samedi 30 avril 2011

La souris blanche

IL y avait une fois, ma sœur, un vilain roi de France, nommé Louis XI, et un gentil dauphin, qu’on appelait Charlot, en attendant qu’il s’appelât Charles VIII. D’ordinaire le vieux roi, superstitieux et malade, régnait, tremblait et souffrait, invisible, à l’ombre des épaisses murailles de son château du Plessis-lez-Tours. Mais, vers le milieu de l’année 1483, il venait de se traîner en pèlerinage à Notre-Dame de Cléry, soutenu par Tristan l’Hermite, son bourreau, Coictier, son médecin, et François de Paule, son confesseur ; car il avait grand-peur, le vieux tyran, des hommes, de la mort et de Dieu. Un souvenir de sang, entre mille, celui de la mort de Jacques d’Armagnac, duc de Nemours, tourmentait son agonie. Ce grand vassal avait jadis payé de sa tête une tentative de rébellion contre son suzerain. Jusque-là, c’était justice ; mais le cruel vainqueur avait forcé les trois jeunes enfants du condamné d’assister au supplice de leur père, et depuis longtemps il se repentait devant Dieu de ce luxe de vengeance ; il se repentait, dis-je, et pourtant il ne s’amendait pas. Par une inconséquence étrange, mais commune à bien des méchants, le remords chez lui n’éveillait pas la pitié, et, dans le moment même où il plaçait en tremblant sa madone entre lui et le fantôme de Nemours, un des fils innocents du feu duc languissait et mourait dans un cachot du Plessis-lez-Tours.
C’était une demeure terrible et mystérieuse que ce château : ses vestibules noirs de prêtres, ses cours étincelantes de soldats, ses chapelles toujours ardentes, ses ponts-levis toujours en émoi, lui donnaient le double aspect d’une citadelle et d’un couvent. On parlait bas et l’on marchait sur la pointe du pied dans ces grandes salles, comme dans un cimetière. Et, en effet, des captifs, par centaines, gémissaient ensevelis dans les souterrains ; ceux-ci pour avoir parlé du roi, ceux-là pour avoir parlé du peuple, les autres enfin, et c’était le plus grand nombre, pour rien. Chaque dalle du château pouvait être regardée comme la pierre funèbre d’un vivant ; et c’était là que grandissait, oisif avec un esprit aventureux, seul avec une âme ardente, le dauphin Charles, alors dans sa douzième année. Pauvre fils de roi ! Il cherchait en vain où reposer ses yeux des horreurs qui l’entouraient. Une forêt verte et fraîche ondoyait au pied du château ; mais les chênes y balançaient moins de glands que de pendus. La Loire serpentait vive et joyeuse à l’horizon ; mais chaque nuit la justice du roi troublait et ensanglantait son cours. Aussi, quand il avait longtemps ébréché son épée vierge aux murailles, longtemps épelé les majuscules rouges et bleues du Rosier des guerres (1)   ou du Saint Évangile, l’enfant rêveur, accoudé à sa fenêtre, passait le temps à regarder le beau ciel de Touraine et à chercher, dans les formes changeantes de la nue, des armées et des batailles.
Un jour, pourtant, ses gestes et sa physionomie trahissaient un ennui plus vif et de moins vagues préoccupations. L’Angélus (2) de midi tintait déjà, et son repas du matin, composé sur sa demande de pâtisseries légères et de sucreries, l’agaçait vainement de ses parfums, et restait intact sur une table que le jeune prince frappait du poing avec impatience. Il se levait par intervalles, béant, haletant d’espérance et d’inquiétude, l’oreille au guet, et répétant :
– Blanchette, Blanchette, viens donc ! Le déjeuner fond au soleil, et si tu tardes encore, les mouches vont manger ta part.
