jeudi 15 juillet 2010

Le lièvre d'argent

Aux environs de Pontorson, il y avait un seigneur fort riche. Il possédait trois fils qui étaient les plus beaux garçons de la terre. Leur père les élevait durement car il tenait à leur donner une éducation soignée. Le matin, ils se livraient avec ardeur à l'étude ; le soir, ils s'exerçaient avec les hommes d'armes :
- Travaillez et devenez de vrais chevaliers, leur répétait leur père. Et peut-être l'un de vous épousera-t-il la fille d'un roi.
Mais le cadet des trois fils se souciait peu de faire un beau mariage. Ce garçon-là était plutôt paresseux. Un matin, au lieu d'aller à l'étude, comme d'habitude, il saisit son arc, ses flèches et se dirige vers la lande avec l'intention bien déterminée de faire l'école buissonnière.
Il marche longtemps, très longtemps, sans apercevoir de gibier. Il commençait à être fatigué. Tout à coup, voici qu'un lièvre traverse la route, un lièvre d'argent tout blanc, magnifique.
- Toi, dit le jeune homme, je ne te raterai pas.
Il ajuste son arc, tire et d'un seul coup, blesse les trois pattes du lièvre. L'animal s'abat. Le jeune homme s'approche pour le mettre dans sa gibecière mais le lièvre se dresse sur sa dernière patte et lui déclare...
(car j'ai oublié de vous apprendre qu'en ces temps vraiment très lointains, il arrivait parfois aux animaux de pouvoir parler comme les humains).
Le lièvre déclara donc :
- Tu m'as fait souffrir ; tu m'as cruellement blessé. Eh bien, je te le dis, si demain matin à dix heures, tu ne te trouves pas ici même en cet endroit, il t'arrivera un grave malheur.
De saisissement, le jeune homme laissa échapper le lièvre qui lui adressa un petit salut sec et s'en alla clopin-clopant, tirant de sa patte valide ses trois pattes blessées.
Que faire ? Le fils du seigneur de Pontorson n'ose pas, après cette fâcheuse mésaventure, rentrer chez lui. Il se dirige vers l'intérieur des terres. Le voici bientôt dans une forêt profonde. Il commençait à avoir faim et soif, quand une fontaine apapraît à ses yeux. Il s'apprêtait à se désaltérer. Un bruit de branches cassées l'effraie ; il se cache derrière un arbre.
Trois jeunes filles apparaissent. Elles étaient toutes les trois ravissantes, mais la plus ravissante des trois, c'était la dernière.
Sans se douter qu'elles étaient observées, les trois jeunes filles commencent de faire leur toilette. Le garçon, je vous assure, n'avait pas mis ses yeux dans sa poche. Enfin, les deux aînées s'éloignent ; la troisième, plus coquette que les autres, reste longtemps à mirer son gentil minois dans l'eau.
A son tour, elle s'en va. le garçon n'hésite pas : il la suit. Elle se dirige vers une maisonnette et disparaît. il frappe à son tour à la porte du logis.
- Qui est là ? fait une bonne grosse voix.
- Le fils du seigneur de Pontorson.
- Entrez, mon ami, vous êtes le bienvenu...
Pauvre jeune homme ! Il ne savait pas encore dans quel antre il était tombé. Les trois filles étaient les filles du diable. Elles avaient pour mission d'attirer les innocents chez leur père. Et la bonne grosse voix, c'était celle de la femme du diable.
En la voyant, notre héros se douta de quelque chose. mais prudemment, il n'en laissa rien paraître.
- Bonjour, mon garçon. Qui nous vaut l'honneur de ta visite ?
- Excusez-moi ; je me suis égaré. J'ai vu de la lumière et suis venu frapper à votre porte.
- Eh bien, tu es le bienvenu. Tu as faim ; tu as soif ; mets-toi à table. je vais te servir.
Le garçon s'assied. La femme du diable s'empresse. Elle lui tend le plat. Le jeune homme prend une bouchée, la mâche et, comme il ne lui trouvait pas trop bon goût, il la recrache sous la table. Il saisit son verre et opère le même manège. Son hôtesse s'en aperçoit.
- Eh bien ! En voilà des façons ! Que fais-tu donc ?
- C'est une coutume de Normandie, réplique le jeune homme.
- Coutume de malappris ! Puisqu'il en est aisni, va te coucher.
Le garçon ne se le fait pas répéter deux fois. Il était fatigué, monte dans la soupente et dort tout son saoul tranquillement jusqu'au lendemain midi.
