mardi 8 novembre 2011

Evahonne

Evahonne ! Quel joli nom pour une fée, n'est-ce-pas ?
Celle qui le porta fut la première que l'on connut au pays Marchois. Les archives ne nous disent pas d'où elle était originaire. Vous savez, le lieu de naissance de telle ou telle fée est toujours un peu difficile à déterminer. Elles vivent si longtemps, échappant à la vieillesse comme à la maladie ! Et elles se déplacent si facilement !
En tout cas, quelque mille ans avant l'envahissement de la Gaule, par les Barbares, Evahonne avait élu domicile du côté d'Evaux. Elle s'y était fait de solides amitiés non seulement parmi ses pareils, mais aussi parmi les humains. Compatissante et serviable, elle guidait le voyageur égaré, allumait le feu dans la cheminée de pauvres paralytiques qui, laissés à leurs propres moyens eussent grelotté de froid devant l'âtre éteint, apportait aux malades des herbes de grande efficacité médicinale... elle veillait sur les enfants dont les parents étaient obligés de travailler au loin... Enfin, elle était toujours là quand on avait besoin d'elle. Elle jouissait de la reconnaissance et de l'affection de tous. On l'invitait aux baptêmes, aux noces...
En ce temps bienheureux, les humains frayaient avec les fées, et les fées ne se cachaient pas, ne se rendaient pas invisibles.
Donc, Evahonne et ses compagnes s’ébattaient en toute liberté dans le gracieux pays d'Evaux...
Et puis, surgirent ces hordes dont vous parle votre Histoire de France. Finies, pour nos amies, les danses au clair de lune... Finies les poursuites à travers les forêts où chaque feuille est un chant... Finis les mélodieux orchestres des dryades... Finies les rondes autour des chêns séculaires... Finies le sbaignades dans l'echevellement des cascades, où riaient le sondines... La sombre guerre effaçait la joie du monde.
Les fées s'enfuirent.
Evahonne s'enfonça dans le sol comme feront les hommes, mille ans après, pour s'abriter des bombes.
Je dois vous dire que cette stratégie, de sa part, fut plus féminine que militaire.
Le génie Sodosulfon, qui régnait dans les sous-sols du Monde, l'avait plus d'une fois demandée en mariage, mais, fille de l'air, Evahonne ne tenait pas à aller s'enterrer, à renoncer au soleil, aux arbres, aux gais cours d'eau... A part ça, Sodosulfon lui plaisait. S'il avait été sylphe ou elfe, elle l'eût, sans hésiter, agréé. Cependant, en cette triste conjoncture, elle pensa que mieux valait être sous terre, en sûreté, que dessus, au danger. Car les fées, que la maladie et la vieillesse épargnent, pas plus que vous et moi n'échappent à la mort et à certains accidents...
Elle chercha donc à se réfugier chez son amoureux transi. Sodosulfon, informé par ses guetteurs, se hâta au-devant d'elle.
La vérité m'oblige à dire que, sachant le mobile de sa visite, il ne peut s'empêcher, au fond de lui-même, de bénir la hideuse circonstance qui poussait Evahonne. Il y a toujours des êtres à qui les guerres profitent...
Son palais était merveilleux et ne croyez pas qu'il y fit nuit noire. Creusé dans ces pierres, transparentes comme de l'eau figée, que les spéléologues de l'avenir appelleraient des stalactites et des stalagmites, il resplendissait.
Evahonne s’émerveilla du phénomène.
- J'ai capté le jour éternel, lui expliqua le souverain. tandis que sur terre, l'ombre succède à la lumière, celle-ci, en mes palais, ne s'éteint qu'à mon gré ! Que je le veuille et les mille millions de facettes où elle s'accroche se la renvoient perpétuellement...
En effet, les murs de la grande salle où ils pénétraient semblaient de diamants, et de diamants, aussi, les voûtes et leurs lustres, de diamants, les piliers...
- Ce constant éclat pourrait fatiguer la vue ! continuait le seigneur du lieu, aussi mes architectes n'ont-ils pas oublier les dispositifs permettant de le tamiser ou de l'éteindre... Voyez !
Sodosulfon tournait un bouton dissimulé dans un coin de la paroi. Un demi-tour et le miroitement adamantin faiblit. Un tour complet et ce fut l'obscurité.
- Que préférez-vous ? s'informa-t-il. La pleine lumière ou un jour plus discret ?
- La pleine lumière ! s'écria Evahonne, enthousiasmée, et qui n'avait pas assez d'yeux pour tout voir.
Sodosulfon rendit à la salle immense son incomparable lustre. Ensuite, du chaton de l'une de ses bagues, il heurta l'une des aspérités de la paroi irisée. On entendit un tintement cristallin et le gnome-chambellan apparut.
- Qu'il soit connu de chacun ici, proclama Sodosulfon que tous et toutes doivent obéir à Mme Evahonne qui nous honore de sa présence. Conduis-la à ses appartements. Si ceux que nous lui avons fait préparer ne lui conviennent pas, qu’elle veuille en choisir d'autres, à son gré. Pour la servir, tu désigneras dans le personnel féminin les plus habiles...
Evahonne remercia son hôte avec grâce et s'éloigna en compagnie du gnome-chambellan. Ils traversèrent une nefilade de pièces qui furent, pour elle, autant de surprises.
Même après les magnificences de la salle de réception, la salle de bal l'éblouit. Dans la salle de musique, plus haute qu'une cathédrale, elle se sentit parcourue d'un frisson comme si d’harmonieuses ondes y fussent encore vibrantes...