Et comme l’oublieux convive ne répondait pas à l’appel, le pauvre amphitryon recommençait à se désoler et à trépigner de plus belle. Tout à coup, un léger bruit dans la tapisserie le fit tressaillir ; il tourna la tête, poussa un cri et retomba sur son fauteuil, ivre de joie, et murmurant avec un soupir : "Enfin "
Vous vous imaginez sans doute, ma sœur, que cette Blanchette tant désirée était quelque noble dame, sœur ou cousine du jeune prince ; détrompez-vous : Blanchette était tout simplement une petite souris blanche, comme son nom l’indique ; si vive qu’on eût dit, à la voir trotter, un rayon de soleil qui glisse ; et si gentille qu’elle eût trouvé grâce en temps de guerre devant Grippeminaud, Rodilard et Raminagrobis, soudards peu délicats, comme vous savez. Charles caressa la jolie visiteuse, il la contempla longtemps avec délices pendant qu’elle grignotait un biscuit dans sa main ; puis, se souvenant qu’il devait à sa dignité de gronder un peu :
– Ah ça, mademoiselle, dit-il d’un ton plaisamment grave, m’apprendrez-vous enfin ce que je dois penser d’une pareille conduite ? Comment ! on vous traite ici comme une duchesse ; j’ai défendu ma porte à Olivier le Daim, dont la physionomie et l’allure de chat vous effarouchent ; Bec-d’Or, mon beau faucon, en est mort de jalousie ; et tous les soirs vous me quittez, ingrate, pour courir les champs comme une souris sans aveu ! Et où allez-vous de la sorte, sans souci de vos dangers et de mes inquiétudes ? Où allez-vous ? Répondez ! Je veux le savoir, je le veux !
L’interrogatoire était pressant, et pourtant, comme vous le pensez bien, la pauvre Blanchette n’y répondit pas ; mais, fixant d’un air triste ses petits yeux intelligents sur ceux de l’enfant grondeur, elle chiffonna les pages d’un Évangile entr’ouvert sur la table, et arrêta ses pattes roses sur ces paroles : Visiter les prisonniers. Charles demeura surpris et confus, comme il advient aux présomptueux qui reçoivent une leçon à l’instant même où ils croyaient en donner une ; car, plus d’une fois, il avait entendu raconter des choses étranges sur les habitants souterrains du Plessis-lez-Tours, et plus d’une fois il avait médité un pieux pèlerinage à la prison de ce jeune d’Armagnac dont l’âge et la naissance excitaient plus particulièrement sa curiosité et sa sympathie ; mais la terreur que lui inspirait son père l’avait retenu jusqu’alors, et maintenant il se reprochait sa prudence comme un crime. Dès le soir même, il résolut de l’expier. Quelques minutes après le couvre-feu, il s’esquiva de sa tourelle, suivi d’un jeune valet chargé d’une corbeille qui renfermait du pain, du vin et des fruits, et descendit dans une des cours intérieures du château. Une compagnie de la garde écossaise y rôdait au clair de lune le long des murailles.
– Qui vive ? cria une voix rauque et menaçante.
– Charles, dauphin.
– On ne passe pas !
Mais Charles s’approcha de l’officier de ronde, et lui souffla deux mots à l’oreille.
– S’il en est ainsi, allez, monseigneur ! dit alors le soldat visiblement déconcerté, allez ! et que Dieu vous protège ; car, si vous êtes découvert, je suis perdu.
Notre héros employa, pour éveiller le gardien des prisons et lever ses scrupules, le même moyen avec le même succès. peut-être, ma sœur, êtes-vous curieuse de connaître les magiques paroles qui, dans la bouche d’un enfant, faisaient baisser les épées et tomber les verrous ; les voici : Le roi est bien malade. Charles avait foi dans cette formule dont il avait souvent éprouvé la toute-puissance : car elle rappelait aux gens du vieux Louis XI, soldats, courtisans, geôliers ou valets, qu’une bouderie d’enfant pouvait se changer tout à coup en une bonne et solide rancune de roi.
