mercredi 24 août 2011

L'ermite et les créatures éternelles de la forêt


Il y avait, au temps où se christianisa la Gaule, un chevalier nommé Hunon, qui possédait la terre d'Hunawir en Alsace. Homme doux et tolérant, il restait attaché à la foi païenne, mais montrait à l'égard de la nouvelle religion la plus grande bienveillance.
Peut-être est-ce pour cela que Dieu permit enfin qu'il eût, malgré son âge avancé, le fils depuis si longtemps espéré ?
Juste à la même époque, un saint apôtre, Déodat, que l'on avait fini par appeler Dié, dut fuir Nevers dont il était évêque et où les persécutions venaient de recommencer.
Le chevalier Hunon, apprenant ses vicissitudes, le recueillit et, à l’entendre parler, comprit bientôt où se trouvaient d'autres vérités. Aussi demanda-t-il à saint Dié de baptiser l'enfant, lequel, en l'honneur de l'étranger vénéré, reçut le prénom d'Adéodat.
- Je suis trop vieux moi-même, et mon épouse aussi, pour changer nos habitudes, dit-il pour s’excuser. Mais je pense que si ton dieu lit en nos âmes, il aura plaisir à nous connaître, lorsqu'il nous rappellera à lui.
La région, sauvage et peu sûre, était sans cesse harcelée par les hordes germaniques des Suaves. (Ce nom charmant ne correspondait pas du tout au caractère de ces barbares). Ils venaient du territoire qu'on appelle, en Allemagne, la Souabie.
Lorsqu'il ne guerroyait pas, Hunon se livrait au plaisir de la chasse. Ou bien, en compagnie du saint, il se promenait dans ce pays vosgien qu'il aimait, en devisant des choses visibles et invisibles.
Se lançant à l'assaut des sommets arrondis des Vosges, des châtaigniers succédaient aux cultures de la plaine d'Alsace. Le peuple trouvait, sous ces frondaisons transparentes, des fruits précieux pour l'hiver. puis les hêtres offraient leur bois complaisant aux menuisiers. Les sapins, enfin, dressaient leur armée comme en une parade interminable, figée dans un silence sacré qui semble n'avoir jamais été troublé depuis le commencement des âges.
Lorsqu'on a grimpé, se reposant sous ces sveltes et fières colonnades, il n'est plus besoin de parler. Le soleil d'aplomb fait vibrer l'âme dans ses profondeurs secrètes, et l'on sent autour de soi frémir et s'exprimer des existences innombrables...
C'est ainsi qu'un beau matin d'été, alors qu'ils reprenaient haleine, le religieux et le chevalier virent soudain surgir, à deux pas, une créature extraordinaire. Fredonnant avec insouciance, elle montrait un visage d'une laideur malicieuse, des narines relevées, de courtes cornes au front et des pieds de chèvre sur lesquels elle sautillait en mille gambades.
L'apôtre, avec effroi, reconnut en cette créature la divinité des bois que les Grecs nomment Pan ou Aegypan.
Zeus-Jupiter, roi des dieux, et Maïa, une colombe transformée en étoile (l'une des Pléiades), eurent un fils, Hermès-Mercure. Celui-ci, à son tour, eut beaucoup d'enfants. L'un d'eux avait pour mère une nymphe ou fée des bois, Dryopée. Elle habitait dans les bois de chênes, et Hermès travaillait à cette époque comme berger. L'enfant, ressemblant à une moitié de chèvre, parut si laid à sa mère épouvantée, qu'elle l'abandonna... Elle court encore !
Hermès, le roulant dans une peau, emporta le bébé vers l'Olympe, où son caractère enjoué plut à tous. Dionysos, dieu de la joie et de la vigne, en quelque sorte son parrain et son tuteur, le nomma Pan, qui signifie "Tout". Mais les Grecs disaient aussi Aegypan, pour rappeler ses pieds de chèvre (aegy).
