mercredi 19 janvier 2011

Le vieux livre

Il y avait une fois un pauvre diable d'étudiant qui habitait une mansarde et ne possédait pas un rouge liard au monde. Il y avait aussi un fruitier qui demeurait au rez-de-chaussée de la même maison, mais celui-là n'était pas à plaindre, car il était riche, et toute la maison lui appartenait. Il y avait enfin un tout petit lutin ressemblant trait pour trait à un enfant de huit à dix ans, qui s'abritait plus volontiers chez le fruitier que chez l'étudiant, parce que dans la mansarde une souris eût crevé de faim, tandis qu'au rez-de-chaussée, à la veille de Noël, on trouvait toujours un grand plat creux plein de bouillie fumante avec un gros morceau de beurre au milieu. Et le lutin, qui était friand, s'en régalait de grand coeur, en prenant de temps à autre une lampée de la bonne bière contenue dans un broc posé sur la table à côté du plat.
Or, un soir, l'étudiant entra chez le fruitier pour lui demander, contre argent, une chandelle et du fromage, car ce soir-là, par hasard, le pauvre diable avait, Dieu sait comment, quelque monnaie dans sa poche. Il paya donc et s'en alla. Le fruitier et sa femme lui envoyèrent gracieusement le bonsoir, et l'étudiant répondit à leur politesse par un petit salut amical. Mais tout à coup il s'arrêta. Ses yeux venaient de se fixer sur le papier qui enveloppait le fromage. C'était une feuille arrachée d'un vieux livre que l'on n'aurait pas dû déchirer, parce qu'il contenait des poésies.
- J'en ai un tas de pareils, dit le fruitier ; je les ai achetés à une vieille pour quelques grains de café ; si vous voulez me donner deux sous, je vous laisse tout le paquet.
- Très volontiers, dit l'étudiant, mais je n'ai plus d'argent. Cependant, nous pouvons faire un marché qui vous plaira peut-être. Reprenez votre fromage, je mangerai mon pain sec, et cédez-moi  le livre. Ce serait un crime de le laisser détruire. Vous êtes un homme pratique, mais je gage que vous ne vous entendez pas plus aux rimes que le tonneau que voilà.
L'étudiant avait tort évidemment, car un tonneau quand il est creux, et celui-ci l'était quelquefois, a un son plus harmonieux que bien des vers ; mais l'étudiant n'y mettait point de malice, et il fut le premier à rire de sa comparaison. Seulement le lutin qui était blotti dans un coin, s'indignait d'entendre traiter avec si peu d'égards un fruitier qui était riche et avait d'aussi bonne bouillie et d'aussi bon beurre.
Quand la nuit fut venue et que tout le monde dans la maison dormait profondément, sauf l'étudiant, le lutin sortit de sa cachette, et entrant dans la chambre à coucher de la fruitière, ouvrit doucement la bouche à celle-ci et lui enleva son râtelier. Elle n'en avait nul besoin pendant son sommeil, mais chose curieuse, à peine le petit homme eut-il posé, sur un meuble, le râtelier, que celui-ci se mit à parler et à exprimer des pensées tout aussi bien que l'eût fait la femme. Le lutin plaça le râtelier sur le tonneau dans lequel on avait jeté de vieux journaux.
- Est-il vrai, demanda-t-il, que tu n'entends rien à la poésie ?
- Je m'y entends, au contraire, fort bien, répondit le tonneau. La poésie est ce que l'on met d'ordinaire en feuilleton ou dans une colonne spéciale des journaux, et aussi ce qu'on découpe quelquefois pour le garder, tandis qu'on jette le reste. Je suis sûr que j'ai là, moi, plus de poésies que n'en peut citer l'étudiant, et pourtant je ne se suis qu'un humble tonneau.
Le lutin alla mettre enfin le râtelier sur le moulin à café, puis sur le barillet au beurre, puis sur la cassette, et tous furent du même avis que le tonneau.
C'était donc l'opinion de la majorité, et de cette opinion, quelle qu'elle soit, il faut tenir compte.
-J'irai dire cela à l'étudiant, pensa le lutin.
Et il grimpa à pas de loup jusqu'à la mansarde du pauvre diable.
L'étudiant n'avait pas soufflé sa chandelle. Le lutin regarda par le trou de la serrure et vit le jeune homme attentivement absorbé dans la lecture des feuillets d'un vieux livre.
