vendredi 3 septembre 2010

La Brèche au Diable



Dans la plaine de Caen, un site remarquable s'appelle la Brèche au Diable : une montagne fendue comme par un coup d'épée et habitée par un torrent tumultueux ! D'un côté, des éboulis nés d'un chaos titanesque ou d'un jet de pierres diabolique ; de l'autre, un mur vide et nu, supportant un tombeau en équilibre au-dessus de l'abîme. C'est celui de l'actrice Marie Joly.

Le comte de Quesnay vivait dans son château, au milieu d'un riche domaine. Il était fier d'avoir un enfant tant aimé, du nom de Lucia. Elle avait une grâce délicate et parfaite et faisait figure de déesse. Tous l'adorait mais nul n'avait trouvé le chemin de son cœur. Seul un poète ou un chevalier put l'émouvoir et être aimé d'elle. Quelquefois, un barde ou un trouvère s'arrêtaient au château.

Un soir, un jeune et bel artiste vêtu de bleu se présenta. On lui fit place et, quand il voulut chanter, Lucia lui demanda le récit d'un preux chevalier. Il narra alors l'histoire du Chevalier Noir, du chevalier aux lions.

Toute la nuit, Lucia pensa aux exploits du Chevalier Noir ; au petit matin, elle interrogea pour savoir si cette histoire était fictive ou réelle, si elle pouvait espérer rencontrer ce preux. Le trouvère lui annonça qu’il se présenterait lui-même dans quelques temps : puisque le Chevalier Noir cherchait le bonheur près d’une femme belle et intelligente, il ne manquerait pas de passer par ce château. Un grand espoir anima Lucia à partir de ce moment.

Un jour, le comte annonça l'organisation d'un grand tournoi. Le vainqueur recevra la main de Lucia, après une année d'épreuves. Toute la Normandie se prépara pour ce tournoi.

Le jour venu, deux rangs de quarante chevaliers s'élancent en des combats acharnés. L'un après l'autre, ils sont déconfits. L'arène est jonchée de chevaux et de cavaliers blessés ou morts. Seul, un cavalier à l'armure noire restait debout ; il n'avait aucune blessure, aucune marque de coup.

En vainqueur du tournoi, il se présenta devant Lucia qui présidait la fête. L'écu de l'inconnu portait deux lions sous lesquels était gravée la devise : QUAND TROUVERAI ?
Le casque ôté, Lucia reconnut le trouvère au chant troublant. Le comte reconnut la victoire et renouvela sa promesse.
- Dans un an, jour pour jour, je reviendrai en ces lieux et offrirai à la reine de mes pensées, mes victoires et mon cœur.

Un soir d'orage violent, le château sembla éclater sous les coups. Au matin, Lucia avait disparu. Le diable l'avait enlevée et la retenait dans ses enfers pour l'asseoir sur le trône des ténèbres. Elle refusait en se refusant aux menaces et en devinant les craintes des siens au château du Quesnay.
Mais, trompant l'attention du démon épuisé par une nuit d'orgies, elle parvint à s'enfuir. Elle était heureuse de revoir le soleil, la lumière, les fleurs et le chant des oiseaux. Lucia retournait vers les siens, vers son château et son bonheur annoncé.
Le diable découvrant la disparition de la belle était fou de rage. Il brisa les rochers dans une colère infernale et retrouva Lucia évanouie au pied des pierres éclatées. Le diable s'élança pour se saisir de la belle, quand un chevalier vêtu de noir et portant un écu avec trois lions d'or surgit ; le diable ricana, pensant réduire cet intrus dans les flammes. Lucia reconnut son héros et poussa un grand cri ; le diable recula et s'enfuit.
Le soir, le chevalier frappait à la porte du château, ramenant Lucia sur son destrier.
Bientôt le comte et la comtesse de Quesnay avaient recouvré la santé et le château put retentir à nouveau du bruit des fêtes.

Depuis plusieurs siècles, le château a disparu, mais les roches bousculées par le diable sont toujours présentes pour attester de l'histoire.

***
Charles BRISSON in "Légendes et Récits de Normandie"
(sans date, Duval éditeur)

Pour expliquer la formation de la gorge profonde de la Brèche au Diable, la croyance populaire n’a jamais admis qu’il pouvait s’agir du travail d’érosion du modeste Laison. Ainsi, la légende rapporte qu’aux temps anciens la roche du Mont Joly bloquait l’écoulement des eaux et un lac obscur s’étendait au pied de cette barre rocheuse ; ce lac profond recelait une des multiples entrées des enfers.
Or, un jour, Saint Quentin se promenait au bord de ce lac et eut le malheur de glisser et d’y tomber ; un pêcheur moyen aurait certainement connu un aller simple pour les enfers, mais Saint Quentin, protégé par la grâce divine, put rejoindre la berge et remercier Dieu.
En récompense de sa ferveur, Dieu lui permit de donner au diable un ordre et un seul. Le saint, soucieux du sort qu’aurait connu un malheureux dans sa situation, demanda que le diable fît disparaître le lac. Furieux, Satan dut s’exécuter et, d’un formidable coup de queue, brisa la barre rocheuse…
Dans un chaos furieux, les eaux du lac se libérèrent, la brèche au Diable était créée.

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Photos : Mélusine et son prince

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