vendredi 19 mars 2010

Les oeufs nivernais

Si, dans vos promenades champêtres, il vous arrivait de rencontrer soit au bord d'une fontaine, soit sous un buisson, ou dans les sillons de quelque champ, un ou plusieurs œufs, gardez-vous bien d'y toucher dit la légende : vous ramasseriez la mort ou pour le moins quelque grosse maladie. Ce dépôt d'œufs n'est ni plus ni moins qu'un sort jeté là par les Envoyeux ou autres suppôts de Satan, et chacun sait en Nivernais que le sort des œufs est plus redoutable encore que celui de la baguette de coudrier suspendue à un fil ou même que celui du foie de veau percé de clous, sorts terribles pourtant.

A l'ensorcellement par l'œuf, on oppose la conjuration par l'œuf.
On peut ainsi non seulement donner une mauvaise fièvre à celui sur lequel tombe le sort, mais on peut même faire périr bêtes et gens ou rendre stérile le champ le plus fécond et le mieux emblavé, voire faire passer cette récolte dans le sien. C'est entre onze heures et minuit que les Envoyeux et autres sorciers se livrent à cette opération, pour laquelle on a soin de disposer sur le sol ou dans les reguts (sillons) des œufs rangés en nombre impair. Ceci fait, on prononce les paroles qui évoquent Satan, lequel marque les œufs d'un petit signe noir, assez semblable à une croix, qui n'est autre chose que sa griffe. Dès lors, ils ont tout pouvoir, et quoi qu'on sème dans le champ ensorcelé, il restera stérile ; la récolte qu'il aurait dû produire passera dans le champ de l'auteur du sortilège qui, bien entendu, payera Satan de sa peine.
Une conjuration "par le bien fait", c'est-à-dire par Dieu et ses saints, permet de mettre à l'abri de ce terrible sort. Il faut prendre un linge de toile blanche n'ayant jamais servi, l'ourler avec du fil blanc et neuf, puis le repasser convenablement. On casse alors dans une écuelle neuve et bien vernie des œufs, fraîchement pondus, en nombre impair, sur lesquels on fait une croix avec le pouce de la main gauche, que l'on bat comme pour faire une omelette puis que l'on sale avec du sel béni à la messe de Noël en y mêlant quelques gouttes d'eau bénite de Pâques. On verse ensuite le tout dans le linge que l'on noue par les quatre cornes, et l'on place cette poêle d'un nouveau genre sur un carreau du foyer que l'on aura eu préalablement le soin de bien nettoyer et de bien chauffer.
Tandis que cuit l'omelette, il importe de prononcer les paroles suivantes : "Je les excommunie tous les sorciers qui portent des œufs de ma terre, je les excommunie au nom du Bon Dieu, de la Bonne Sainte-Vierge, avec le plus profond de tous les saints ; je les excommunie à trois lieues de long, trois lieues de large ; ils n'auront pas plus de force sur mon terrain, ni sur moi, ni sur mon monde, ni sur mes bêtes que les Juifs n'en ont eu sur notre Seigneur Jésus-Christ au jardin des olives". L'omelette cuite, il faut la faire manger par deux personnes de la maison. Cette opération doit être répétée neuf jours de suite - toujours à la neuvaine. Pendant ce repas, les assistants récitent neuf Pater et neuf Avé, en décomptant d'un chaque jour. Chacune des personnes de la maison prend part, tour à tour, à ce festin.

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D'après... Mémoires de la Société académique du Nivernais, paru en 1894.
Tiré de la France Pittoresque N°22

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