Le dauphin et le page, sous la conduite du geôlier, s’aventurèrent, non sans quelque hésitation, sous une voûte humide et sombre, et le long d’un escalier en spirale dont chaque marche gluante les menaçait d’un faux pas. Tous trois marchaient à la lueur précaire d’une torche de résine, tantôt battue par l’aile aveugle des chauves-souris, tantôt agonisant sous les gouttes d’eau que suait la voûte. Enfin un bruit vague d’abord, mais plus distinct de pas en pas, un bruit de plaintes et de soupirs leur annonça le terme du voyage. Le guide s’éloigna, et Charles recula d’horreur devant le spectacle qu’il avait sous les yeux. Figurez-vous, ma sœur, une cage de fer scellée dans le mur, basse, étroite, où chaque mouvement devait être une douleur, où le sommeil devait être un cauchemar, et dans laquelle gémissait et se tordait un enfant ! Je dis enfant, quoique le duc de Nemours, l’hôte de cette affreuse demeure, atteignît bientôt sa dix-septième année ; mais, à le voir si grêle et si pâle, on lui eût supposé douze ans au plus.
À peine dans l’adolescence, il avait tant souffert, qu’il émerveillait ses bourreaux par sa tenace longévité, et que le geôlier, dont il recevait la cruche d’eau et le pain noir quotidien, hésitait chaque jour sur le seuil du cachot, se demandant s’il ne vaudrait pas mieux envoyer à sa place le fossoyeur. Le dauphin, pour aborder le prisonnier, chercha de douces paroles et ne trouva que des larmes. Nemours comprit ce muet salut, et y répondit par un sourire de reconnaissance ; puis tous deux causèrent à travers les barreaux. Quand l’un déclina timidement sa qualité de fils de Louis XI, l’autre ne put se défendre d’un mouvement de surprise et d’effroi ; mais cette fâcheuse impression ne tint pas longtemps contre la parole et la figure si franches du dauphin. Étranger depuis dix ans aux choses de ce monde, le reclus fit d’abord à son noble visiteur de naïves questions qui rappelaient celles des anachorètes demandant aux rares voyageurs dans le désert : Bâtit-on encore des villes ? célèbre-t-on encore des mariages ? lorsqu’une circonstance imprévue donna un tour nouveau et plus piquant à la conversation. Un tiers vint se jeter étourdiment entre nos vieux amis d’une heure, et ce personnage malappris, j’ai honte de l’avouer, ma sœur, n’était autre que la commensale du dauphin, la rivale de Bec-d’Or, Blanchette, puisqu’il faut l’appeler par son nom ; passant au travers des grilles à la faveur de sa petite taille, elle escaladait les jambes et les bras enchaînés de Nemours, et prodiguait au prisonnier des caresses toutes semblables, sinon plus vives, à celles que le prince avait obtenues le jour même :
– Tiens ! vous connaissez Blanchette ? dit Charles, surpris et piqué.
– Si je la connais ! répondit Nemours, depuis dix ans c’est ma souris à moi, c’est mon amie, c’est ma sœur.
– L’ingrate ! Ce matin encore, elle partageait au château les biscuits de mon déjeuner.
– Depuis dix ans, monseigneur, elle vient dans mon cachot partager mon pain noir.
– Jour de Dieu ! murmura le jeune prince... Mais sa colère enfantine s’évanouit devant un sourire malicieux de Nemours.
– Je crois, monseigneur, dit le jeune duc, que vous me feriez volontiers l’honneur de rompre une lance avec moi pour les beaux yeux d’une souris. Il m’est impossible en ce moment de répondre au cartel : voyez...
Et il soulevait aux yeux de son rival ses bras qui pliaient sous les chaînes. Alors s’émut un débat original et touchant entre le fils de Louis XI et le prisonnier de Louis XI, chacun d’eux prétendant surpasser l’autre en malheur ; l’un faisant toucher à son adversaire les parois humides et les barreaux épais de sa prison, l’autre peignant l’atmosphère d’ennui et la chaîne vivante de courtisans et d’espions dont le poids l’étouffait ; l’un montrant son corps torturé, l’autre son cœur saignant, et tous deux terminant leur plaidoyer par la même conclusion :
– Tu vois bien, Nemours.
– Vous voyez bien, monseigneur, que j’ai besoin de Blanchette pour m’aider à vivre et à souffrir.
Après une discussion longue et stérile, ils finirent par où ils auraient dû commencer : ils convinrent de prendre l’objet même du débat pour arbitre.
– Voyons, mademoiselle, dit le dauphin à Blanchette, déclarez franchement auquel de nous deux vous désirez appartenir.