Pan, comme tous les membres de la famille divine, se promenait de par le monde et s’occupait beaucoup. La nuit, il conduisait la ronde des nymphes dans les bois, en jouant du syrinx, flûte des bergers, composée d'une série de tubes en roseau. Le roseau, lui-même, fut la métamorphose d'une de ces jeunes filles de la nuit, après un chagrin d'amour dont l’inconstant aux pieds de chèvre était responsable.
Car Pan plaisait non seulement à tous, mais surtout à ces demoiselles des bois, tant qu'il les faisait rire. Pytis, autre nymphe, se transforma en sapin, en guise de consolation. Vraiment Pan était beaucoup trop occupé pour fixer son cœur.
Ainsi, après les concerts de la nuit, il devait vite aller guetter le matin, au sommet des montagnes et le guider.  Seule la déesse Lune, Séléné, fit la coquette. Pan, pour lui plaire, se vêtit de blanches peaux de mouton et même la portait sur son dos lorsqu’elle était fatiguée, au point de se briser en morceaux...
Les nymphes, en vérité, ne sont point immortelles comme les déesses. Elles mouraient en même temps que l'arbre auquel elles étaient vouées. Seules celles qui avaient de si beaux cheveux que Zeus leur donna le palmier pouvaient vivre dix âges de celui-ci.
Les fées de l'eau bénéficiaient, elles aussi, de longévité de faveur. Celles de la mer, les Néréides, sont pratiquement aussi éternelles que l'océan. (Il paraît qu'un jour, il pourra manquer, à ce que m'a dit le commandant Cousteau. Peut-être brusquement, après une catastrophe atomique, ou inexorablement, par suite de l'insouciance des hommes qui auront aussi ce crime sur la conscience !)
Les Naïades, ou Nymphes des rivières, durent autant que les cours d'eau. Or, combien de ceux-ci ont disparu après de vastes déboisements ? Que double dommage !
Saint Dié, à l’apparition de Pan, ce matin-là, ressentit une colère et un effroi bien compréhensibles chez un religieux. Il allait faire un geste propre à le renvoyer dans son univers païen lorsque Hunon, en souriant, posa sa main sur la sienne. Mais déjà, le claquement des petits sabots et un remuement dans les buissons révélaient la fuite du faune que sa propre hardiesse, désormais, effarouchait.
Le chevalier plaida l'indulgence, prenant la défense de la joie naïve de la nature.
L'après-midi, comme les deux compagnons continuaient leur promenade en discutant des religions diverses, ils arrivèrent dans une clairière traversée par un ruisseau babilleur.

Au milieu de herbes folles, le cours d'eau s'élargissait en une sorte d'étang. Et là... agenouillée sur la berge, une svelte jeune femme se penchait vers le miroir liquide, jusqu'à mouiller presque son visage et ses longs cheveux. Elle fredonnait une chanson, accompagnée par le murmure du courant.
Lorsqu'elle eut fini de boire, elle releva la tête. Le soleil jouait dans ses mèches ondulées et y faisait naitre les mêmes reflets que sur la rivière.
Saint Dié remarqua également que la silhouette était transparente, comme un reflet au travers duquel on devinait les arbres. Il s'agissait d'une naïade !
Il leva aussitôt la main pour l'exorciser. Mais, tout comme le matin, Hunon arrêta le geste et... la nymphe, secouant l'eau qui perlait de sa chevelure, parut se diluer lentement dans l'herbe.
L'évêque, alors, s'indigna que de telles manifestations du paganisme hantent encore des lieux où il portait la Parole. Mais son ami, avec douceur, lui représenta le charme  et la grâce de l'éternelle Nature.
Le soir tombait lorsqu'ils se trouvèrent au plus épais des sapinières. Dans les combes, un inquiétant chaos végétal régnait. Troncs et racines se nouaient avec des souplesses de reptiles autour des rochers couverts de la lèpre des mousses. Il fallait choisir son chemin avec soin entre les piquants presque métalliques des hargneux buissons de houx.
