jeudi 25 août 2011

Le chêne de Ria


Non loin de la nouvelle gare de Ria-en-Roussillon, il est un énorme chêne vert, une yeuse, comme on dit. Son ombre couvre toute la route, la nationale 116, et même en deçà et même en delà. C'est le roi des arbres d'alentour, un aïeul dont la longévité se compte en siècles, mais qui semble éternellement jeune, tant le feuillage vert, pareil à une crinière, couronne au-dessus de ce torse de géant, une tête haute et fière.
Jamais vents et orages, si violents en ces parages, parvinrent à rompre et encore moins à faire plier un tel seigneur. Et la force de ses bras puissants et noueux  n'a d'égale que la douceur de l'ombre dont il protégea tant de générations.
Qui sait jusqu'où s'étendent, sous l'asphalte et le béton, les racines robustes et nombreuses de cet arbre gigantesque ?
Il fut pourtant une époque où il était le plus petit et le plus frêle d'un taillis parmi les taillis qui couvraient la contrée. Bien avant qu'il n'y ait ici, ni gare, ni route nationale, ni béton, ni H.L.M., le plateau n'était qu'une campagne inculte de fourrés ou de garrigues, entre les grosses flaques végétales formées par les bois sombres et sévères.
Le ravin, au fond duquel coule la Têt, bée comme une balafre mal cicatrisée au flanc de la montagne. Il ne se trouvait jadis aucun pont hardi pour traverser de l'une à l'autre des rives.
Aussi, en ce temps-là, régnaient en souveraines dans cette région du Haut-Roussillon des fées particulièrement peu charmantes. En vérité, leur pouvoir surnaturel venait tout droit de l'enfer. Magiciennes malfaisantes, elles s'acharnaient sur leurs victimes de la façon la plus mesquine et la plus sournoise.
Pour un oui ou pour un non, elles jetaient des sorts aux gens et aux bêtes, répandaient les pires maux dans la contrée ou s'amusaient à inspirer une profonde terreur.
Naturellement, elles accomplissaient leurs maléfices à la faveur de l'obscurité, bien certaines ainsi de leur impunité. Au douzième coup de minuit, elles se réunissaient autour du Gorch d'En Gourni, ce gouffre le plus profond de la Têt, entre Ria et Villefranche-de-Conflent.
Même l'absence de lune ne les gênait pas pour laver leur linge dans l'eau glacée. Ceci fait, leur bande jacassière se répandait dans la campagne sous la conduite des trois sœurs Analgos, les plus audacieuses et les plus ridées de ces mégères surnaturelles.
Malheur au hameau qu'elles choisissaient pour théâtre de leurs sinistres exploits ! Les vaches ensauvées, les récoltes gâchées, le lait tourné et les plumes des édredons éparpillées dans la campagne laissaient de pénibles souvenirs de leur passage.
Les paysans exaspérés se lançaient bien à leur poursuite, mais ils rentraient bientôt bredouilles pour jeter, avec humeur, leurs fourches dans un coin de la cour. Les innocents ! Comme si l'instrument le plus pointu pouvait quelque chose contre des créatures aussi immatérielles !
Lorsqu'elles avaient bien fait courir en rond leurs poursuivants, les Encantadas, les enchanteresses, gagnaient finalement le bois des chênes dominant le Gordh d'En Gourni, un bois dont elles avaient fait leur domaine.
En ce temps-là, tous les chênes s’enorgueillissaient d'un feuillage persistant, qu'ils soient chêne rouge, chêne vert, chêne-liège, chêne des marais, pédonculé ou rouvre commun. Jamais à l'automne, ils ne perdaient leur parure et ce n'était pas là leur moindre fierté. Il y a bien peu de nuance entre l'orgueil et la vanité.
Ainsi donc, ces branches touffues en permanence offraient-elles un abri bien commode aux magiciennes.
Au commandement de l'aînée des sœurs Analgos : "Pet sus fiulla ! Aybre en amont. Youpi ! " (pied sur feuille jusqu'en haut de l'arbre. Youpi !), la troupe malfaisante disparaissait dans les arbres. Toute chenue, ridée et carabossue, leur meneuse, Analgos la vieille, ne se montrait pas la dernière pour escalader fourches et branches.
Au fur et à mesure qu'elles montaient, les fées perdaient de leur taille, jusqu'à devenir assez minusculettes pour glisser à l'intérieur des glands par un de ces trous qu'à première vue, on peut prendre pour piqûres d'insectes.
A chaque fois que les Encantadas invisibles regagnaient leur abri, on entendait le bruissement des feuilles et le gémissement des branches, comme si un vol d'oiseau s'abattait sur les arbres. Puis tout rentrait dans le silence, juste à temps pour que les paysans furieux surgissent à leur tour. Si l'un d'eux croyait entendre pouffer ou s'étrangler de rire, une pie ou une huppe complice s’échappait à tire-d'aile, créant la confusion.
Ah ! Les chasseurs de fées pouvaient bien passer et repasser sous les chênes, le nez en l'air... Ils ne voyaient jamais qu'un innocent moutonnement de verdure.
Une nuit ainsi, il faisait si froid et si neigeux, que les braves gens  pouvaient avec peine tenir leurs bâtons et leurs fourches. Ils s'étaient rassemblés sous la chênaie avec, comme toujours, l'espoir d'en surprendre le secret.
Ne voilà-t-il pas que leurs bonnets, leurs capuches et leurs mantes, hop ! hop ! hop !, s'envolèrent comme par enchantement ? En vérité, c'en était un d'enchantement ! car, en même temps que les vêtements disparaissaient, des éclats de rire s'égrenèrent au-dessus de la troupe transie.
A regagner le village à toutes jambes, les paysans oublièrent le froid, je vous en fais juge, mais cela ne rendit pas les vêtements, bien précieux pour de si pauvres gens.

