vendredi 9 avril 2010

La princesse couronnée par les fées

Jadis une princesse qui avait beaucoup d'esprit et de courage, épousa un prince qui vivait en homme privé dans ses États où ses ancêtres avaient régné, et qu'un puissant roi du voisinage avait usurpés, après la mort du dernier souverain de ce royaume, qui avait été tué dans une entreprise où trois rois perdirent la vie dans un même jour.
Cette princesse ne fut pas plutôt mariée, qu'elle songea à inspirer au prince son mari le dessein de remonter sur un trône qui lui appartenait, elle lui en insinuait le désir par ses discours continuels, lui faisant entendre qu'il était honteux d'obéir, dans un lieu où l'on a droit de commander. Le prince goûta peu à peu ses raisons ; mais les difficultés lui paraissaient grandes, toutes les places de l'État usurpé étaient occupées par les troupes de l'usurpateur, tous les gouverneurs étaient ses sujets naturels ; il est vrai que tous les habitants du royaume usurpé étaient au désespoir de gémir il y avait longtemps, sous le joug des étrangers, et d'étrangers même orgueilleux et avares qui avaient rendu la domination de leur roi odieuse à ses nouveaux sujets . Quel moyen de se prévaloir de cette conjoncture ? Le nerf de toutes les entreprises manquait : le prince et la princesse avaient assez de bien pour vivre en personnes privées, mais pour faire une révolution générale dans un royaume, il fallait employer des sommes immenses, il était besoin de se pourvoir d'armes et de chevaux, d'engager les timides par l'appât de l'or ; il fallait généralement faire du bien à tous ceux à qui on confierait le secret de l'entreprise, afin qu'ils ne puissent pas espérer une plus grande récompense en le révélant que celle qu'on leur donnerait de leur fidélité par avance ; à qui avoir recours dans un besoin de cette importance ?
La princesse avait été élevée dans un château situé au milieu des rochers et des bois, où elle avait entendu parler du pouvoir des fées, elle savait qu'elles avaient souvent transformé en plusieurs manières différentes, l'équipage de chasse du prince son père toutes les fois qu'il s'était trop approché de la caverne où elles faisaient leur demeure dont elles ne voulaient laisser prendre connaissance à aucun mortel. Elle crut que si elle allait passer quelques mois à ce château qui était son héritage depuis la mort de son père et de sa mère, elle pourrait ménager le moyen d'établir un commerce avec les fées ses voisines, ce qui arriva comme elle l'avait prévu, la conjoncture qui fit cet événement ne pouvant être plus favorable pour les desseins de la princesse.
Un ogre effroyable habitué dans les mêmes bois faisait il y avait longtemps la guerre à ses voisins, et ne se repaissant que de carnage, avait dévoré une ou deux personnes qui appartenaient aux fées ses voisines, ce qui était contre le droit des gens, car il y avait toujours eu quelque traité d'alliance entre les fées et les ogres à peu près comme nous en avons avec les mahométans pour la nécessité du commerce.
Les fées irritées contre cette détestable nation avaient résolu de l'exterminer et les ogres après quelques rencontres où ils avaient toujours eu du désavantage, se trouvant inférieurs en puissance et en enchantements aux fées leurs ennemies, étaient venus demander retraite dans le château de la princesse ; elle avait cru qu'il était de l'humanité de ne pas refuser la retraite à des malheureux qui avaient recours à elle.
Les fées, que leur art instruit de tout quand elles consultent leurs livres, ayant appris que la princesse avait réfugié les ogres envoyèrent lui en porter leurs plaintes, et lui firent dire que voulant conserver des égards pour une princesse à qui elles connaissaient un grand mérite, elles la faisaient avertir qu'elles pouvaient réduire son château en cendres avec leurs ennemis qui s'y étaient réfugiés, mais que puisqu'elles avaient pour elle la considération qu'elles croyaient lui être due, elles espéraient qu'elle les mettrait incontinent hors de chez elle, l'assurant que s'il lui arrivait d'avoir besoin d'elles en quelque occasion importante, elle éprouverait qu'elles étaient des voisines fort secourables ; elles lui firent encore dire que si elle connaissait la mauvaise race qu'elle avait retirée, elle tremblerait d'avoir des hôtes qui n'étaient capables d'aucune humanité.
La princesse répondit qu'elle n'avait donné asile chez elle que pour ne refuser pas la prière que lui faisaient des hommes qui lui avaient paru malheureux, qu'elle les allait congédier ; et qu'elle suppliait les dames qui avaient envoyé vers elle de lui permettre de les aller voir dans leur palais, ou du moins de lui marquer un lieu où elle pût les entretenir.