Au-dessus d'eux, pareils à des flèches serrées, les sapins entrecroisaient tellement leurs branches, qu'un clair-obscure prématuré se prévalait déjà de la nuit. Et surtout ce silence inquiétant... Comme un cercle d'inquisiteurs retenant un bourdonnement de reproches...
Soudain, deux yeux s'allumèrent dans la pénombre. planté sur un rocher, une sorte de gigantesque cheval au poil long les considérait, la tête à peine alourdie par une corne droite, plantée au milieu du front.
Bêtes et hommes se regardèrent un instant en silence. Puis, avec l'assurance des inspirés, saint Dié somma par trois fois la licorne de rendre hommage au seul vrai Dieu. L'animal grattait le sol de ses pieds et secoua la tête. L'évêque allait prononcer la formule de réprobation, mais Hunon, lui coupant la parole, fit doucement :
- Chaque créature donne à sa manière le témoignage d'une immense et éternelle divinité.
Alors, la licorne, descendant vers eux d'un bond léger, s'arrêta devant le religieux.
On eût dit que ses yeux exprimaient des secrets douloureux. Puis, elle s'enfuit vers l'occident où les rayons du soleil couchant la dissimulèrent de leur rideau oblique.
L'apôtre et le chevalier regagnèrent le château en s’entretenant, d'une voix plus basse qu'ils n'auraient voulu, du caractère sacré de la vie universelle. Chacun d'eux, s'exprimant à sa façon, rendait hommage à la Création.
L'hiver suivant, malgré une mutuelle estime et une affection sans borne, et sentant que ces discussions ne gagneraient jamais les convictions ni de l'un ni de l'autre, ils se séparèrent pour suivre leurs destinées. Malgré les protestations de son ami, qui voulait lui assurer le confort, saint Dié se retira dans une vallée appelée le Val de Galilée, en souvenir des lieux saints de Palestine.
La ville qui porte son nom ne fut d'abord, autour de son oratoire, qu’un assemblage de cahutes. Là, vécurent désormais ceux que sa présence et la contemplation sous sa direction attirèrent bientôt.
Comme lui, les prosélytes souffraient de la rigueur d'une vie toute de ferveur et de privations. Hunon se faisait beaucoup de soucis pour le pieux ermite.
Une nuit, il rêva que le saint grelottait de froid et de faim en sa grotte glacée. La neige, le coupant du reste du monde, interdisait l'accès vers l'oppidum laissé par les Romains, non loin de ce monastère primitif. Il s'y accrochait un village d'où, peut-être, on aurait pu lui porter secours. Hunon vit même, creusée dans le roc, la niche où le saint avait l'habitude de serrer du pain de châtaignes. Elle était vide...
La détresse de l'anachorète lui fut si perceptible qu'avec douleur, il se réveilla. Sa femme, Huna, à qui il fit part de ce rêve, l'encouragea à envoyer du ravitaillement.
- Hélas ! dit Hunon. Je suis si vieux que je n’arriverai jamais au bout de ce bref mais dur voyage, et notre enfant, au berceau, est encore incapable de me remplacer. Ah ! pourquoi n'avons-nous pas eu plus tôt un fils pour montrer ce dont est capable un homme de ma race ?
- Envoie un serviteur avec des provisions chargées sur une ânesse. Il apportera à l'ermite des vivres et des secours, témoignages de ton amitié.
Hélas, le valet, au bout d'une demi-heure, eut vite assez du froid, du vent et de la neige qui entravaient sa marche. Il se réfugia dans la première ferme qu'il rencontra. Il y passa trois jours à boire et à se reposer bien au chaud et reparut au château pour raconter qu'il avait été attaqué par des loups :
- J'ai pu me sauver, mais hélas, l'ânesse et les vivres ont disparu dans la mêlée. Seigneur, je l'atteste !
