lundi 21 novembre 2011

Merlin et Viviane à Brocéliande - 2

Pendant tout le printemps, le magicien se dévoua pour le souverain et pour divers autres rois amis. Ayant ainsi bien travaillé, il se rendit, sous les apparences du jouvenceau, en la forêt de Brocéliande où l'attendait Viviane, sa mie, auprès de la fontaine. On était à la veille de la Saint-Jean. Quand elle le vit, la jeune fille montra une joie qui la rendait encore plus jolie. Merlin, lui, l'aimait désormais tant, que pour un peu, il serait devenu fou.
Le vent de juin, doux et léger, jouait avec sa brune chevelure où le soleil allumait des reflets de feu. Dans la forêt, autour d'eux, ce n'était que concerts d'oiseaux et murmures câlins de feuilles.
Après qu'ils eurent bavardé de tendres choses, la jouvencelle resta un moment pensive, laissant traîner sa main dans l'eau fraîche du courant.
- Beau et doux ami, dit-elle enfin. Ne m'enseigneriez-vous pas de nouveaux jeux pour que je tienne aussi le serment d'être toujours à vous ? Ainsi, par exemple, j'aimerais savoir comment faire dormir un homme aussi longtemps qu'il me conviendrait.
Merlin s'étonna d'un pareil souhait ou tout au moins, il en fit mine. En réalité, le magicien savait toute chose, comme de lire en la pensée. Viviane, elle, savait rougir comme le font les jeunes filles, même si elles jouent la comédie.
- Toutes les fois que vous viendrez, expliqua-t-elle, je voudrais endormir mon père. Il me tuerait si jamais il apprenait nos rendez-vous, car il s'oppose à mon mariage. Ainsi, nous pourrions nous rencontrer sans qu'il s'en aperçoive.
Il fallut sept jours d'insistance de la part de la belle pour que Merlin accède à son caprice. Le septième jour - ils se trouvaient dans le verger enchanté - elle lui prit le front entre ses mains blanches et l'enchanteur sentit qu'il perdait tout à fait la tête. Notre sort est écrit dans le livre du destin. Ne pouvant y échapper,j il lui enseigna ce charme. Il le fit au moment de partir, car il entendait un appel du roi Arthur, un appel qui franchissait mers, vallées et forêts, pour n'être entendu que de lui seul, un appel qu'il ne pouvait ignorer. Alors, il s'en fut, promettant de revenir bien vite.
Dès son retour, à l'accueil que lui fit la jeune fille, l'enchanteur crut mourir de joie. Et tant il perdait l'esprit, qu'à la moitié de la semaine, Viviane possédait désormais une grande part de ses secrets.
Un jour qu'ils se promenaient tout au profond de Brocéliande, il lui demanda si elle voulait voir le lac de Diane.
- Votre père fut le filleul de la déesse, expliqua-t-il
- Certes. Rien ne peut me plaire tout autant qu'un lieu où passa Diane. Car elle aima toute sa vie les bois, tout autant que je les aime. Et vraiment, moi qui ai parcouru la forêt, voilà que j'ignorais cet endroit.
De hautes futaies serrées, d'ormes et de chênes admirables, enchâssaient comme un bijou une vaste pièce d'eau d'un bleu de turquoise.
- Oh ! s'exclama la damoiselle. Quel lieu enchanté ! Voilà où j'aimerai me reposer. S'il vous plaît, doux ami, que s'élève ici un miroir, et si magnifique qu'il n'y en ait pas un de semblable dans toute la Bretagne.
Merlin sourit et fit un geste compliqué.
- Eh bien, voici votre castel. Seulement, personne d'autre que nous deux et vos gens ne pourra le voir. Si quelqu'un de vos serviteurs révèle le secret, le château disparaîtra aussitôt dans un gouffre plein d'eau et le traître se noiera en croyant y entrer.