La plus importante des fées touchée de la civilité de la princesse lui vint faire visite dans un char tiré par six animaux d'une espèce inconnue qui avaient quatre pieds et quatre ailes chacun, et qui allaient d'une si grande vitesse qu'on était en peine de distinguer s'ils volaient ou s'ils marchaient seulement avec rapidité. Elle portait une cassette dont elle fit présent à la princesse, et la pria de ne l'ouvrir que quand elle serait partie.
Les fées bienfaisantes comme était celle dont je parle, ne font aucune visite qu'elles n'accompagnent l'honneur qu'elles prétendent faire de quelques marques sensibles de leur bonne volonté ; la princesse reçut et la visite et le présent avec de grandes démonstrations de reconnaissance, dont la fée étant satisfaite lui dit qu'elle savait les grands desseins qu'elle méditait, dont elle ne lui parlait que pour l'assurer qu'elle la trouverait toujours prête à l'y secourir parce qu'ils étaient pleins de justice.
La princesse qui était bien informée que la caverne où la fée avait son palais était inaccessible à ceux qu'elle n'y voulait pas recevoir, lui demanda la liberté de pouvoir la voir chez elle, et la supplia de lui dire le jour qu'il lui plairait qu'elle eût ce bonheur-là, afin qu'elle fût assurée de la trouver, et de n'interrompre aucune de ses occupations ; la fée lui marqua un jour auquel la princesse ne manqua pas, et fut reçue à l'entrée de la caverne par douze jeunes fées chacune la plus magnifique, elles étaient vêtues de brocard d'or avec des bonnets chargés de plumes et d'aigrettes attachées avec des boucles de diamants, et elles portaient toutes le portrait de la grande fée au bout d'un gros ruban couleur de feu qu'elles avaient en façon de collier ; ces douze personnes ayant reçu la princesse avec de grands respects la conduisirent dans l'appartement de la fée, qui était couchée sur un lit où l'or brillait de tous les côtés, avec un couvre-pied de l'Idredouun.
Elle reçut la princesse en cet état pour éviter l'embarras des cérémonies ; elle avait une grosse cour composée de tous les officiers de son palais, et de toutes les fées de sa famille qui étaient tous dans un grand respect autour d'elle ; il y avait auprès de son lit un bureau de corail à pièces rapportées, couvert d'une écritoire d'or émaillé, avec des papiers, des livres et des instruments de féerie, et sur le pied de son lit quelques petits chiens, et un peu plus bas sur des carreaux des perroquets, des nains, et des singes, et enfin tout ce qui sert à l'amusement des grands.
La princesse fut placée auprès de la fée dans un fauteuil d'un prix infini, il était d'une broderie d'or relevée de perles en grande quantité partout où elles pouvaient être mises sans incommoder. Aussitôt que la princesse fut assise, les premiers discours de civilité étant finis, tout le monde se retira par respect pour laisser la princesse et la fée en liberté de s'entretenir ; lorsqu'elles furent toutes deux seules, la fée recommença les offres qu'elle avait déjà faites de son ministère dans les grands desseins qu'elle savait que la princesse avait dans la tête ; la princesse lui fit des remerciements du riche présent qu'elle lui avait fait, c'était cette cassette, que la fée lui avait laissée lorsqu'elle la visita, qui était pleine de pierreries de grand prix ; la fée lui dit qu'elle lui en fournirait toujours quand elle en aurait besoin pour des desseins aussi légitimes que les siens, et lui donna dans le même moment encore une cassette pleine d'or monnayé, afin qu'elle s'en pût servir dans les premières occasions, en attendant qu'elle eût pu trouver à vendre ses pierreries ; elle lui donna aussi des perroquets qui étaient fées, afin qu'elle pût s'en servir pour porter de ses nouvelles à ceux avec qui elle entretiendrait des intelligences, et pour pouvoir apprendre par des espions si peu suspects, tout ce qui se passerait chez ceux de qui elle aurait sujet de se défier. Avec ces moyens de réussir dans son entreprise et tous les conseils, et les instructions que la fée lui avait données, la princesse prit congé d'elle en l'assurant d'une reconnaissance éternelle ; elle était impatiente de revoir le prince son mari, et de mettre en œuvre tous les moyens qu'elle avait de conduire un grand dessein, ce qui la fit partir de son château après y être encore demeurée seulement quelques heures.
