mercredi 28 septembre 2011

L'ogresse de Karnak

C'était au temps où le dieu Râ régnait en Égypte. Karnak formait alors une grande et belle cité, à l'ombre fraîche des palmiers. Ses rues étaient bordées de superbes monuments. Trois avenues ornées de statues de sphinx et de béliers y donnaient accès. Les temples se comptaient nombreux. Parmi eux se trouvait celui de Ptah, le dieu au beau visage, dont la femme Sekhmet était une ogresse redoutable et redoutée. Déesse chatte ou lionne au mufle fauve et aux yeux féroces, elle fut chargée par le dieu soleil de punir les habitants de Karnak, qui s'étaient révoltés contre lui, ne le trouvant pas assez prompt pour accéder à toutes leurs demandes. Sekhmet s'acquitta si bien de cette tâche qu'il fallut pour arrêter le massacre la soûler de mandragore mêlée de sang humain.
L'ogresse s'endormit si longtemps que les hommes purent enfin respirer en paix !
Cependant, elle se réveilla un beau matin. Un vent diabolique avait crevassé la terre et roussi l'herbe. L'ogresse s'étira puis poussa un cri rageur avant de se rendre compte de l'endroit où elle se trouvait. Car elle ne reconnaissait plus du tout la jolie ville où elle avait fait régner la terreur. Eh oui, avec le temps, Karnak avait pris un autre visage. Sous le soleil implacable, elle étalait ses ruines et ses statues mutilées, sans tête, sans bras, sans buste. Plus personne n'y habitait. Dans la lumière dorée du matin, Sekhmet comprit, horrifiée, que dans une cité qui n'était plus qu'un souvenir, elle n'aurait qu'un rôle secondaire à jouer. Elle décida cependant de rester en ce lieu.
Toute maussade, elle en fit le tour et quand la nuit tomba, elle s’amusa, pour se distraire, à faire peur à de paisibles visiteurs qui s'étaient égarés là. Satisfaite, elle recommença les nuits suivantes, contemplant un instant, avec une attention ravie, ceux qu’elle effrayait par des cris étranges et par le feu des prunelles de centaines de chats dont elle s'entourait et qui éclairaient bizarrement les ténèbres.
En plus de ce jeu singulier, Sekhmet découvrit un autre intérêt dans la vie : grâce à sa taille de géante, elle s'empara du plus grand obélisque qui restait encore debout à Karnak et s'en servit comme d'une quenouille pour filer de la laine. Mais elle se lassa très vite de ce travail, s'enhardit de plus en plus et se souvenant qu’elle avait une nature d'ogresse, elle mangea de petits enfants.
Maintenant, Sekhmet soupirait de bonheur. Elle avait enfin retrouvé un rôle redoutable et effrayant, même si Karnak n'existait plus !
Or, il arriva qu'un jour, un grand égyptologue du nom de Mariette entreprit avec une équipe d'ouvriers le déblaiement du temple de Ptah. Il employa à cette opération quelques enfants.
L'ogresse supporta très mal de voir cetet intrusion dans son domaine. Elle sentit la colère la gagner, tandis qu'un appétit insatiable lui tiraillait l'estomac. Que fit-elle ?
Elle attendit le moment opportun. lorsque des pierres détachées les unes des autres furent dans une position d'équilibre instable, elle les poussa jusqu'à ce qu’elles s’écroulent, ensevelissant ainsi sept enfants dont elle fit un excellent repas. Mariette interrompit aussitôt ses travaux et l'ogresse digéra dans un profond et paisible sommeil.
Elle se réveille encore de temps en temps, la nuit, lorsqu’elle surprend des voleurs de trésors dont les ruines de Karnak regorgent ; elle les embarque sur un vaisseau fantôme, aux matelots d'argent, qui a, parait-il, une vitesse extraordinaire. Personne ne sait où il accoste.
Oh ! rassurez-vous, il y a un moyen d'échapper aux griffes de la terrible déesse Sekhmet : il suffit de réciter à voix haute une formule d’incantation magique, écrite depuis des milliers d'années, au temps où Karnak était une cité resplendissante, au pied de la statue de l'ogresse...
Seulement voilà : beaucoup ne le savent pas !

***
Laurence Camiglieri
Extraite des Contes et légendes des Cités Disparues
Aux Éditions Nathan
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