Viviane, émerveillée, battait des mains et, pour remercier son ami, elle déposa un baiser sur son front. Merlin se sentit plus que jamais éperdu d'amour. La futée en profita pour lui demander encore quelques enseignements qu’elle consignait par écrit, avec une habilité rare chez une personne de son sexe. En ce temps, peu savaient les lettres, surtout les dames.
Enfin, n'y tenant plus et se montrant encore plus charmeuse, elle supplia l'enchanteur de lui donner une ultime satisfaction :
- Ah ! beau et doux sire, je ne serais vraiment heureuse que si vous me montriez comment je pourrais enfermer quelqu’un sans employer ni de fers, ni de murs, ni de tours, ni de fossés. Et il faudrait que la personne ne puisse s'échapper, sans que j'y consente.
Merlin, qui savait toute chose, la regarda pensivement.
- Oui, reprit-elle. Mon père semble se décider à me marier et il songe à un chevalier que j'exècre. Cette union met en grand péril notre amitié et il me faut encore du temps pour qu'il vous accepte enfin pour gendre.
Le magicien secoua la tête.
- Hélas, pourquoi me tromper ? Je suis l'homme que vous voulez enfermer auprès de vous car vous détestez me voir partir. Pourtant, mon cœur est si plein de vous, que je ne puis refuser. Puisque je vous aime, je dois faire vos volontés.
- Ah ! dit-elle, en lui passant les bras autour du cou. Mes volontés ne sont que de vous rendre heureux et de ne faire et de ne penser que selon vos désirs.
Merlin savait qu'il ne pouvait échapper à son destin. Fût-on magicien et le plus puissant de la terre, notre sort est écrit et il faut s'y plier.
- Ma mie, ma douce, il me faut encore une fois partir car le roi Arthur a besoin d e moi. Ayant réglé mes affaires, je reviendrai vers vous et vous enseignerai tout ce que vous voulez.
Lorsque l'enchanteur eut aide le roi Arthur et ses chevaliers à débarrasser la Bretagne de l'affreux géant du Mont-Saint-Michel qui la ravageait, il leur fit ses adieux ainsi qu'à la reine Guenièvre, tout en pleurs.
- Bel ami, soupira le souverain. Aisni vous vous en allez ? Malgré mon trône et mon armée, je ne puis vous retenir. Et malgré mon trône et mon armée, je serai dolent jusqu'à notre revoir.
- Hélas, fit le magicien. Il n'y aura pas de revoir. C'est la dernière fois que nous voilà ensemble.
" C'est la dernière fois", dit Merlin et lorsqu'il eut disparu, le roi pensa qu'il avait mal compris. Mais au bout de sept semaines, n'y tenant plus de soucis et de chagrin, il convoqua ses chevaliers et leur ordonna de se mettre en quête de l'enchanteur.
Par chemins et par mers, ils cherchèrent longtemps, affrontèrent mille périls, sans pouvoir seulement le situer. L'un d'eux, Gauvain, neveu du roi, errait depuis des mois en Gaule, tout déconfit. Allait-il, lui aussi, annoncer un échec à son oncle ?
Il chevauchait tristement et pénétra ainsi, sans s'en apercevoir, dans la forêt de Brocéliande. Bientôt, sur le chemin, il croisa une brune demoiselle, vêtue de satin blanc et montée sur un palefroi noir, caparaçonné d'écarlate et harnaché d'or. Le jeune homme, perdu dans son souci, écarta machinalement sa monture, pour la laisser passer, mais il ne la vit pas vraiment.
Alors l'ayant dépassé, elle fit tourner le cheval et interpella le voyageur, lui reprochant d'avoir, en oubliant le salut, offensé la politesse.
- Damoiselle, dit Gauvain tout confus. Je vous supplie de me pardonner.
- S'il plaît à Dieu, tu paieras cher ta grossièreté, jeune Gauvain. Et pour te punir, je te souhaite de ressembler au premier homme que tu rencontreras.
Gauvain, maintenant, avait de nouveaux soucis : l’impolitesse dont il s'était rendu coupable, la sorcellerie qui faisait que cette dame connaissait son nom, et la crainte du sortilège suspendu au-dessus de sa tête.
