vendredi 7 octobre 2011

Le banc de la Vierge

Le rocher du banc de la Vierge
 C’est une roche ancienne, lentement polie par le ruissellement de la pluie et le manteau de la neige, siècle après siècle, et couronnée de mousse. Elle s’élève au flanc de la montagne au-dessus du lac, légèrement creusée, calice né de la terre pour recueillir les dons du ciel. Les sapins ont tissé un rideau verdoyant de branches autour d’elle, qu’ils écartent juste assez pour qu’elle puisse voir la beauté du lac et que l’or du jour vienne l’envelopper en même temps que les parfums de la forêt. S’y asseoir soigne, dit-on, de nombreuses maladies. Il n’est pas rare que l’on vienne vers elle de tous les villages environnants dans l’espoir d’une guérison.

Si on l’observe bien, on peut découvrir sur cette pierre une marque en forme de main. Une main délicate, fine, qui se serait posée avec tant de douceur que la roche se serait courbée pour mieux sentir sa caresse et en aurait gardé la trace, mystérieusement préservée de l’usure du temps.

A en croire les anciens du pays c’est une femme qui apposa sa marque sur la pierre, une femme si belle que les mots ne peuvent suffire à la décrire. Et les anciens ont raison.

Je sens sa présence comme un écho murmuré, comme je sens la texture millénaire de la pierre sous mes doigts, comme je sens la force féconde de la terre humide sous mes pieds et la branche de sapin qui me frôle et dépose sur mon front l’onction d’une goutte de rosée. Je porte à mes lèvres l’eau fraîche du ruisseau, et moi aussi je me souviens de ce que les sources ont connu.

Il me faudrait la harpe d’un barde et les mots d’un prophète pour dire ce que je vois. La brume qui enveloppe sa nudité et les fleurs qui s’ouvrent sous ses pas, les étoiles qui descendent dans la clairière pour danser avec elle et les loups rassemblés, le cerf magnifique qui la regarde et la verte couronne de ses bois, le saumon qui bondit près d’elle lorsqu’elle traverse la cascade, et le faucon qui tournoie dans le ciel.

Son sourire a la douceur et la fraîcheur d’un matin de printemps, son regard la vivacité joyeuse d’un ruisseau de montagne et la sérénité limpide d’un crépuscule flamboyant.

Elle vint, un jour, jusqu’au Lac de la Maix. Elle s’assit sur la roche, fatiguée peut-être de son voyage ou simplement désireuse de rester là, à se plonger dans la contemplation de ce lieu. Elle posa une main sur la pierre, et elle se mit à chanter.

Sa voix était le parfum des fleurs de mai, l’insouciance des jeunes feuilles qui s’étirent à la lumière, la pluie qui cascade entre les arbres pour nourrir la terre, la générosité paisible de l’humus qui tapisse la forêt.

J’entends encore cette mélodie mêlée aux reflets scintillants de l’eau du lac. Je sais qu’elle alla caresser les sommets où les plus vieux des sapins gardent l’écho du vent qui souffla dans leurs cimes pour l’accompagner. Elle se glissa dans les villages, sema des graines de joie dans les coeurs et fit jaillir des bouquets de rires flamboyants. Elle serpenta jusqu’à la fraîcheur humide des combes tapissées de menthe et de cresson, joua dans les fourrés avec les renardeaux et s’élança vers l’infini avec les jeunes oiseaux. Les bûcherons et les poètes qui vivent dans les bois l’entendirent mieux que tous les autres. Ils se rassemblèrent pour la rejoindre, dame du lac, de l’arbre et de la fontaine. Ils l’écoutaient, leurs yeux s’ouvraient à la beauté du monde, et leurs cœurs étaient bouleversés.

Qui était-elle, fleur de brume et de lumière ?

Peut-être la Vierge, venue visiter son sanctuaire et recueillir les âmes des enfants qui lui étaient confiées pour les conduire au Paradis. Peut-être une fée, fille et gardienne du lac et de la forêt. Ou une sage prêtresse des anciens dieux, amante d’un seigneur des esprits des bois et protectrice de Salm. Peut-être une Muse, déesse merveilleuse qui fait éclore l’enchantement là où ses pas la conduisent. Peut-être Artémis ou Athéna, ou bien Ceridwen, Morrigan ou Dana.

Nul ne le sait vraiment et peut-être, aussi, n’existe-t-il aucun mot ni aucun mythe qui puisse décrire la plénitude de son essence.

Mais sur une roche du pays de Salm, près du Lac de la Maix, la marque de sa main demeure, promesse et bénédiction.
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