vendredi 8 avril 2011

La fille de Mélusine


La fée Mélusine, après son tragique envol du château de Lusignan, sauf les jours maudits où s’exerçait le maléfice qui la revêtait d’une forme étrange, ailes de chauves-souris, queue de serpent, gardait l’apparence d’une simple femme. Elle vivait à l’ordinaire, dans une étroite chaumine, à l’orée d’un bois, jalousement occupée de sa fille Lusania, née de son mariage avec le comte Raimondin et dont elle avait caché la naissance au noble père.
- Tu seras à moi toute seule ! disait-elle en pressant l’enfant contre son cœur. Et tu ne seras pas exposée aux affronts des insolents et des cruels humains !
Ce Raimondin, infidèle à sa parole, qui surprenait la comtesse alors qu’elle s’enfermait pour subir, dans le bain magique, la fatale évolution imposée par la loi des fées ! Comme elle lui en voulait de sa malheureuse indiscrétion et de sa basse curiosité !
– Un homme, rien qu’un homme ! Lusania, je te garderai d’eux !
Et des pleurs tombaient de ses beaux yeux sur la joue rose de l’enfantelet.
Car des regrets traversaient sa rancune. Elle se rappelait les agréments de son court hymen, les fêtes où elle brillait, les compliments miellés des courtisans, et surtout la douceur des embrassements amoureux de Raimondin. Et maintenant, tous ces fastes évanouis, se voir condamnée à glapir d’une voix lamentable, en battant des ailes, autour des maisons de Lusignan, en leur annonçant les malheurs qui les menaçaient ! Quel rigoureux destin !
– Lusania ! Lusania ! Du moins je te préserverai !
Un jour, à sa grande horreur, Mélusine n’aperçut plus la nourrissonne sur ses oreillers, mais elle vit à sa place un petit reptile lové très joliment. Mélusine jeta un grand cri. Hélas ! le pervers enchantement frappait aussi l’innocente – fille d’homme pourtant et que cette métamorphose exposerait à tant de dangers.
Le soir, Lusania réapparaissait sous les légères courtines. Plus de serpent ! Mais la misérable mère, abandonnant sa fille aux soins de la sorcière bénévole qui la servait, le cœur en alarme, dut obéir à sa mission et s’envoler la nuit afin de clamer de sinistres plaintes.
Néanmoins, Lusania grandissait en grâce et en esprit, chaque jour embellie d’un nouvel attrait.
Peu à peu elle devint une jeune fille, ravissante, droite et élancée comme un bouleau, sous le flot de sa chevelure ambrée. Ses yeux rieurs s’éclairaient d’une lueur de topaze quand souriait sa bouche étroite, à la fraîcheur de fraise.
– Aucune femme n’est plus belle ! Tu ferais l’orgueil d’un roi ! admirait la mère.
Las ! il fallait voir, à certains jours, se déployer sur le sol de la cabane, une longue couleuvre qui, déroulant ses anneaux dorés, gagnait le bord du ruisseau pour y dormir dans le nid douillet, garni de mousse.
L’épreuve finie, Lusania redevenait une jeune fille espiègle et chantante. Il semblait que rien ne se fût produit. Ignorant sa disgrâce, ne connaissant que sa mère et sa vieille servante, elle s’imaginait naïvement que toutes les créatures devaient subir une métamorphose identique au temps désigné.
– À quoi bon la détromper ? disait Mélusine. Elle sera trop vite désabusée. Après tout, n’est-il pas vrai que tout humain porte en soi un reptile replié dans son coeur ?
Pour se distraire de ces amères pensées, Mélusine revenait alors vers le passé. Elle se complaisait, malgré elle, à se remémorer les festins somptueux, les brillantes chevauchées au cœur de la forêt, les sonorités des fanfares. Elle avait beau entremêler ses récits de sarcasmes et de dérision, Lusania écoutait avidement ces histoires d’homme racontées par une fée.
Et longuement, elle rêvait ensuite à ces plaisirs inconnus, la foule, le bruit, l’éclat. Combien ce serait plus amusant de s’y mêler que de rester enclose dans une hutte enfumée, près de cette mare où sautaient des grenouilles (dont elle faisait son régal, l’ingrate, aux heures d’enchantement !)