En vérité, à la vue de la chaumière, plantant là la malheureuse bête, il avait couru pour se faire ouvrir. Ayant trop bu pour se réchauffer, il l'avait rapidement oubliée et ne se donna pas la peine de chercher plus loin, lorsqu'il ne la trouva plus.
Devant le désespoir d'Hunon, Huna, courageuse et forte femme, décida secrètement d’aller vérifier :
- Au cas où cet incapable aurait dit vrai, nous referons partir d'autres secours. Avec plusieurs hommes. Et s'ils manifestent quelque répugnance à l'expédition, eh bien, j'irai... Il ne sera pas dit que la famille d'Hunon laissera périr celui qui fut jadis son hôte.
Par le froid et par la neige, la vaillante châtelaine et sa suivante partirent à travers la montagne. Nul n'accepta d'y aller, en effet.
Elles arrivèrent au lieu où, soit-disant, le drame s'était déroulé. L'ânesse était là qui broutait un buisson de houx devenu, comme par miracle, délicat et tendre. Sur son dos, au lieu du bât fixé quelques jours plus tôt par les mains de Huna elle-même, il y avait une croix faite de deux branches de buis bien serrées dans un lambeau de tissu que la dame reconnut pour être de la robe de l'ermite. C'était elle qui l'avait tissée et cousue... Saint Dié, de cette façon, remerciait. Pensez si elle ne pouvait se tromper !
Elle remarqua en outre des empreintes de sabots, plus larges que ceux de l'ânesse. Un cheval l'aurait-il accompagnée ?
Huna regagna vite le château, en sorte que Hunon ne put s'inquiéter, n'ayant pas eu le temps de s'apercevoir de son absence. Elle se promit d'élucider dès que possible le mystère.
Au printemps, on apprit quel fut le périple de l'ânesse : après qu'elle eut été si lâchement abandonnée par le valet, la brave bête avait pris toute seule le chemin du Val de Galilée, comme si elle connaissait...Et les loups, les ours ou les aurochs rôdant sous le hallier, tenus en respect par une main invisible, gardèrent leurs distances et ne lui firent point de mal.
A travers les neiges et la glace, par les rochers, les pentes et les fondrières, choisissant la voie où les congères se trouvaient les moins hautes, elle arriva sans encombre devant la grotte où l'ermite ne vivait plus que par la force de la prière.
Mais, outre le pain, le fromage et la cervoise préparés en abondance par la dame, le saint trouva encore des présents dont la châtelaine n'avait jamais eu l'ide : des rayons dégoulinant de miel doré et que seules les mains espiègles et agiles de Pan avaient pu dérober aux abeilles sauvages.
Il y avait aussi quelques aunes d'un tissu léger et chaud, tissé par une nymphe avec des brins arrachés aux quenouilles des filandières et du duvet de cygne.
Quant aux empreintes qui avaient tant intrigué la dame, ces marques dans la neige, plus larges que celles des sabots de la petite ânesse, les gens de l'ermite en attestèrent. Les pas s'arrêtaient à peu de distance de la grotte et retournaient vers les combes dominées par les sapins les plus serrés.
Personne n'avait osé s'aventurer à leur suite dans ces éboulis impressionnants.
Mais ils étaient sûrs, ça, ils l'étaient, que l'on pouvait lire dans les doubles traces qu'un animal, plus grand qu'un cheval, avait accompagné et guidé l'ânesse par les meilleurs raccourcis et les pentes les mieux assurées. Chemin que la bête docile avait parfaitement retrouvé jusqu'à son point de départ.
Cet animal portait-il une corne, plantée droit sur son front ? Si, moi aussi, je l'affirme, est-ce que vous me croirez ?

***
Maguelonne Toussaint-Samat
Contes et légendes des arbres et de la forêt
Éditions Fernand Nathan

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