mardi 23 mars 2010

Coquilles carnavalesques et oeufs saints contre les importuns

Jadis les magiciens se servaient, paraît-il, de coquilles d'œufs pour y tracer des caractères dont l'influence était des plus pernicieuses pour les gens de la maison, allant jusqu'à donner la mort à vos hôtes ou convives festinant avec vous. De là l'obligation, pour les invités, de casser bien vite les coquilles des œufs qu'ils venaient de manger pour éviter d'être soupçonnés de s'en servir pour agencer quelque maléfice. L'habitude d'écrire sur des coquilles d'œufs n'était pas encore complétement perdue au XVIIIe siècle. Le tome I de Maison rustique paru en 1775 donne la recette suivante : "Pour avoir un œuf écrit en dedans, écrivez sur la coque avec de l'encre faite de noix de galle, d'alun et de vinaigre. Faites sécher l'écriture au soleil, puis mettez l'œuf dans une saumure ; faites-le cuire et ôtez la coque, vous trouverez l'écriture en dedans".
Mais les coquilles d'œufs passent également pour empêcher les mouches de s'abattre sur les plafonds et les tentures, et d'y déposer à plaisir leurs ordures : il faut prendre trois coquilles ayant servi à faire des "tourtiaux" le jour de carnaval - d'autres ne vaudraient absolument rien. Nommé aussi "crapiau" (crêpe) ou "sanciau" (du latin sanctus, sacré), le tourtiau de carnaval est un gâteau plat fait d'oeufs et de farine de seigle ou de sarrasin, délayés ensemble, qu'on fait cuire dans une poêle, préalablement arrosée d'huile. Des coquilles d'œufs piquées sur les branches des arbres fruitiers ou sur les échalas des vignes, constituent un moyen fort en usage dans le Nivernais de chasser les chenilles, les pucerons et autres dangereux parasites. Cependant les mots à dire ou les lettres à écrire dans les coquilles, pour que ce sort ait toute sa vertu, sont jalousement tenus secret. Contre la jaunisse, il suffirait de porter pendant neuf jours, sept jaunes d'œufs bien durs pendus en collier autour de votre cou, et, pendant ce laps de temps, d'uriner sur des orties chaque fois que l'envie s'en fera sentir. Le remède passe pour agir sûrement, à moins que le collier ne vienne à s'égrener, nécessitant de recommencer l'opération.
Les œufs pondus pendant la semaine sainte sont magiques par excellence. Mangé cuit à dur, il préservera de toutes coliques pendant toute l'année ; placé au-dessus et à l'intérieur de la porte des écuries du bétail, il en écartera tous les mauvais sorts et tous les maléfices possibles. Mais il importe qu'il soit pondu la semaine sainte, le mieux étant le jeudi ou le vendredi saint. Si, à cela, ils joignent d'avoir été pondus pendant un des offices du jour, on obtient le nec plus ultra des œufs magiques. Il suffit, par exemple, de jeter un de ces œufs au milieu d'un incendie, de quelque étendue que soit son développement, pour l'arrêter incontinent. L'un d'eux, placé au milieu de ceux qu'on fait grouer, c'est-à-dire couver, a la faculté de faire réussir toute la couvée. C'est en lune tendre, ainsi que le recommandait déjà Pline, qu'on doit placer les œufs sous la couveuse : Ova, luna nova, supponite. Bien entendu, il en faut toujours un nombre impair, et le nombre treize est le plus favorable, contrairement à ce qui doit se passer à table. Prendre soin de conserver pendant cent ans un de ces œufs privilégiés qui aura été teint à Pâques et béni à la grand'messe, permettrait de trouver, au bout de ce centenaire, son jaune changé en un magnifique diamant.

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D'après... mémoires de la Société académique du Nivernais, paru en 1894.
Tiré de la France Pittoresque N°22


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