Elle prit bientôt l’habitude de s’aventurer dans le bois voisin où florissait le printemps. Grâce aux dons de sa nature de demi-fée, elle put savourer des joies ignorées du vulgaire, dans ce vagabondage capricieux. Elle percevait les secrets les plus subtils dans le souffle de la brise, l’éclosion des fleurs, le gazouillis des oiselets éperdus d’amour. S’enfonçant de plus en plus sous la voûte de feuillages, Lusania parvint à une clairière où dormait un étang. Le soleil riait dans le ciel. Jamais la jeune fille ne s’était senti le cœur plus léger. Elle tressa quelques liserons et se couronna de cette guirlande. Ainsi parée, elle se pencha vers l’onde et sourit à l’image qui lui apparut entre les nénuphars.
– Sylvaine ou jeune fille ? Qui que tu sois, tu es belle et je t’admire.
Lusania releva la tête. Celui qui la surprenait n’était pas un de ces grossiers bûcherons quelquefois entrevus à leur passage, ni un de ces fiers seigneurs portant cotte de mailles que lui avait décrits sa mère. Celui-ci était revêtu d’un surcot de droguet sombre, un collier de menus coquillages où pendait une médaille tombant sur sa poitrine. Il tenait une viole sous son bras. Une toque, fichée d’une haute plume de héron, surmontait ses cheveux bouclés.
– Tu me plais. Comment t’appelles-tu ?
– Lusania.
– Moi, je suis Rémo, ménestrel. On m’attend de château en château. Tu vois d’ici les tourelles du proche manoir ? J’y vais. Viens avec moi. Tu es assez belle pour y être bien accueillie.
Au manoir ? Lusania comprimait son cœur bondissant.
– Peux-tu chanter ? reprenait Rémo.
– Je ne sais.
– Viens près de moi t’asseoir sur ce tertre gazonné. Je t’enseignerai quelques rondels ou ballades.
Docile, subjuguée, elle se glissa jusqu’à lui. Rémo, pinçant les cordes de sa viole, entonna un chant doucement insinuant. La jeune fille se troubla sous ce regard qui pénétrait le sien.
– Je t’aime vraiment, Lusania. Si tu es bien née, je t’épouserai.
– Je suis fille de comte, avoua-t-elle, non sans fierté.
– Oh ! alors !
La main du jeune homme cherchait la sienne au moment où Lusania, avec un profond émoi, ressentit le malaise avant-coureur de sa transformation.
– Laisse-moi, gentil chanteur. Plus tard... plus tard.
La voix lui manqua. Et glacé de frayeur, Rémo ne vit plus près de lui qu’un long reptile qui rampait vers l’étang. Il coupa une branche au saule du rivage pour rompre le serpent, mais celui-ci, dressé sur la spirale de ses anneaux, fixa sur lui si étrangement ses yeux d’or que la baguette s’échappa des mains tremblantes du jeune homme. Il ne douta plus qu’un sortilège ne se fût accompli afin de lui dérober la belle jeune fille. Saisi d’épouvante, Rémo s’enfuit à travers les sentiers zigzaguant dans la futaie tandis que Lusania se réfugiait sous les broussailles pour y attendre la fin de l’enchantement.
Quand elle sortit de là, recouvrant sa forme humaine, elle éprouva des sentiments inconnus jusqu’ici de honte, de colère et d’humiliation. Ainsi, elle devait subir un sort spécial et fatal, qui lui avait été dissimulé par sa mère. Elle en voulut à tous et à tout, en particulier, à ce Rémo qui, par ses tendres regards, lui avait distillé un philtre empoisonné. Que ne pouvait-elle l’étouffer en s’enroulant, pendant son sommeil, autour de son gosier !
