mardi 5 octobre 2010

Le Fé amoureux


Une fileuse de Saint Rémy sur Orne recevait depuis quelque temps la visite d'un lutin qui, la nuit venue, descendait par la cheminée et prenait place au coin du feu, assis sur un billot. La fileuse était jeune, de mine avenante et le lutin la dévorait des yeux. Importunée par ces visites, la filandière en instruisit son mari dont la jalousie s'éveilla et qui résolut de chasser l'intrus.Un soir, il prit le cotillon et la coiffe de sa femme, fit rougir à blanc la tuile à galette et la posa sur le billot où le lutin avait coutume de s'asseoir. Ces dispositions prises et muni de la quenouille et du fuseau, il s'assit sur l'escabeau, fit semblant de filer et attendit.
Le lutin ne tarda guère à venir.En arrivant, il regarde avec surprise l'étrange filandière et fait une grimace de dépit. 
- Où donc est la belle, belle fileuse qui file, et accroche, accroche toujours car toi tu files, filuches et filoches, et à ton fuseau rien n'accroche", dit-il et ajoute : "comment t'appelles-tu, toi qui la remplace ?
- Je m'appelle Personne, répond le paysan.
- Personne, Personne, répète le lutin qui va s'asseoir sur le billot.
Mais aussitôt se sentant affreusement brûlé, il se met à sauter d'une jambe sur l'autre en hurlant de douleur. Il s'enfuit par la cheminée, laissant une odeur de roussi dans la maison.
Attirés par les cris perçants, les compagnons du lutin accourent et lui demandent ce qui le fait crier.
- Je me brûle, brûle.
- Et qui t'a brûlé, brûlé ?
- Personne, Personne.
Des rires moqueurs accueillent cette réponse et au lieu de plaindre et de venger le pauvre amoureux grillé, les lutins se mettent à gambader follement autour de lui, à le huer et finalement le chassent honteusement de leur compagnie.

*** 
Jules LECOEUR - 
Esquisses du Bocage Normand (1883)
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