Oui, mais quand il descend dans la grande salle, le diable est arrivé. Et le Cornu n'avait pas précisément l'air de très bonne humeur.
- Ah ! Ah ! s'écria-t-il, c'est toi qui a blessé hier mon lièvre préféré. Pourquoi n'étais-tu pas ce matin à dix heures au rendez-vous qu'il t'avait fixé ? Voilà qui va te procurer des ennuis, mon petit ami. Mais écoute, je veux encore te donner une chance. Tu vas aller jusqu'à l'embouchure du Couesnon et tu y bâtiras un pont en plumes de merle. D'ici ce soir. Mais si, ce soir, tu n'as pas réussi, tu es mort...
Notre héros s'en va : il n'était pas trop rassuré. Il prend son arc, des flèches. Une bande de merles passe en piaillant. Vite, il tire. Hélas ! pas un oiseau ne tombe. De rage, il brise son arme en deux ; et il s'assied sur le bord de la rivière en attendant les événements.
A la fin de l'après midi, la femme du diable arrive. Elle apportait dans un panier le repas du jeune homme. D'un coup d'oeil, elle saisit toute la situation. Mais, depuis la veille, elle s'était prise de compassion pour ce garçon courageux et, comme elle n'était pas trop mauvaise diablesse, elle résolut de le sauver.
Elle prononça donc deux mots magiques et, aussitôt, le pont de plumes de merle se dressa d'une rive à l'autre. Puis, elle s'esquiva.
Quand le diable surgit, une heure plus tard, il fut rudement surpris. Le garçon se tenait près de son oeuvre en prenant un petit air modeste et passablement ironique. Le Cornu s'en alla en grommelant quelques jurons dans sa barbe.
Le jeune homme revient à la maison du diable. Quel imprudent ! Pas du tout. Mais il était plus amoureux que jamais de la fille du Diable ; et il voulait absolument la revoir.
- Ecoute, lui dit la femme du Cornu, mon maître est furieux de ton succès. Cette nuit, il va venir dans ta soupente. Ne te couche pas sur ton lit, mais cache-toi dans la ruelle. Aux deux premières questions qu'il te posera, réponds, mais garde-toi de souffler mot à la troisième.
Le jeune homme obéit à sa bienfaitrice et se dissimule dans la ruelle. Le Diable arrive. Il tient dans la main un long coutelas et en frappe un grand coup sur le lit.
- Es-tu mort ? questionne-t-il.
- Non, répond le jeune homme.
Alors, il frappe un coup encore plus violent.
- Es-tu mort ? demande-t-il à nouveau.
- Non, répond toujours le jeune homme.
Troisième coup plus formidable que les deux premiers. Même question de posée. Cette fois, pas de réponse. Le Diable rentre chez lui satisfait.Le jeune homme termine paisiblement la nuit.
Le lendemain matin, le Maudit reste stupéfait en revoyant le garçon qui vient s'asseoir tranquillement à la table. mais comme d'habitude, il n'en laisse rien paraître. Il appelle sa fille.
- Sers-nous à manger, lui dit-il.
Le garçon la dévorait déjà des yeux.
- Écoute, lui dit le Cornu, tu es un garçon courageux et je veux te récompenser. Je vais te donner ma fille en mariage. Mais auparavant, il faut que tu surmontes une dernière épreuve. Non loin d'ici, sur la route d'Avranches, il y a une haute montagne de fer. Elle me gêne et, depuis longtemps, je veux m'en débarrasser. Voilà une pelle et une pioche. va au travail. D'ici ce soir, je t'ordonne d'enlever la montagne.Mais si, ce soir, elle est encore là, tu n'auras pas ma fille et tu seras mort.
Hélas ! La pelle était en chêne et la pioche en sureau. Que voulez-vous faire avec de tels instruments de travail ? Le condamné s'évertua, mais en vain : il ne put accomplir son travail. Au bout de quelques instants, il jeta loin de lui ces outils dérisoires et s'assit à nouveau au bord de la route.
A midi, la femme du démon vint, comme la veille, lui apporter sa nourriture. Elle le trouva se désolant, désespéré de ne pouvoir mener à bien cette tâche impossible. Mais elle comprit encore la situation et eut pitié du jeune homme dont la bonne mine lui plaisait.
 "Après tout, se disait-elle, j'aime encore mieux que ma fille épouse ce garçon plutôt que quelque vaurien découvert par son diable de père".