Et, soudain, vous eussiez vu la petite souris aller de l’un à l’autre avec force gentillesse, puis s’arrêter entre eux en les regardant tour à tour avec ses petits yeux brillants qui semblaient dire : À tous deux, mes enfants.
Ici, ma sœur, j’éprouve le besoin d’un aveu que j’avais différé jusqu’à présent dans l’intérêt dramatique de mon récit. L’esprit, le bon cœur et les manières de Blanchette vous étonnent sans doute, et je le conçois ; car moi-même, qui eus autrefois maintes occasions d’étudier de près le peuple intéressant des souris, jamais, je l’avoue, je n’ai rien observé de semblable. Il est donc urgent de le dire, Blanchette était une fée ! Les historiens du temps, il est vrai, n’ont rien dit de cette métamorphose ; mais je puis vous en garantir l’authenticité, et, de plus, vous en révéler les causes secrètes, sur la foi de certain manuscrit gros et gras de science, qui m’est échu pour lot dans l’héritage de ma grand-tante. Des rats bibliophiles en ont mangé les trois-quarts, les vers l’ont illustré de broderies à jour, et ce n’est pas sans peine, je vous le jure, que je suis parvenu à déchiffrer et à traduire pour vous, de la langue romane en français moderne, le chapitre suivant, intitulé Comme quoi la Fée des Pleurs fut changée en blanche sourette.
Un jour, jour de printemps, et de nouvelle lune, il se fit un grand mouvement dans le royaume des fées. Les sylphides s’éveillaient avant l’aurore pour se parfumer avec la poussière des lis ; les ondines cherchaient, pour se mirer, l’endroit le plus clair de leur fontaine ; les dames jolies des bois oubliaient d’agacer et d’égarer tous les voyageurs, pour se couronner de violettes et d’anémones ; car toutes étaient conviées à une grande fête que donnait le soir même la reine des fées à son peuple. À l’heure convenue, comme vous le pensez bien, ces dames arrivèrent en foule, exactes et empressées, chacune voyageant à sa manière, l’une dans une couque de saphir attelée de papillons, l’autre dans une feuille de rose emportée par le vent ; d’autres, enfin, et ce fut le plus grand nombre, chevauchant en croupe, tout bonnement, comme de simples reines, avec un chevalier de la Table Ronde. Une seule manquait au rendez-vous. Dès le matin, l’une des suivantes de la reine, Angélina, surnommée la Fée des Pleurs à cause de sa pitié vigilante pour toutes les infortunes, était furtivement sortie du palais. L’organe de l’ouïe, chez elle plus délicat encore que chez ce fameux géant Fine-Oreille, qui entendait lever le blé, dit l’histoire, lui faisait distinguer de loin les plus timides palpitations des coeurs souffrants, et jamais un appel de cette nature ne l’avait jusqu’alors trouvée sourde et négligente.
Or, des cris plaintifs, des cris d’enfant l’avaient éveillée en sursaut, et soudain elle s’était dirigée vers l’endroit d’où venait le bruit : les cheveux au vent, vêtue d’une robe flottante or et azur, tenant à la main une baguette d’ivoire, marque de sa puissance, et voltigeant plutôt qu’elle ne marchait sur la pointe des gazons et des fleurs. Elle avait adopté cette allure, de peur, disait-elle à ceux qui s’en étonnaient, de mouiller ses brodequins dans la rosée ; mais, en effet, parce qu’elle craignait d’écraser ou de blesser par mégarde la cigale qui chante dans le sillon, et le lézard qui frétille au soleil ; car elle était si prodigue de soins et d’amour, la bonne fée, qu’elle en répandait sur les plus humbles créatures de Dieu. Après avoir marché longtemps de la sorte, elle s’arrêta enfin devant une petite cabane sur la lisière d’une forêt. Il serait inutile de vous en faire la description, nia soeur, car je soupçonne fort que vous avez eu comme moi le bonheur d’y faire plus d’un voyage en compagnie de l’enchanteur Perrault. Vous croyez la reconnaître, et vous ne vous trompez pas : cette cabane de bûcheron est bien celle du Petit Poucet. Ce grand personnage historique était alors bien jeune, et ne préludait pas encore au rôle important qu’il joua depuis dans le monde. C’était lui, c’étaient ses frères dont les plaintes avaient éveillé Angélina : leurs parents, occupés au loin dans la forêt, y avaient passé la nuit pour être prêts au travail dès l’aurore, et, ne les voyant pas revenir à l’heure accoutumée, la jeune famille avait eu grand-peur.