Un beau jour, finalement, un des chênes protesta contre ces procédés. C'était le plus jeune, le plus frêle, le moins bien venu et le moins bien situé. On ne faisait aucun cas de lui et personne ne lui avait demandé cet avis qu'il donna avec indignation.
- Allons-nous longtemps, s'écria-t-il, nous rendre complices de ces horribles sorcières, qui n'ont même pas le courage de se mesurer de front avec leurs victimes ? Je m'étonne que leurs agissements infernaux aient l'approbation de notre race, la plus fière et la plus noble. Vrai, mes frères aînés, la honte rejaillira sur nous.  Je me propose de ne plus leur accorder une hospitalité qui est, en fait, une véritable complicité. Chassons-les pour toujours et qu'elles aillent au diable, seul voisinage qui leur convienne.
De par la chênaie, ce fut un véritable tollé. Tous les arbres parlaient à la fois, pour stigmatiser l'audace de ce jeunot. Que dis-je l'audace ? On employa le mot d'insolence, de prétention même, et l'un des plus vieux ne craignit pas de le traiter de révolutionnaire et de danger public.
Le petit chêne aurait voulu répondre, vertement, que l'ancêtre ne savait pas ce qu'il disait : tout attaqué qu'il était par les champignons parasites, son tronc de bois millénaire devenait une masse spongieuse sans résistance et le raisonnement du vieillard végétal s'en trouvait certainement amoindri. Mais le jeune chêne, en arbre bien élevé, se contint.
Cependant, un de ses frères, agitant avec emportement ses hautes branches, déclara tout à trac :
- Petit imbécile, nous n'avons pas à nous apitoyer sur le sort de ces maudits bûcherons. Ils nous dépouillent de nos branches, de nos glands ou, parfois portent le fer sur les meilleurs d'entre nous. tant pis pour eux s'ils souffrent à leur tour et tu es bien fol de les plaindre. Ils sauront bien faire du feu de nos dépouilles pour se réchauffer, tandis que nous supportons, sans rien dire, les intempéries des saisons.
- Vous êtes des égoïstes ! cria alors le jeune chêne. Libre à vous de couvrir les méfaits de ces odieuses sorcières. J'agirai seul, mais j'agirai.
Désormais, courageusement, il interdit aux Encantadas de se réfugier sous son feuillage. Même, comme elles insistaient, il menaça de les dénoncer en dévoilant leur présence aux alentours.
Les sorcières le prirent de haut et insultèrent le chétif redresseur de torts. mais il resta intraitable. Alors, la badessa (la meneuse), aisni qu'on appelait l'aînée des Analgos, se fit dédaigneuse :
- Tant pis, après tout, décida-t-elle. Nous partons. Le lieu ne nous convient plus. Je connais bien un bois où nous serons mieux en sécurité. Venez, mes sœurs.
Avant de partir, elle voulut cependant récompenser les chênes dont la protection, la fidélité, leur avaient été si précieuses.
- Nous sommes prêtes à vous distribuer les faveurs les plus éclatantes, déclara-t-elle. Parlez, mes chéris, vos vœux seront exaucés.
Du premier bosquet, on fut unanime :
- Les arbres des collines d'alentour sont plus fortunés que nous, car leurs feuilles sont fines, élégantes et étincelantes. Nous voudrions avoir des feuilles d'or, mais en or véritable, tant qu'à faire, n'est-ce-pas ?
De droite, le vent apporta l'écho des souhaits de l'autre futaie :
- Notre feuillage est mou et sans grâce. Nous aimerions que la brise en le caressant, fasse naître une musique délicate. Donnez-nous des feuilles de cristal, mais de cristal authentique, tant qu'à faire, n'est-ce-pas ?
Enfin, le rossignol transmit les déirs du boqueteau de gauche.
- Nous ne portons des fleurs qu'au bout de quarante ans. Encore sont-elles de trop petites tailles, verdâtres et insignifiantes. En attendant la glandée, il nous faudrait des feuilles parfumées, et tendres aussi... tant qu'à faire, n'est-ce-pas ?
Cric et crac, en une seconde, tous le sarbres obtinrent satsifaction, sauf bien entendu le petit chêne qui se répétait à part lui :
- Chêne vert, je susi, chêne vert, je veux rester. Rira bien qui rira le dernier.
En attendant, les Encantadas riaient comme des folles, en dansant autour de lui une ronde échevelée.
- Ô le minable ! C'est un min... arbre ! Ha ha ! ha!

