vendredi 14 octobre 2011

Le lac de Seeburg





Au-dehors le vent grondait, il sifflait dans la cheminée et chassait de grosses gouttes de pluie sur les vitres. Un rayon de lune entrait par les interstices des volets. Cependant le grand-père qui venait de raconter des histoires à ses petits-enfants ne prêtait nullement attention à tout cela. Il restait la tête entre les mains, songeant au superbe château habité par le comte Isang dont il venait de retracer l'existence. Dans le pétillement des flammes, il lui semblait voir le regard fou et moqueur qui semblait toujours chercher à tuer encore ou à faire une dupe.


Un soir où le rugissement de la tempête était aussi intense qu'aujourd'hui, le comte Isang, tel un soudard, avait sauté par-dessus le mur du couvent de Lindau, en Allemagne, pour enlever une jeune religieuse. Quand il s'aperçut que celle-ci n'était autre que sa propre sœur dont il avait perdu la trace depuis longtemps, il s'empressa de la renvoyer là où il l'avait prise, comblée de présents.
Les flammes dansantes de l'âtre devinrent un instant pour notre grand-père le frémissement même des gens qui, lorsqu'ils parlaient entre eux de cela, songeaient encore à tout ce que le comte Isang avait fait et pouvait faire de répréhensible. Cet homme sans foi ni loi, qui s'entourait de vauriens, endossant chaque matin une casaque rapiécée pour courir avec eux les risques d'une méchante facétie, n'allait-il point attirer le malheur sur le pays ?
C'était, il faut le dire, il y a bien longtemps. Or, un soir où le comte avait joué du couteau dans une rue sombre pour rançonner des voyageurs, se trouvant de fort bonne humeur, il voulut fêter joyeusement cet événement. Et il commanda pour son dîner des anguilles.
Un valet courut donc chez le poissonnnier du village qui leva les sourcils, sortit de derrière son comptoir et vendit, à la place d’anguilles qu'il n'avait pas, une couleuvre blanche comme de l'argent.
- Qu importe ! dit le comte Isang quand il fut mis au courant de la chose. J'ai faim. Fais donc cuire et assaisonner convenablement cette couleuvre. Et nous verrons bien la suite, ajouta-t-il avec un gros rire.
Puis il rappela le valet :
- Je t'interdis sous peine de mort d'en manger, dit-il, brusquement sévère.
Le valet n'osant demander pourquoi, s'inclina.
Quand la couleuvre fut cuite à point, le valet souleva le couvercle de la marmite, goûta, fit claquer sa langue, lécha la cuillère et se promit de terminer les restes.
Or, le comte Isang trouva lui aussi excellente cette couleuvre ainsi apprêtée, et ne laissa presque rien dans le plat. Mais ce presque rien, le malheureux valet s'en régala. Ah ! s'il avait pu se douter de ce qu'il allait arriver...
Quant au comte Isang, il s'était retiré dans sa chambre où sur ses instructions on avait allumé un bon feu. Les lunettes sur le nez, il tentait de vérifier les comptes de ses vassaux, mais soudain sa pensée devint confuse, encombrée du souvenir de toutes les vilénies qu'il avait commises. Aussi laissa-t-il ses comptes en plan.
Tout à coup, dans un grand bruissement d'ailes, un oiseau entra dans la chambre dont la fenêtre était entrebâillée, et atterrit près du comte qui le regarda avec étonnement.
- Je viens avertir le propriétaire de ce château que sa sœur religieuse est morte des suites de son enlèvement.
Déconcerté par cette nouvelle et ahuri d'entendre un oiseau parler, le comtre Isang se souvint de ce que disaient les braves gens : manger de la couleuvre blanche comme de l'argent donne le pouvoir de connaître le langage des animaux.
Un peu remis de sa surprise, le comte chassa cet oiseau impertinent. Une soif le tourmentait comme s'il eût soufflé le feu de l'enfer.
Avant de commander à son valet de lui apporter à boire, il décida d’aller voir du côté de la basse-cour s'il pourrait s'entretenir avec les volatiles.