La visite de la fée, que ces pauvres enfants connaissaient déjà, ramena pour quelque temps la paix et la joie dans la cabane. À la chute du jour, Angélina se souvint que la fête allait commencer et voulut partir ; mais tous, rendus familiers par sa complaisance, la rappelaient et la retenaient à l’envi, qui par un pan de sa robe, qui par une tresse de ses cheveux, qui par le bout de sa baguette magique ; et la bonne fée résistait un peu d’abord, puis souriait et cédait. Cependant un grillon, venu on ne sait comment du palais des fées (lui-même en était une peut-être), se mit à crier dans l’âtre :
– À table, Angélina ! le prince Charmant vient d’arriver ; on n’attend plus personne, et le banquet solennel commence : on verra figurer au dessert les nèfles et les noisettes dont le prince Myrtil a fait, l’autre jour, hommage à la reine. À table ! à table ! car, de mémoire de grillon, jamais on ne vit plus beau festin.
Puis voilà qu’un papillon du soir vint danser autour de la lampe en répétant :
– Au bal, Angélina ! la salle est déjà pleine d’harmonie et de lumière, j’ai failli, tout à l’heure, m’y brûler les ailes à certaine lampe merveilleuse qu’un beau jeune homme vient d’apporter d’Arabie. Au bal ! au bal ! car, foi de phalène, on ne vit plus brillante soirée.
Et Angélina voulait partir ; mais les enfants la retenaient avec des cris et des pleurs.
– Oh ! ne nous quittez pas encore, disaient-ils ; et que deviendrons-nous, bon Dieu ! seuls, la nuit, quand la lampe s’éteindra, quand le loup montrera ses grands yeux à travers les fentes de la porte, et que nous entendrons dans la clairière siffler les vents et les voleurs.
Et la bonne fée souriait et cédait toujours ; mais enfin les esprits de l’air, troublés, lui apportèrent à la hâte les sons d’une voix tonnante : « Angélina ! Angélina ! » C’était la reine des fées qui l’appelait, irritée d’une si longue absence. Épouvantée, Angélina se débarrassa des petites mains qui l’enchaînaient et sortit vite. Trop vite, hélas ! car, dans son trouble, elle oublia sa baguette, dont le plus jeune des enfants s’était fait, sans songer à mal, un hochet dans son berceau. Or, vous saurez, ma soeur, qu’une fée qui perd sa baguette est une fée perdue. La pauvre Angélina ne s’aperçut de son malheur qu’à l’explosion de murmures qui salua son retour au palais, car ce fut un grand scandale pour toutes les fées, et une grande joie pour les vieilles, enchantées d’humilier enfin une compagne dont les charmes et la bonté faisaient ressortir leur malice et leur laideur. Quelques jeunes gens aussi, princes, sorciers et enchanteurs, dont Angélina, toute bonne qu’elle était, n’avait pu s’empêcher de railler quelquefois la suffisance, triomphaient de sa confusion.
– Parole d’honneur, répétait aux jeunes fées le prince Myrtil, qui n’était pas sorcier, avec ses grands airs de vertu, notre Angélina n’est qu’une bégueule. Ah ! elle a perdu sa baguette !... Eh bien ! figurez-vous, mesdames, qu’un jour je m’avisai de toucher à cette baguette maudite, et que la petite masque m’en donna sur les doigts si fort, si fort, que je fus un mois sans pouvoir me servir d’un casse-noisettes.