Le premier homme, à sa rencontre dans cette forêt peu fréquentée, fut un nain horriblement contrefait. Aussi, s'empressa-t-il, avec naïveté, de lui manifester considération.
- Que Dieu vous donne joie et à notre compagnie.
- Que Dieu vous donne bonne aventure, répondit le nabot.
Hélas, le jeune chevalier n'avait-il pas chevauché trois portées d'arc, qu'il sentit les manches de son haubert descendre bien au-delà de ses mains et les pans lui couvrir les chevilles, tandis qu'il n'arrivait même plus à toucher les étriers.
Posant pied à terre, il essaya de raccourcir ses étrivières, de relever ses manches et sa robe. Hélas, depuis qu'il était devenu un nain, son bouclier, plus grand que lui, ne pouvait être réajusté et l'en embarrassait fort, ainsi que son épée, désormais bien pesante.
Alors Gauvain, faisant demi-tour, sorti de la forêt de Brocéliande.
- Peut-être pourrais-je, de nouveau, rencontrer la dame de la forêt et l'apitoyer ? Une telle magicienne doit pouvoir m'aider, si je sais m'y prendre.
Après une heure de marche sous le hallier, il s'entendit appeler par une voix lointaine. Devant lui, une sorte de mur de brouillard translucide mais lisse comme du verre empêcha soudain son cheval d'avancer. Ni l'épée, ni la force n'y taillèrent brèche.
- Comment ! dit la voix. Voici que vous ne me reconnaissez plus, gentil dameret ? Bien vrai est le proverbe : "Qui laisse la Cour, la Cour l'oublie", fût-il jadis indispensable !
- Merlin ! s'écria le pauvre jeune homme. Si contrefait que je sois, seul vous pouviez me deviner. Ah ! Comme je vous supplie d’apparaître et m'apporter aide.
- Las ! Petit Gauvain ! Plus ne le puis, désormais. Après votre départ, je ne parlerai jamais qu'à ma mie. Elle m'a enserré dans une prison d'air où je reste pour l'éternité.
- Quoi ? Vous êtes prisonnier ? Et d'une femme ? Comment est-ce possible , pour le plus sage des hommes ?
- "Le plus fol", devrais-tu dire. Car je savais bien ce qui m'adviendrait, à l'heure que j’avais prédite. Lorsque, lassé par une promenade avec elle, je me fus endormi près d'un buisson d'églantines, elle s  leva doucement et traça un cercle de son voile autour de l'églantier. Quand je m'éveillai de ce qui n'était pas un songe, je me trouvai sur un lit magnifique, mais dans la chambre la plus belle et la plus close qui ait jamais existé.
" Ainsi, pour l'éternité me voilà auprès de ma dame... Je suis plus fol que jamais, car je l'aime plus que ma liberté"
- Beau Sire, j'en ai grand chagrin. Et mon oncle sera fort marri lorsqu'il saura qu'en vain, il vous a fait chercher par toute la terre.
- Il lui faudra se résigner. Il ne me verra plus jamais. Ni moi, je ne le reverrai. Et nul, après vous, ne me parlera. Retournez-vous-en apporter mon salut au roi, à la reine et à tous les barons. Vous leur conterez mon aventure. Qu'elle leur serve d'exemple. Quant à vous, ne vous affligez plus de ce qui vous est arrivé. Vous allez rencontrer, à la lisière de la forêt, la magicienne dont vous fûtes victime. C'est Viviane, ma dame. Elle est prête à vous pardonner, si vous montrez contrition et abandonnez ma recherche. Allez à Dieu, garçon et que Dieu vous garde le roi Arthur. Qu'il vous garde aussi, et tous les barons. Jamais l'on ne verra meilleure gent.

Telles furent les dernières paroles du magicien, parvenues à une oreille humaine.Ainsi finit l'histoire de Merlin, l'enchanteur enchanté en la forêt de Brocéliande, de Petite Bretagne. Que Dieu nous mène tous à bonne fin.
Et sur ces belles paroles, se taisait le barde....

***
Maguelonne Toussaint-Samat
Contes et Légendes des arbres et de la forêt
Aux Éditions Nathan

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