vendredi 23 avril 2010

De la grotte des Fées

 L'une des trois grottes superposées, d'un accès difficile, situées à Féterne, dans le Chablais, et connues sous le nom de Grottes des Fées, contenait des merveilles, et décrites ainsi au milieu du XVIIIe siècle :

Les grottes où se forment les stalactites et les stalagmites sont communes. Il y en a dans presque toutes les provinces. Celle du Chablais est peut-être la moins connue des physiciens, et qui mérite le plus de l’être. Elle est située dans des rochers affreux, au milieu d’une forêt d’épines, à deux petites lieues de Ripaille, dans la paroisse de Féterne. Ce sont trois grottes en voûte l’une sur l’autre, taillées à pic par la nature dans un roc inabordable. On n’y peut monter que par une échelle, et il faut s’élancer ensuite dans ces cavités en se tenant à des branches d’arbres. Cet endroit est appelé par les gens du lieu la grotte de Fées. Chacune a dans son fond un bassin dont l’eau passe pour avoir la même vertu que celle de Sainte-Reine. L’eau qui distille de la supérieure à travers le rocher y a formé dans la voûte la figure d’une poule qui couve des poussins. Auprès de cette poule est une autre concrétion qui ressemble parfaitement à un morceau de lard avec sa couenne, de la longueur de près de trois pieds.

Dans le bassin de cette même grotte, où l’on se baigne, on trouve des figures de pralines telles qu’on les vend chez les confiseurs, et à côté, la forme d’un rouet ou tour à filer avec la quenouille. Les femmes des environs prétendent avoir vu dans l’enfoncement une femme pétrifiée au-dessous du rouet; mais les observateurs n’ont point vu en dernier lieu cette femme. Peut-être les concrétions stalactiques avaient dessiné autrefois une figure informe de femme, et c’est ce qui fit nommer cette caverne la grotte des Fées.

Il fut un temps qu’on n’osait en approcher; mais depuis que la figure de la femme a disparu on est devenu moins timide.

Maintenant, qu’un philosophe à système raisonne sur ce jeu de la nature, ne pourrait-il pas dire: Voilà des pétrifications véritables? Cette grotte était habitée sans doute autrefois par une femme; elle filait au rouet, son lard était pendu au plancher, elle avait auprès d’elle sa poule avec ses poussins; elle mangeait des pralines lorsqu’elle fut changée en rocher, elle et ses poulets, et son lard, et son rouet, et sa quenouille, et ses pralines, comme Édith, femme de Loth, fut changée en statue de sel. L’antiquité fourmille de ces exemples.

Il serait bien plus raisonnable de dire: Cette femme fut pétrifiée, que de dire: Ces petites coquilles viennent de la mer des Indes; cette écaille fut laissée ici par la mer il y a cinquante mille siècles; ces glossopètres sont des langues de marsouins qui s’assemblèrent un jour sur cette colline pour n’y laisser que leurs gosiers; ces pierres en spirale renfermaient autrefois le poisson nautilus, que personne n’a jamais vu.

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Texte de Voltaire

DES SINGULARITÉS DE LA NATURE
PAR UN ACADÉMICIEN DE LONDRES,
DE BOLOGNE, DE PÉTERSBOURG, DE BERLIN, ETC. (1768)
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