avec eux dans les clairières ; il était heureux et les considérait comme ses frères.

***

Au château, maintenant, l'union d'Hugdietrich et d'Hildegonde est reconnue par le père.
Un jour que le chevalier poursuit un sanglier dans la forêt, il aperçoit un jeune enfant jouant avec les louveteaux et reconnaît son fils grâce à la chaîne d'or que sa mère lui avait mise au cou avant de l’abandonner.
Fou de joie, il prend l’enfant en croupe et le ramène au grand galop à sa mère.
Hildegonde, qui avait souvent pleuré son fils perdu si lâchement voit en son retour le pardon de sa faute et embrasse son enfant. Elle décide aussitôt de l’appeler Wolfdietrich, après avoir entendu le récit de son époux.
Mais Wolfdietrich a toujours habité la forêt ; il n'aime pas les hommes qui se moquent de lui et le surnomment " Le Loup. Ses propres frères eux-mêmes refusent de partager leurs jeux avec lui :
- Tu ne peux être notre frère, puisque tu es un loup, un vilain loup.
Le père lui-même finit par détester ce fils et, cédant aux désirs de ses autres enfants, il appelle son fidèle écuyer :
- Il faut aujourd'hui même me débarrasser du Loup, prends-le avec toi, conduis-le dans un endroit écarté de la forêt et tue-le.
Le vieux serviteur sent ses yeux se mouiller à la pensée de ce crime abominable qu'il lui faudra commettre pour obéir à son maître. Il prend sa grande épée, et, accompagné de l'enfant se dirige vers la forêt

***

Le Loup sautait de joie, tout heureux de revoir sa forêt, loin de ses frères si méchants et de son père, qui, sans cesse, le grondait. Mais le vieil écuyer ne peut se décider à accomplir l'ordre de son maître ; il s'enfonce toujours davantage avec l'enfant dans la forêt, lorsqu'ils parviennent à une pauvre chaumière auprès de laquelle travaille un bûcheron, à qui l'écuyer conte son aventure.
- Mon fils vient de mourir et ma femme ne peut se consoler. Confie-moi l'enfant, dit le pauvre homme, ma femme l'aimera comme le sien. Nous en ferons notre fils, il vivra dans la forêt, et plus tard travaillera avec moi, s'il le veut.
Ainsi fut fait. la femme aima comme son fils l'enfant qui grandissait et devenait d'une force peu commune. Rien ne lui faisait peur ; ses camarades de jeux avaient pour lui une admiration mêlée de crainte.
Un jour, il fait voler en éclats, d'un coup de marteau, l'enclume sur laquelle il travaille. il apprend le métier de bûcheron, puis celui de forgeron et décide ensuite de connaître le monde.
Il part donc à l'aventure, terrasse des géants, lutte contre des monstres. Sa force et son courage sont maintenant connus de toute l'Alsace, mais sa vertu n'a pas encore été éprouvée et le destin va le placer dans des embûches redoutables.

***

Un jour que Dietrich se reposait dans une clairière, par une belle soirée d'été, une fée d'une grande beauté, toute couverte d'or et d 'argent, lui apparut.
- Suis-moi, dit-elle, je vais te conduire dans un lieu merveilleux, mais là tu devras résister à l'emprise du luxe et du plaisir que de tous côtés tu verras. Si tu m'obéis en tout point, tu seras royalement récompensé.
Tout en parlant, la fée le conduisit dans une grotte enchantée. Douze grâces d'une beauté incomparable l'entourent et se mettent à son service. Pendant les repas, il voit les mets les plus riches et le plus délicats s'offrir sur la table, les vins les plus parfumés couler indéfiniment dans sa coupe d'or. Rien ne l'émeut, rien en le trouble. Il résiste et sort vainqueur de l'épreuve.
La fée Sigeminne, la plus belle de toutes, lui fait présent d'une tunique tissée par les Normes et qui a la vertu de préserver son corps des blessures.

***

Dietrich, après ce succès, va affronter le dragon furieux qui terrorise toute la montagne voisine, et pour prix de la victoire le vainqueur doit recevoir la plus belle couronne.
C'est un combat sans merci. Le monstre enserrant le malheureux l'a déjà englouti tout vivant quand soudain ayant transpercé l’animal, notre héros reparaît vivant, mais inondé de sang des pieds à la tête. Ce bain de sang a accru encore l'invulnérabilité du Loup et lui a donné le pouvoir de comprendre le langage de tous les oiseaux. Et en récompense de sa bravoure et de son audace, il obtient la main de la ravissante Sidrata, la plus noble et la plus riche de toutes les princesses du royaume.

***

L'amour seul régit leur mode de vie, ils connaissent les jours les plus heureux dans leur château. Mais un jour Sidatra désire apprendre le secret de l’invulnérabilité de Wolfdietrich. Il le lui explique et lui confie qu'il pouvait toutefois être blessé près du cœur. Durant son combat avec le dragon, en effet, sa poitrine n'avait pas été entièrement baignée par le sang du monstre. Aussitôt la princesse fait broder sur la tunique de son époux une croix à l'endroit vulnérable.
Elle appelle son valet Hagen le Borgne
- Tu veilleras, lui dit-elle, à la chasse, comme à la guerre, que jamais un coup ne soit porté sur cette marque.
Mais Hagen est jaloux et perfide. Un jour qu'il accompagne son maître à la chasse, il le transperça de sa lance.
Si vous passez par la montagne d'Ax à une heure avancée de la nuit, vous pourrez entendre un cliquetis d'armes. C'est le fier Dietrich, dit Le Loup, qui fourbit ses armes et qui s'exerce au combat. Un jour viendra où le héros livrera la bataille décisive.

***
Émile Hinzelin
Tiré des Contes et légendes d'Alsace
Aux Éditions Nathan
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