Elle prononça donc deux paroles mystérieuses et, immédiatement, l'œuvre fut accomplie. Quand le Cornu se présenta le soir, il faillit en choir par terre de stupéfaction.
- Pour du travail, s'écria-t-il, c'est du bon travail ! Eh bien, mon garçon, je tiens ma promesse et et donne ma fille en mariage.
Les cérémonies eurent lieu dès le lendemain. Elles furent magnifiques.La mariée était belle comme le jour. Après deux jours de fête, les jeunes mariés s'éloignèrent sur un coursier blanc comme neige. Ils avaient l'intention de parcourir le monde. Ils n'étaient pas partis depuis deux heures que le diable se repentit de les avoir laissés prendre le large, et de s'être montré si généreux. Il jura un bon coup, puis se dirigea vers l'écurie où l'attendait un cheval couleur de feu. Il saute dessus et hop ! le voilà qui vole comme le vent. Il va avoir bientôt rattrapé les deux jeunes gens. Mais comme ceux-ci se retournent, ils aperçoivent le cheval du diable qui fonçait sur eux.
- N'ayez crainte, leur dit le coursier blanc, et prononcez un mot magique qui vous métamorphosera en roses.
ils passaient précisément auprès d'un jardin : les voilà transformés.
Le Diable rentre donc fourbu, furieux de sa course inutile.
- Je n'y comprends rien. Je croyais bien les atteindre et je n'ai vu que des fleurs.
- Ah ! dit sa femme, en éclatant de rire, tu n'es qu'un niais. Je suis sûre que ces fleurs, c'étaient tes enfants.
De colère, le diable remonte sur son cheval et entreprend une seconde poursuite. il va cette fois aussi vite que l'éclair. Bientôt, il aperçoit le jeune homme et sa femme qui continuaient leur route sans se presser.
- D'un coup, s'écria-t-il, je les tiens.
Mais le coursier blanc leur vient à nouveau en aide.
- Changez-vous, leur dit-il, l'un en rocher, l'autre en fontaine. Il passera près de vous sans vous voir.
Ainsi est fait ; le diable cherche vainement. De plus en plus mécontent de son échec, il revient chez lui.
- Je ne saisi pas davantage. J'avais cru les apercevoir : je n'ai trouvé qu'une jolie fontaine qui courait sur un rocher brillant comme le cristal.
- Bah, lui répliqua sa femme, je suis certaine que c'étaient ta fille et ton gendre !
- Eh bien, tant pis ! Je suis fatigué ; je ne veux plus perdre mon temps et ma peine à de pareilles courses. Femme, sers-moi à souper.
Vous croyez peut-être que le jeune homme et son épouse purent enfin revenir chez eux paissiblement ? Pas du tout : leurs épreuves n'étaient pas finies. Leur chemin les conduisit dans un parc rempli de moutons. Le gardien de ces moutons les attendait à la sortie. Appuyé sur une patte et sur un bâton, c'était notre ami, le lièvre blanc :
- Ah ! ah ! Tu pensais peut-être t'échapper en évitant ma vengeance. Pas du tout, mon petit ami. Ce Diable stupide t'a laissé filer, mais je t'attendais, et hop ! écoute un peu...
D'un geste, il avait transformé en mouton la fille du diable :
- La voici transformée en brebis. Il y en a ici trois mille six cents, exactement semblables. Si tu ne la reconnais pas du premier coup, elle restera ainsi et toi, tu passeras toute ton existence dans un cachot.
Notre jeune homme, à nouveau, est bien ennuyé. Allez donc distinguer une brebis entre trois mille six cents ! Mais l'une d'elles s'approche de lui et le regarde avec des yeux tellement tristes, tellement tristes, qu'il n'hésite pas un instant.
- C'est elle, sûrement, c'est elle !
Et elle redevint aussitôt en son état naturel plus belle que la lune.
Vaincu, le lièvre blanc les laissa enfin sortir du parc enchanté. Ils arrivèrent chez le seigneur de Pontorson qui croyait son fils mort et leur fit milel joies. le seux époux furent très heureux et eurent, suivant l'usage, beaucoup d'enfants.

***
D'après Contes et légendes de Normandie
Philippe Lannion
Éditions Fernand Nathan

2 commentaires:

  1. Comme quoi
    jouer les paresseux
    peut parfois bien finir :)

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  2. Une bien agréable histoire.
    Et merci à la maman de la jeune fille ^^

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