vendredi 5 mars 2010

Une fée veillant éternellement sur son fief détruit en 1574 ?



Brantôme nous a conservé une partie des fables que l'on débitait au sujet de Mélusine, notamment concernant son château de Lusignan que trois enceintes situées à deux cents pas l'une de l'autre cernaient, et qui dominait toute la ville. Il en était séparé par la porte Geoffroy, défendue par deux grandes tours et un très grand fossé, sur lequel était un pont-levis.
L'empereur Charles-Quint, en traversant la France pour aller au Pays-Bas, s'arrêta en ce lieu, et y prit le divertissement de la chasse. Si redoutable à la plupart des généraux qui avaient voulu s'en emparer, ce château soutint, à différentes époques, des sièges très vigoureux. Mais durant les guerres de religion, le duc de Montpensier le prit, en 1574, et en fit raser les fortifications. On fit par la suite sur leur emplacement une promenade publique, amis le château ne laissait dès lors aucune idée de ces nombreux édifices dont le gigantisme avait exercé l'esprit de nos romanciers.
Le siège de Lusignan par Montpensier fut fort long et de grand combat. Devant le spectacle d'une "si belle et forte place" ayant été ruinée de fond en comble, la reine-mère, passant à Lusignan, affirma que si le roi son fils eût été en personne à ce siège, elle était sûre qu'il n'eût jamais voulu faire battre ce château ; que pour le moins ce n'eût pas été par son conseil, "car c'était la perle antique de toutes ses maisons, et le plus bel ornement qu'on y eût si voir".
Brantôme écrit : "j'ai ouï dire à un vieux morte-paye, il y a plus de quarante ans, que quand l'empereur Charles Quint vint en France, on le passa par là (Lusignan) pour la délectation de chasse des dains qui étoient là, dedans un des beaux et anciens parcs de France, à très grande foison, qu'il ne se put saouler d'admirer la grandeur et le chef d'œuvre de cette maison, et faite (qui plus est) par une telle dame (Mélusine), de laquelle, il s'en fit faire plusieurs contes fabuleux, qui sont là fort communs, jusqu'aux bonnes femmes vieilles qui lavoient la lessive à la fontaine, et que la reine-mère voulut interroger et ouïr.
Les unes lui disoient qu'elles la voyoient quelquefois venir à la fontaine pour s'y baigner en forme d'une très belle femme et en habit d'une veuve ; les autres disoient qu'elles la voyoient, mais très rarement, et ce les samedis à vêpres (car en cet état ne se laissoit-elle guere voir) se baigner moitié le corps d'une très belle dame, et l'autre moitié en serpent. Les unes disoient qu'elles la voyoient se promener toute vêtue, avec une très grave majesté ; les autres, qu'elle paraissoit sur le haut de sa grosse tour en femme très belle et en serpent. Les unes disoient que quand il devoit arriver quelque désastre au royaume, ou changement de règne, ou mort, et inconvéniens de ses parens, les plus grands de la France, et fussent rois, que trois jours avant on l'oyoit crier d'un cri très aigre et effroyable par trois fois. On tient celui-ci pour très vrai. Plusieurs personnes de là qui l'ont ouï, l'assurent, et le tiennent de père en fils, et même que lorsque le siège y vint, force soldats et gens d'honneur l'affirment qui y étoient ; mais surtout quand la sentence fut donnée d'abattre et ruiner ses châteaux, ce fut alors qu'elle fit ses plus hauts cris et clameurs. Cela est très vrai, par le dire d'honnêtes gens. Depuis, on ne l'a point ouïe : aucunes vieilles pourtant disent qu'elle s'est apparue, mais très rarement".

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Image : Forteresse de Lusignan
(Les Très Riches Heures du Duc de Berry)

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D'après… "Le voyageur français", paru en 1791.
"Dissertation sur la mythologie française", paru en 1771.
Tiré de La France Pittoresque N° 11


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