Ainsi, forte du désir de venger son infortune imméritée, elle se mit en route par le monde, au hasard. Il se trouva sur sa route un campement d’Égyptiens. Lusania, sans crainte, se joignit à ceux qui semblaient comprendre l’étrangeté de sa situation. Elle gagnait son pain en chantant, dansant, frappant sur son tambourin, libre en se pliant aux lois de la tribu et, quand sa bizarre transformation s’effectuait, ces gens, à demi sorciers, au fait des choses magiques, loin de s’effrayer, montraient comme un prodige, au petit peuple ébahi, la familière couleuvre enlacée dans une caressante étreinte autour de leur poignet ou de leur cou.
Ainsi de place en place, allaient-ils, des forêts ombreuses aux vallées claires, Lusania cherchant toujours, sans le découvrir, celui qui l’avait offensée... Au souvenir qui lui représentait le banc de gazon, le joueur de violon, les chants enjôleurs et les promesses menteuses, une colère folle la soulevait. Mais cette ire se tournait contre elle-même et la brûlait de honte quand elle se rappelait quelle étrange faiblesse amollissait son cœur près du jeune musicien.
Comme la troupe s’arrêtait dans un village, au bas d’une montagne, un seigneur vit la belle danseuse et s’en éprit. Elle se railla :
– Passez ! passez ! Lusania restera libre !
Le seigneur était chef de brigands. Le soir venu, un groupe de cavaliers investit le campement. La jouvencelle, jetée en travers d’un destrier, fut amenée au repaire crénelé qui commandait le vallon. On la renferma dans une grande salle. Mais, inéluctable, l’heure magique arriva. Et la longue couleuvre, épouvantant serviteurs, chambrières et sentinelles, glissant sur les rampes, se faufilant par les soupiraux, s’évada par la douve.
Quand elle reprit figure humaine, Lusania sut traverser le bois en esquivant les mauvaises rencontres. Mais au village, elle ne retrouva plus sa tribu, dispersée ou chassée. Probablement les Égyptiens s’étaient hâtés vers le but de leur course errante, la cité helvétique où affluaient bateliers et histrions, parce que l’empereur Charlemagne devait y tenir sa cour. Lusania, qui savait ces projets, se dirigea par là, ballant et chantant en chemin.
Il lui parut long, ce chemin solitaire ! Enfin, elle découvrit Zurich, au bord de son beau lac, entre les monts crêtés de neige. En y arrivant, elle vit un sonneur de trompe, devant une colonne en haut de laquelle était fixée une cloche où pendait une corde jusqu’au ras de terre. Le crieur annonçait aux bonnes gens qui l’écoutaient bouche bée que le grand empereur qui avait élevé ce monument-là, à la gloire de deux martyrs décapités en ce lieu par les méchants païens, voulait aussi le faire servir au soulagement des vivants. Quiconque aurait besoin de réclamer justice pouvait tirer sur la corde qui mettait la cloche en branle et le souverain viendrait sur l’heure, en personne, juger sa cause.
Les braves gens s’en allèrent ébahis et édifiés. Lusania louangea, comme les autres, la mansuétude du sage et puissant monarque. Mais l’enchantée, à ce moment, ressentit l’anxiété qui la tourmentait au début de sa métamorphose. Elle n’eut que le temps de se retirer vers l’eau qu’elle avait vu miroiter sous d’épais buissons.
Déjà reptilienne, elle rampait sur le sol détrempé quand elle se trouva devant une autre couleuvre très agitée. Celle-ci, en son langage, lui fit part de sa grande alarme. Son nid avait été envahi par un affreux et monstrueux crapaud qu’elle venait de trouver accroupi sur ses œufs. Elle n’osait l’attaquer, craignant de fracasser sa chère couvée. La malheureuse mère était au désespoir.
Lusania promptement se décida.
– Restez là sans bouger ! siffla-t-elle. Je vais essayer un moyen de salut.
Accélérant sa reptation, elle revint vers la colonne, se dressa, saisit la corde entre ses dents et la tira avec toute la force qu’elle put y mettre. Le battant, mis en mouvement, fit entendre un son prolongé qui parcourut les airs jusqu’au palais.
Le grand empereur, revenant de la chasse, allait s’asseoir à table, entouré de ses féaux, quand il ouït l’appel de la cloche justicière. Aussitôt, il dépêcha un page vers la colonne. Le damoiseau revint à toutes jambes, hors d’haleine, effaré. Croirait-on qu’il avait vu, de ses yeux vu, un serpent debout sur sa queue qui tirait la corde passée dans sa gueule, avec la force d’un homme ?