Bref, la coupable fut traduite devant un tribunal présidé par la reine et composé de vieilles fées, dont la baguette, devenue béquille, faisait peur aux enfants, qui n’avaient garde d’y toucher. La bonne Urgèle essaya vainement quelques observations en faveur de sa jeune amie : le délit était flagrant et la loi précise ; or, cette loi portait contre la condamnée une peine singulière : elle devait courir le monde, un siècle durant, sous la forme d’un animal à son choix. Angélina fut quelque temps indécise : rossignol, elle eût chanté sous la fenêtre de la jeune fille qui veille et qui travaille au chevet de sa mère malade ; rouge-gorge, elle eût donné la sépulture sous des feuilles aux enfants égarés et morts dans les bois ; chien d’aveugle, elle eût présenté l’aumônière avec une grâce capable de toucher le coeur le plus dur et d’ouvrir la main la plus avare ; mais le privilège exclusif de pénétrer dans les greniers et les prisons la tentait surtout et la décida. Et voilà, ma soeur, comme quoi la Fée des Pleurs fut changée en blanche sourette, et c’est ainsi qu’elle se promenait, depuis quatre-vingt-dix-neuf ans et plus, du palais à la prison (deux prisons, bien souvent !) et de douleur en douleur, rongeant sans pitié tous les mauvais livres (on n’en voit plus de ces souris-là !) et grignotant parfois des arrêts de mort jusque dans les poches de Tristan.
Ce digne compère de Louis XI ne tarda pas à revenir au château, et son maître avec lui, et avec eux la défiance et la terreur. Cependant, le prince n’en continua pas moins ses visites au prisonnier. Elles devinrent de jour en jour plus longues et plus fréquentes, et même, ce qui n’eût pas manqué d’éveiller les soupçons d’un enfant moins candide que le dauphin Charles, le geôlier, qui jusqu’alors n’avait été qu’à regret, et qu’en tremblant, complice de ces entrevues, semblait maintenant les encourager et les provoquer par sa complaisance. Un soir, ils causaient comme à l’ordinaire, Charles accoudé sur la partie saillante du guichet, et Blanchette trottant de l’un à l’autre et leur distribuant ses caressés avec une édifiante impartialité. La conversation, longtemps vagabonde, tomba enfin et s’arrêta sur les projets de Charles pour son règne futur.
– Voyons, que ferez-vous quand vous serez roi ? dit gaiement le prisonnier qui, plus vieux d’années et surtout de malheurs, avait dans la conversation une supériorité sur son jeune ami.
– Belle demande ! je ferai la guerre.
Nemours sourit tristement.
– Oui, poursuivit le dauphin en se frappant le front de l’index, depuis longtemps j’ai mon sujet là. D’abord j’irai conquérir l’Italie : l’Italie, vois-tu, Nemours, c’est un pays merveilleux, où les rues sont pleines de musique, les buissons couverts d’oranges, et où il y a autant d’églises que de maisons. Je garderai l’Italie pour moi ; puis j’irai prendre, en passant, Constantinople pour mon ami André Paléologue(3) ; et, enfin, avec l’aide de Dieu, je compte bien délivrer le Saint-Sépulcre.
– Et après ? dit malignement le jeune duc.
– Dame ! après... après... après..., répéta l’ignorant dauphin, quelque peu embarrassé, j’aurai le temps peut-être de conquérir encore d’autres royaumes, s’il y en a.
– Et le soin de votre gloire vous fera-t-il négliger votre peuple ? Ne ferez-vous rien pour lui, monseigneur ?
– Si, vraiment ! et, d’abord, avant de partir, je donnerai Olivier et Tristan au diable, s’il en veut ; je supprimerai les bourreaux.
Et comme Blanchette, à ces mots, frétillait plus joyeuse et plus caressante que jamais :
– Je ferai, poursuivit-il gaiement, quelque chose aussi pour toi, Blanchette : je supprimerai les chats.
Tous deux éclatèrent de rire à cette saillie ; mais leur accès de pétulante gaieté n’eut que la durée d’un éclair. Ils s’arrêtèrent tout à coup et se regardèrent avec épouvante ; car il leur avait semblé que d’autres éclats de rire, trop différents des leurs pour en être un écho, retentissaient à côté d’eux dans l’ombre... Ils finirent néanmoins par se rassurer.
– Espérance et courage ! dit alors le dauphin au jeune duc, en lui tendant la main en signe d’adieu.