Elle ne retint pas un ci d'admiration lorsque, d'une clé d'or, le gnome eut ouvert la "suite" comme l'on dirait aujourd'hui en langage de palace, qui avait été aménagée à son intention. C'était, comme ailleurs, des murs irradiants, mais leurs jeux de lumière variaient de pièce en pièce. L'antichambre chatoyait sous la gamme des verts, du vert pâle au sinople... Puis venait un salon où scintillaient tous les ors, de l'or blanc à l'or rouge... Sa chambre était un tendre feu d'artifice rose...
Quant au mobilier, il faudrait, pour vous en décrire les merveilles, des pages et des pages... mais je ne veux pas omettre de vous parler des fleurs qui ornaient les vases d'or, de porphyre, de jaspe...
Quelques espèces rappelaient une étoile. Il y en avait qui étaient absolument nouvelles. Leurs parfums, à toutes, composaient une atmosphère si suave et si fraîche que l'on eût pu se croire non pas dans les entrailles de la terre, mais en un jardin d'été que la brise évente.
- Où trouvez-vous ces fleurs ? s'écria Evahonne.
- Elles proviennent des serres du palais, madame, répondit le gnome-chambellan sans dissimuler sa fierté.
Evahonne eut une autre raison de s'extasier.
Les armoires débordaient de toilettes dont l'élégance et le faste dépassaient l'imagination.
Sur une table, qui lui parut de corail rose, un coffret à bijoux montrait ses trésors. Je ne vous les énumérerai pas, vous croiriez que j'exagère.
Or, Evahonne était fée, amis aussi, femme...
Sodosulfon savait ce qu'il faisait.
Elle commença de penser que la vie auprès du souterrain seigneur ne serait pas trop désagréable.
L'habile prétendant sut l’affermir dans cette conviction.
Trois mois après lui avoir demandé refuge, elle devint sa femme "pour le meilleur et pour le pire".
Leurs noces furent relativement discrètes. L'écho des combats qui se livraient sur terre parvenait jusqu'à eux. Ils plaignaient cette pauvre race humaine incapable de résister aux démons exterminateurs. Ils songeaient, aussi, à ceux de leurs frères qui n'avaient pu s'enfuir, par exemple aux génies des arbres qui meurent avec le chêne ou le hêtre, le châtaignier ou le tilleul, le frêne ou le peuplier, que sais-je ? dont ils sont parties intégrantes...
pour tout dire, le mariage d'Evahonne et du plus puissant souverain de dessous la terre fut un mariage de guerre. Ils partirent en voyage, cependant.
Sodosulfon emmena sa fée vers celui de ses palais de villégiature qu'il préférait et qui était sis, dans le sous-sol, du côté de Brive, "cette porte du Midi", non loin de Rocamadour !
Il reste des vestiges de ce palais-là. Vous pouvez les visiter. les guides touristiques désignent ces ruines étincelantes du nom du gouffre de Padirac.
Hélas ! Le séjour du royal couple fut tragiquement interrompu. Sous l'assaut des hommes en folie, le sol trembla, de sinistres craquements se firent entendre, ébranlant les murs d'eau figée.
Dare-dare, ils plièrent bagages et regagnèrent Evaux. Hélas ! le palais d'Evaux n'était plus qu'un amas lumineux de décombres ! La plupart des serviteurs du roi avaient péri ! Avec un petit nombre de rescapés, Evahonne et Sodosulfon s'enfoncèrent davantage au sein de la terre... Las ! A peine les matériaux d'une nouvelle demeure furent-ils réunis qu'il fallut descendre encore plus bas... et puis encore plus bas...
Ils atteignirent presque jusqu'au feu central ! Mais le palais que fit construire Sodosulfon en ce lieu retiré et brûlant dut à l'art des techniciens qu'il engagea un climat intérieur agréablement tempéré. Ils s'y plurent. Il paraîtrait qu'ils ne l'ont plus quitté depuis, peu pressés de courir le risque d'un autre exode.
Evahonne ne regretta-elle jamais, malgré son amour pour son mari, les prairies de dessus la terre, où elle jouait avec se sœurs, les forêts, les pétulantes cascades, les ruisseaux ?
Il n'est pas interdit de le supposer car, lorsque leur fils et filles (j'ai oublié de vous dire qu'ils avaient  eu sept enfants) émirent le souhait de connaître le dessus de la terre, elle les approuva, et elle intercéda auprès de Sodolfon pour qu'il consentît...
César (Evahonne avait choisi ce nom pour son fils, ayant entendu dire qu'il avait été celui d'un homme glorieux) et ses sœurs (leurs noms, à elles, ne figurent sur aucun registre) montèrent donc à la surface du globe et là - fut-ce atavisme ? fut-ce l'attrait de la nouveauté ? - ils se plurent tant qu'ils sollicitèrent de leur père la permission de partager la vie des hommes.
Sodosulfon trouva ce goût singulier, mais il était un père libéral. Il acquiesça aux désirs de ses enfants.
Evahonne déplora, sans doute, l’imprudence qu'elle avait commise en facilitant leur voyage ! Elle versa des larmes lorsqu'elle les vit s'éloigner, heureux ingrats...
Ils promirent de retourner fréquemment, au souterrain palais paternel... Les premières années, ils se souvinrent de leurs promesses... Et puis, leurs visites s'espacèrent... Ils se marièrent, César avec une jolie humaine, ses sœurs avec des jeunes gens du pays.