Or, jugez de sa colère : coqs, oies, canards et pigeons qui à cette heure auraient dû dormir, n'en finissaient pas de raconter les méfaits du comte. C'était à qui révélerait le crime le plus odieux, le vol le plus inique. Le comte, qui ne s'attendait pas à un tel étalage de ses fautes, s'arrêta et regarda les bêtes fixement. Toutes lui rendirent un regard méprisant. Le comte Isang, pour la première fois de sa vie, demeurait perplexe, sentant le rouge de la honte envahir son visage, incapable de tordre le cou au premier qui se trouverait à portée de sa main.
Cependant, il avança, menaçant, et il comprit alors les mots que des moineaux, en sautillant, répétaient de branche en branche :
- La punition est arrivée ; dans quelques instants, les superbes tours du château vont s'écrouler et tout ne sera plus que ruine...
Les yeux du comte étincelaient de colère. Ne pourrait-il faire taire ces bavards ? Mais loin de paraître s'épuiser, les moineaux continuaient de plus belle. Il en arrivait toujours d'ailleurs qui mêlaient leurs piaillements à ceux des autres pour répéter la terrible menace.
Le comte Isang était si absorbé par ce charivari et si ému, ouvrant les lèvres en un rictus embarrassé et indécis, qu'il ne vit pas venir à lui son valet à qui il avait pourtant demandé à boire.
Quand il l'aperçut, il se sentit un peu rasséréné, car une certaine entente s'était établi entre lui et ce valet qui lui apportait sa nourriture et lui faisait la barbe.
Il lui demanda :
- Sais-tu pourquoi la basse-cour ne peut dormir, ce soir ?
Le valet, à cette question, tressaillit. Il prêtait l'oreille aux cris des bêtes et, stupéfait, comprenait ce qu’elles disaient. Jamais chose pareille ne lui était arrivée ! Aussi, tout troublé, répondit-il à son maître :
- Les volailles ont peur, car elles ne cessent de crier : sauvez-vous ! sauvez-vous ! A cause des crimes du comte Isang, le château va s écrouler et tout le village qui l'entoure.
Le comte Isang devint blanc comme un linge.
- Quoi ? fit-il. Tu aurais donc mangé de la couleuvre ?
- Pardon, maître, dit le valet, la figure plissée, mais ne nous attardons pas en explications. Le mieux serait de nous enfuir au plus vite...
Le comte Isang regardait avec angoisse son château. Il y eut un silence. puis il commanda :
- Va faire seller un cheval...
Le valet se précipita vers les écuries. Le comte le suivit à pas lents, en s'épongeant le fronrt avec son mouchoir. Mais soudain, il entendit les pas rapides du cheval que le valet avait monté et qui déjà s'éloignait au grand galop. "Traître ! Traître !" fit-il entre ses dents. Il était si irrité qu'il demeura un moment sans pouvoir bouger. De qui pouvait-il attendre du secours ? Il n'était pas un homme à qui il n'eût porté préjudice.
Dans la pénombre, il lui sembla soudain que les arbres se rapprochaient. Un oiseau poussa un gloussement d'alarme et tous s'envolèrent aussitôt vers d'autres cieux. Le comte Isang se hâta d'aller vers son château comme s'il eût pu le préserver du malheur. Mais tout à coup la terre trembla sous ses pas, et, dans un fracas épouvantable, remparts, murs et tours et tout le village environnant s'écroulèrent, entraînant le comte Isang dans leur chute.
A leur place s’étend aujourd'hui un lac immense, profond de quelque trente à quarante pieds. C'est le lac de Seeburg.

Le grand-père écoutait le vent tout en continuant à regarder le feu qui s'éteignait doucement. Des ombres se projetaient sur le parquet, sur les murs, elles paraissaient s'agiter et trembler sur place comme avait dû s'agiter et trembler sur place le comte Isang. Il n'avait pu parcourir les deux petites lieues qui le séparaient de Gottingue, en Allemagne...
Mais qui donc s'en souvenait encore ?

***
Par Laurence Camilieri
Tiré des Contes et Légendes des Cités Disparues
Aux Éditions Nathan
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...