Le pauvre captif se souleva pour saisir et presser cette main consolante ; mais ses membres, engourdis par une longue torture, servirent mal son pieux désir. Il poussa un cri de douleur, et retomba sur son escabeau :
– Mon Dieu ! quand donc serai-je roi ? ne put s’empêcher de dire le jeune prince, ému jusqu’aux larmes.
– Bientôt ! Dieu le veuille ! dit Nemours.
– Jamais, répliqua un troisième interlocuteur jusqu’alors invisible.
Et Louis XI parut, puis Tristan, puis Coictier, et quelques autres familiers du vieux roi. À la lueur d’une lanterne qu’un d’eux avait tenue jusqu’alors cachée sous son manteau, le dauphin put voir le terrible vieillard s’avancer à pas lents, comme un spectre, en murmurant ces mots, entrecoupés par une toux opiniâtre :
– Ah ! galant damoiseau, tu fais, moi vivant, les doux yeux à ma couronne !... Ah ! fils pieux et prévoyant, tu songes d’avance à mes funérailles !... Misérable ! ton épée !
Un accès de toux, plus violent que les autres, l’interrompit. Charles ne fit aucune résistance ; seulement il repoussa, par un geste d’indignation, Tristan qui s’avançait pour le désarmer, et remit de lui-même son épée à l’un des gentilshommes présents. Bientôt, sur un signe du roi, il disparut, entraîné par des gardes. Louis Xl, avant de quitter le souterrain, jeta un regard plein de haine sur la cage de sa victime, puis, se penchant vers son compère Tristan, lui glissa quelques mots à l’oreille.
– J’entends, répondit le bourreau ; il faut en finir ; comptez sur moi ; dès ce soir à minuit...
Et, complétant par la pantomime le sens d’une phrase déjà trop claire, il frappait sa main gauche du revers de la droite. Puis le cortège s’éloigna, et, au milieu du bruit décroissant des pas, Nemours put distinguer longtemps encore la voix du despote moribond qui toussait, grondait et crachait des arrêts de mort avec ses dernières dents.
Pauvre Nemours ! ce doux rayon du ciel qu’on nomme l’espérance n’avait donc glissé dans son cachot que pour lui en faire paraître ensuite l’obscurité plus profonde. « Avoir seize ans, pensait-il, un frère comme le dauphin Charles, une soeur comme Blanchette, et mourir ! » Et, dans chaque son vague et lointain de la grosse horloge du château, qui lui mesurait ses dernières heures, il croyait distinguer ces mots : Mourir, il faut mourir !
En effet, le long escalier en spirale, qui conduisait au souterrain, retentit bientôt sous des pas précipités. Un ruban de lumière, échappé sans doute à la lanterne des bourreaux, tapissa le seuil de la porte. Alors le condamné, sentant bien que son heure était venue, mit précipitamment à terre la souris-fée qu’il tenait pressée sur son cœur.
– Adieu, ma sourette, dit-il, sauve-toi vite, et cache-toi bien : ils te tueraient aussi.
Cependant le bruit redoubla par degrés, le ruban de lumière s’élargit, la porte roula sur ses gonds ; et alors, croyant voir déjà se dessiner, gigantesque, sur le mur la silhouette de Tristan, Nemours joignit les mains, ferma les yeux, recommanda pour la dernière fois son âme à Dieu, et attendit... Il n’attendit pas longtemps.
– Duc de Nemours, dit une voix douce et bien connue, vous êtes libre.
Le captif tressaillit à ces mots, hasarda timidement un regard autour de lui, et crut rêver : Charles était là, non plus timide, contraint, abattu comme la veille, mais calme, grave, parlant et marchant en maître, déjà mûri et grandi par une heure de royauté. De nobles dames l’entouraient, contemplant le jeune prisonnier dans sa cage, avec des sourires et des pleurs ; puis les gentilshommes qui, devant cet outrage à l’enfance, chose sacrée pour la chevalerie, tourmentaient de la main, par un mouvement convulsif d’indignation, le pommeau de leur épée, et enfin des valets, des pages, des écuyers en foule, portant des flambeaux, et agitant aux cris de : Vive le roi ! leurs toques de velours empanachées.