Vous savez que ces mariages mixtes n'étaient point exceptionnels au temps des fées (Les enfants d'un tel couple portaient au front une petite marque en forme d'étoile et ils avaient la faculté supranormale de comprendre le langage des bêtes...)
On m'a affirmé que, de nos jours encore, la population d'Evaux comptait de nombreux descendants d'Evahonne et de Sodosulfon.
La contrée, en tous cas, garde des sept qui y firent souche un autre témoignage.
Il date de l'installation définitive des jeunes génies à Evaux.
César apprit la maladie d'un certain Léonard Marien, qui ne pouvait plus remuer bras ni jambes.
- Baignez-le dans cette fontaine ! dit-il à son fils.
Connaissant l'origine du nouveau venu au pays, les fils de Léonard n’hésitèrent pas et, malgré les protestations de l'impotent, le plongèrent dans la fontaine indiquée. Il en sortit de lui-même et s'ébroua joyeux. Il était guéri !
Ce fut alors que César, comblé de remerciements par tous, proclama :
- Bonnes gens d'Evaux, par la grâce de notre père, Seigneur d'en dessous la terre, et de notre mère, la belle Evahonne, nous sommes autorisés à demeurer parmi vous. Pour l'acquit de nos droits de cité, nous dotons les sources d'ici et d'alentours du pouvoir de maintenir en santé les bien-portants et de rendre vigueur et jeunesse à qui ne les a plus...
On fêta l'événement pa rune bourrée si sonore, qu'elle retentit jusqu'au tréfonds du domaine d'Avahonne et de Sodosulfon...
- Les enfants s’amusent ! constatèrent-ils.
Et comme tous les parents du monde, ils y trouvèrent une consolation.

***
Jean Portail
Tiré des "Contes et légendes de la Marche et du Limousin"
Aux Éditions Fernand Nathan

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