Et il vit aussi que la mansarde rayonnait d'un éclat extraordinaire. Il y avait sur le livre un faisceau lumineux qui prenait les proportions d'un arbre dont les rameaux s'étendaient au-dessus de l'étudiant. Chaque feuille de l'arbre était d'une entière fraîcheur et chaque fleur ressemblait à une tête de belle jeune fille, aux yeux brillants et bleus ; chaque fruit avait l'aspect d'une étoile et dans la mansarde il y avait un concert harmonieux.
Jamais le lutin n'avait eu idée, ni ouï parler de semblables merveilles. Il se dressait sur la pointe des pieds, regardant, regardant toujours, jusqu'à ce que la lumière de la mansarde s'éteignit. C'était peut-être l'étudiant qui l'avait soufflée pour se mettre au lit, mais le lutin ne quitta pas sa place, car le concert n'avait pas cessé et de doux accents berçaient le jeune homme.
- C'est admirable, se dit le lutin, et c'est si beau que je voudrais rester ici auprès de cet étudiant si... si...
Le petit homme réfléchit et finit par dire :
- L'étudiant n'a pas eu de bouillie.
Et il redescendit chez le fruitier.
Le râtelier de la fruitière était à la place où il l'avait laissé ; il le reprit et alla le replacer dans la bouche de la fruitière. Et, chose curieuse, lorsque celle-ci se réveilla elle récita d'un trait tout ce qui se trouvait dans les vieux journaux, si bien que le fruitier ne revint point de son étonnement.
Cependant le lutin était sans dessus dessous. A peine la nuit fut-elle revenue qu'il se sentit attiré vers la mansarde pour regarder par le trou de la serrure. Et chaque fois qu'il y revenait il était émerveillé de ce rayonnement répandu dans toute la pièce. Son émotion était telle q'uil se mit à pleurer sans savoir pourquoi. Ah ! qu'il aurait voulu en ce moment entrer dans la mansarde et partager le bonheur de l'étudiant, s'asseoir comme lui, avec lui sous l'arbre au vaste ombrage ! Mais cela était impossible. La porte était fermée, le verrou poussé. Le lutin devait se contenter de voir par le trou de la serrure.
La bise d'automne soufflait avec force. Le carreau était glacé, il faisait froid, affreusement froid, mais le lutin ne le sentit que lorsque la lumière s'éteignit. Alors il redescendit au rez-de-chaussée et il mangea de la bouillie tant qu'il put. Décidemment le fruitier valait mieux que l'étudiant.
Tout à coup au milieu de la nuit un grand vacarme réveilla le lutin, on frappait à la porte et aux fenêtres. Les veilleurs criaient qu'un incendie venait d'éclater. Toute la ville était en flammes. Etait-ce dans la maison ou chez les voisins que le feu avait pris ? Il y eut une panique. La fruitière était si épouvantée qu'elle ôta ses boucles d'oreilles et les mit dans sa poche pour les garder plus sûrement. Le fruitier courut à sa caisse pour sauver ses billets de banque. La bonne ne s'occupa que de sa robe de soie noire. Chacun voulait emporter ce qu'il avait de plus précieux.
Le lutin s'élança dans l'escalier et grimpa quatre à quatre jusqu'à la mansarde dont la porte était ouverte. Il vit l'étudiant debout devant la fenêtre contemplant l'incendie.
Alors, sans être aperçu, le petit homme prit le vieux livre sur la table et le cacha dans son bonnet rouge qu'il ferma soigneusement. Puis il escalada le toit et alla se percher sur la cheminée. Là il ouvrit le livre et le lut, et à chaque phrase il se sentait rempli d'une émotion indicible. Mais quand l'incendit fut éteint, il dit après avoir beaucoup réfléchi :
- Je me partagerai entre les deux ; le livre de l'étudiant est admirable, mais la bouillie du fruitier est délicieuse.
Et dans ce monde, il faut faire la part de l'esprit, mais aussi celle de l'estomac.
Que d'hommes raisonnent de même !

***
Hans Christian ANDERSEN

***
Image : Jim Warren

Le vase brisé



Le vase où meurt cette verveine
D'un coup d'éventail fut fêlé ;
Le coup dut l'effleurer à peine :
Aucun bruit ne l'a révélé.

Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D'une marche invisible et sûre ,
En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s'est épuisé ;
Personne encore ne s'en doute ,
N'y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu'on aime,
Effleurant le cœur, le meurtrit ;
Puis le cœur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt ;

Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde ;
Il est brisé, n'y touchez pas.

***
Sully Prudhomme
(1839-1907)
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