– Oui, poursuivit Charles VIII, le ciel, depuis une heure, m’a fait orphelin et roi. Nemours, pardonnez à mon père, et priez Dieu pour son âme.
Puis, se tournant vers sa suite :
– Qu’on abatte cette cage à l’instant, et qu’on en jette les débris à la Loire ; car il n’en doit rester ni vestige ni souvenir.
Les ouvriers, mandés d’urgence, se mirent à l’œuvre avec ardeur ; mais, ô surprise ! la lime s’étendait aux barreaux sans y mordre, et la pierre dans laquelle ils étaient scellés, inébranlable, ne répondait aux coups de marteau que par un bruit sourd et moqueur.
– Sire, dit un vieux moine en hochant la tête, tous les efforts humains seraient impuissants à exécuter vos ordres ; car, ajouta-t-il en montrant la cage, ceci n’est pas œuvre humaine. J’ai ouï dire qu’un Bohémien, sorcier comme ils le sont tous, bâtit cette cage autrefois, afin de se racheter de la potence. Il faudrait, pour la renverser aujourd’hui, la baguette d’une fée (mais il n’existe plus guère de fées que je sache), ou bien encore la main infernale qui l’a construite ; mais, depuis longtemps, le Bohémien a disparu.
– Qu’on cherche cet homme et qu’on l’emmène, dit le roi. À qui le découvrira, honneurs et largesses ! un diamant de ma couronne s’il est noble ; son pesant d’or si c’est un vilain !
Et, d’un geste, il congédia son brillant cortège.
Les deux amis demeurés seuls, sauf quelques pages qui veillaient sur eux à distance, se regardèrent silencieux. Une inquiétude terrible, et qu’ils n’osaient se communiquer, faisait battre leurs cœurs à l’unisson : "Si l’ouvrier magique était mort, pensaient-ils, si la cage enchantée ne s’ouvrait plus !" Et ils pleuraient ; et, chose étrange ! Blanchette, pour la première fois, semblait ne pas s’émouvoir de leurs larmes. C’est qu’une préoccupation bien vive et bien naturelle l’agitait alors. Vous vous rappelez, ma sœur, que la métamorphose expiatoire devait durer cent ans. Or il y avait, au moment où nous parlons, 99 ans, 364 jours, 23 heures et 59 minutes qu’Angélina était devenue Blanchette. L’horloge de Plessis-lez-Tours s’ébranla pour sonner une heure. Et voilà qu’aussitôt le sombre et fétide souterrain s’emplit de parfums et de lumière, la cage de fer s’émut d’un bloc comme un décor théâtral de nos jours, et s’abîma... Dieu sait où... sans doute dans l’enfer qui avait inspiré l’architecte inconnu. Les orphelins, épouvantés, crurent que la foudre venait d’éclater dans la prison. "Blanchette, Blanchette, où es-tu ? "s’écrièrent-ils, tremblant pour l’existence de leur sœur adoptive.
– Me voici, mes enfants, répondit une voix douce au-dessus de leurs têtes.
Alors, levant les yeux, ils aperçurent, ébahis, Angélina dans son costume de fée, debout sur le piédestal d’un nuage, et tenant à la main sa baguette reconquise.
– N’ayez pas peur, enfants, poursuivit-elle : c’est moi que vous appeliez Blanchette ; mes compagnes m’appellent la Fée des Pleurs... Les vôtres viennent de tarir, et ma mission près de vous est accomplie... Adieu !
Le petit duc et le petit roi, comme jadis les enfants du bûcheron, répétaient en joignant les mains :
– Bonne petite fée ! ne nous abandonnez pas encore !
– Il le faut, répliqua-t-elle d’un air grave ; vous n’avez plus besoin de consolations, vous, et l’on en réclame ailleurs. J’entends près d’ici une petite mendiante dont les sanglots m’appellent, et j’y cours... Adieu, sire, adieu monseigneur.
Elle dit, et disparut dans un éclair.

***

Hégésippe MOREAU, 
Contes à ma soeur.


(1)  Ouvrage composé par le roi Louis XI lui-même pour l’enseignement du dauphin.
(2) L’Angélus fut institué en France par Louis XI.
(3)  Patricien d’une illustre famille de Byzance.

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