Le lendemain matin, les premiers rayons du soleil révélèrent la merveille qu'étaient devenus les chênes du premier bosquet : mille et mille feuilles d'or éblouissantes. Aussi, le premier des contrebandiers qui passaient sur le chemin, en eut comme un saisissement :
- Oh ! oh ! s'exclama-t-il. Ai-je la berlue ? Ou ces arbres ne sont-ils pas du métal le plus précieux ?
L'un aidant l'autre, les bandits se firent la courte échelle et perchés sur les branches, ils ne purent que constater le miracle. Un miracle qu'ils n'étaient pourtant pas près de mériter.
- De l'or ! de l'or pur ! Ah ! mes enfants ! Remplissons nos sacs, nos poches, nos manteaux, nos bérets, mais ne laissons pas une seule de ces feuilles prodigieuses.
Et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, tout fut nettoyé, comme si l'hiver avait passé sur un bosquet de saules. Puis les montagnards se dépêchèrent de regagner leurs vallées : des nuages bien noirs annonçaient qu'un orage se préparait.
- Quelle chance nous avons qui sommes les plus malins, se dirent les chênes de l'autre futaie, pas du tout accessibles à la pitié. Ce vent portera, aux quatre coins de l'horizon, la musique merveilleuse de nos nouvelles frondaisons. Nous serons célèbres et admirés.
Au premier souffle du cers, âpre vent des montagnes, patatras ! pas une des feuilles de cristal n'y résista et la futaie se retrouva aussi nue que sa voisine.
Les chênes du troisième boqueteau en riaient tellement que, de leurs branches s'agitant dans tous les sens, se répandit une odeur des plus suaves. Des chèvres paissaient non loin de là. Elles ne firent qu'un bond jusqu'à cet énorme bouquet parfumé.
Elles tendaient leur museau en gémissant avec tant d'envie, que les bergers réveillés de leur sieste se précipitèrent à leur tour. Ils grimpèrent dans les arbres et, tchap, tchap, à coups de serpes et de couteaux firent choir toute la provende, dont le troupeau se régala. Le boqueteau ne fut bientôt plus constitué que par des arbres aussi nus et crus que les autres. Tristesse et désolation !

Seul, le petit chêne conservait son apparence. Ses frères en furent si marris que, l'un après l'autre, ils crevèrent tous de jalousie, laissant tomber sur le sol, comme des larmes solides, des glands que la reine des fées, passant par là, mit dans sa poche.
Elle alla les semer un peu partout dans la campagne en disant :
- L'orgueil et la lâcheté sont de vilains défauts. Désormais, les chênes perdront leurs feuilles comme les autres arbres de la forêt : ormes, érables, bouleaux ou trembles. Mais pour perpétuer le courage du petit chêne vert, sa race se perpétuera aussi et ses descendants seront épargnés par les autans. Lui-même vivra longtemps dans la plus grande vénération.
Elle convoqua ensuite les Encantadas pour les mettre en face du désastre qui avait eu raison du bois de Ria. Au lieu de comprendre la leçon et d 'accepter les reproches qu'elles méritaient, les sorcières se disputèrent, se rejetant la faute les unes aux autres. Elles s'injurièrent, échangèrent des coups et partirent chacune de leur côté, en tirant la langue. C'en fut fini de leur bande, car elles se dispersèrent à jamais
Aussi, la contrée fut-elle, à jamais, délivrée de ces malfaisantes qui perdaient leur pouvoir dès qu'elles étaient séparées.
Le petit chêne vert devint l'objet d'un véritable culte de la part des habitants de la région. Lui qui s'était montré si sage, il ne pouvait que grandir encore en beauté et ne s'en fit pas faute.

On dit que de dormir à son ombre rend la raison aux plus écervelés. C'est une ombre immense, mais il faudrait y coucher les trois quarts de l'humanité. Et les automobilistes qui passent sur la route, près de lui, sans même l'apercevoir, sont sûrement les pires fous. A moins qu'ils soient poursuivis par des Encantadas. Hé, je le croirais...

***
Maguelonne Toussaint-Samat
Tiré des "Contes et légendes des arbres et de la forêt"
Éditions Fernand Nathan

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