samedi 8 octobre 2011

Le chasseur maudit


 Entendez-vous l’orage gronder au-dessus de nous dans la nuit ? La pluie tombe sur le lac, la brume danse au-dessus de l’eau troublée et s’étire en fins lambeaux le long des sentiers. Tous les parfums de l’humus et de la terre gorgée d’eau s’élèvent et nous enivrent. Le vent hurle dans les arbres, et des silhouettes sombres tournoient dans le relief tourmenté des nuages.

Ce sont les cavaliers maudits de la Mesnie Hennequin qui accompagnent le Seigneur de la Haute-Pierre, condamné à pourchasser pour l’éternité un gibier qu’il n’attrapera jamais. Il part de Moyenmoûtier, dans le bruit infernal des cors qui grondent et les aboiements de ses chiens, et galope dans la forêt obscurcie par l’orage jusqu’à rencontrer sa proie, un cerf noir aux yeux flamboyants. Alors, avec un cri de défi et de rage, il s’élance derrière la bête et la poursuit. Il la traque sans jamais s’arrêter, du creux des vallées aux sommets des montagnes. Il oblige son cheval écumant à sauter par-dessus les ruisseaux furieux que la pluie fait cascader autour des rochers, à bondir de ravin en ravin. Il évite les arbres qui se dressent devant lui, écarte à coups d’épée les branches qui tendent leurs longues griffes pour le ralentir.

Le grand brocard noir arrive à la Maix, tourne autour du lac, narguant ses poursuivants impuissants, et se précipite dans l’eau avec un crépitement sinistre de métal en fusion. Les cavaliers hurlent de dépit et de colère, les sabots de leurs chevaux martèlent le sol comme pour le briser. Mais voilà que le cerf jaillit à nouveau, superbe, et entraîne la meute et les chasseurs derrière lui à travers les profondeurs de la forêt en une course folle, jusqu’à la Roche du Pilier où il disparaît, une fois de plus....

Alors le Seigneur de la Haute-Pierre, bredouille, retourne jusqu’à Moyenmoûtier, jusqu’aux ruines de ce château qui domina la vallée et dont il fut le maître, il y a bien longtemps. Les cavaliers qui l’accompagnent disparaissent, dissipés comme le brouillard à la clarté du matin. Et les ténèbres l’enveloppent, comme les bras d’une amante jalouse qui l’entraîne avec elle dans le néant. Ainsi en est-il depuis des siècles, ainsi en sera-t-il jusqu’à ce que le chasseur damné ait enfin accompli sa pénitence...

***
Image : les Nazgul, les chasseurs maudits
du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson (2001).
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...