– Voire ! fit Charlemagne surpris. Qu’est cela ?
Malgré son grand appétit, il quitta la table.
– Justice doit être faite aux bêtes comme aux gens !
Et suivi de toute la cour, sceptre en main, couronne en tête, il se dirigea vers la colonne. Là il aperçut le serpent qui, à l’apparition du grand empereur, cessa son manège et se déroula en fixant sur Charlemagne ses yeux d’or fascinants. Puis la bestiole se retira, la tête toujours tournée, comme pour inviter à la suivre.
Après quelques pas sur le bord de la rivière, le souverain distingua le trou où le nid était tapi, et l’horrible crapaud largement installé sur les œufs, pendant qu’à peu de distance se tenait la mère couleuvre, frémissante de toute sa peau. L’empereur comprit aussitôt et le jugement fut vite rendu. L’usurpateur, saisi par des pinces rougies, expia son forfait dans le feu de la forge voisine, pendant que la couleuvre s’étendait, heureuse, sur le nid délivré.
Charlemagne regagna son palais tout songeur, s’entretenant avec ses doctes de cet incident remarquable. Qu’une bête réputée vile eût compris son avertissement et recourût à son intervention dépassait le sens humain !
– Ne doit-on pas en conclure que la sollicitude de Dieu s’étend sur tous les êtres qu’il a daigné créer ? énonça le savant Alcuin.
Mais, au festin du soir, un fait encore plus étrange bouleversa la cour. La paon rôti, apporté avec solennité dans un grand plat d’argent sur les épaules de quatre pages, venait d’être déposé devant l’empereur, quand un grand mouvement se produisit aux portes, avec des criaillements aigus de femmes effrayées, et des voix de soldats grondeuses.
Un long serpent s’était insinué dans la grande salle et, au milieu de l’effroi général, rampait vers l’empereur, braquant sur lui ses yeux d’or.
– Je crois le reconnaître. Laissez-le ! dit Charlemagne.
La couleuvre s’arrêta au bord du manteau impérial et posant sa tête sur les genoux du souverain, de la façon la plus benoîte et la plus respectueuse, y déposa une pierre précieuse énorme.
– Cette couleuvre serait digne d’être humaine ! prononça un dignitaire de l’Église. Car elle témoigne d’un sentiment bien rare chez les mortels : la reconnaissance !
À ces mots tombant d’une bouche bénie, un miracle s’opéra aux yeux de tous. Un brouillard irisé se forma autour de la couleuvre et quand il se dissipa, l’on put voir une gracieuse jeune fille, pleine de décence et de dignité. Lusania tomba à genoux devant l’empereur.
– Messire, vous avez été juste et bon ! Que vos louanges soient chantées à l’infini !
– Chantons !
Une viole s’accorda. Lusania tressaillit en distinguant, dans le groupe debout derrière l’empereur, une toque fichée d’une haute plume de héron sur une chevelure bouclée. Et tout près, une femme couronnée de roses, qui riait à belles dents.
Alors, un écroulement se fit d’un coup dans l’âme désenchantée : rancune, vagues aspirations à l’amour s’abolissaient, laissant seulement un désir irrésistible de paix immuable, de sauvegarde certaine. Lusania, toujours agenouillée, se traîna vers l’évêque et saisit la croix pectorale qui brillait sur la poitrine du saint prélat.
– Faites-moi chrétienne ! Je veux être à Dieu s’Il veut bien de moi !
– Par Joyeuse ! déclara Charlemagne. Fille merveilleuse, je serai ton parrain !
Des clameurs déchirantes se firent entendre autour du palais. Mélusine pleurait la fille qu’elle retrouvait seulement pour la perdre.
Car Lusania, délivrée du sortilège, s’endormait peu après dans le Seigneur, sous la vêture blanche d’une nonnain.

***

Mathilde ALANIC, 
Contes d’entre-ciel-et-terre,
Flammarion, 1945.
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