Le prince eut beaucoup de peine à ajouter foi aux premiers discours que lui faisait la princesse de ce qui lui était arrivé, ce qui n'est pas surprenant ; le lecteur fera peut-être aussi quelque difficulté de croire la relation que j'en fais ; cependant le prince crut enfin tant de marques sensibles de ce que disait la princesse qu'il se résolut à tenter la fortune ; l'or et les pierreries qu'il voyait étaient surtout des preuves convaincantes de ce qu'il entendait dire. Les perroquets achevèrent de le convaincre, ils faisaient devant les gens en qui ils avaient confiance des conversations plus raisonnables que celles des hommes ordinaires ; partout ailleurs il leur échappait, comme à tous les autres perroquets, seulement des mots mal articulés sans aucune suite.
Le prince ne doutant plus de la puissance de la fée qui favorisait son dessein crut qu'il n'y avait plus de temps à perdre, il envoya de concert avec la princesse un de ses perroquets, bien instruit de ce qu'il avait à faire, pour se tenir auprès du gouverneur général de tout le royaume avec ordre de revenir incontinent s'il apprenait qu'il eût quelque connaissance de l'entreprise. Le perroquet étant allé dans le jardin du gouverneur, après avoir volé d'orangers en orangers pendant une heure ou deux, se laissa prendre, et ayant été présenté au gouverneur, il fut trouvé si joli et si caressant que le gouverneur le fit placer dans son cabinet dans une cage magnifique d'où il sortait quand il lui plaisait ; il se servait de cette liberté pour voler toujours partout où il voyait le gouverneur, particulièrement quand il ne voyait qu'une seule personne avec lui, de telle sorte qu'il ne se parlait d'aucune affaire qu'il n'en eût connaissance ; ayant volé trois ou quatre fois dans le jardin, et étant revenu incontinent, on ne l'observa plus, ce qui lui donna la facilité de rendre compte de ce qu'il avait appris de nouveau à un autre perroquet que le prince envoyait de temps en temps pour en être instruit ; par où le prince et la princesse tirèrent mille instructions qui leur firent prendre des mesures certaines pour leur entreprise.
Les autres perroquets furent employés en plusieurs endroits du royaume pour porter et rapporter des nouvelles, et s'en acquittèrent avec toute la fidélité qu'on pouvait désirer ; les pierreries furent vendues dans les grandes villes et l'argent qu'on en reçut aussi bien que celui qu'on tenait déjà de la libéralité de la fée fut distribué avec tant de sagesse, et ensemble tant de bonheur, que tout le royaume s'étant soulevé en un même jour, les garnisons de l'usurpateur furent presque partout désarmées, et ce fut avec si peu de sang répandu qu'il n'y a pas d'exemple parmi les hommes qu'une pareille révolution ait été préparée et exécutée avec tant d'ordre.
Les étrangers ayant été congédiés, le prince et la princesse furent couronnés dans la ville capitale, au milieu des acclamations de tous leurs sujets, qui étaient charmés de revoir leur légitime maître sur le trône et un maître si aimable qu'il ne pouvait être égalé en mérite que par la princesse qui avait partagé le soin d'une si belle entreprise.
Le prince et la princesse revêtus de la qualité de roi et de reine songèrent que pour se conserver contre des ennemis très puissants, il fallait faire des alliances avec des potentats qui eussent intérêt de balancer la puissance de leurs ennemis ; ils n'eurent pas de peine à y réussir, ils eurent recours à des princes accoutumés à soutenir les faibles, et ménagèrent une alliance chez eux pour l'aîné de deux princes qui leur devaient le jour. Ces deux princes promettaient beaucoup dans leur première jeunesse ; mais l'aîné s'étant démenti, les sujets ont mieux aimé obéir au cadet, et le mariage proposé aussi bien que la couronne a été pour lui ; quand la princesse qui était destinée à l'épouser arriva dans la capitale du royaume dont elle allait recevoir la couronne, elle y fit son entrée au bruit de cinq cents coups de canon tirés le long de la rivière qui conduisait au palais ; si cette princesse qui était une des plus aimables personnes qu'on ait jamais vues n'a pas été aussi heureuse qu'il semblait qu'on dût se le promettre, c'est que le roi et la reine qui avaient causé la révolution par leur sagesse ne vivaient plus, et que la fée qui les avait protégés avait quitté le royaume depuis la perte qu'elle avait faite d'un prince et d'une princesse si aimables, et qui avaient conservé pendant leur vie une reconnaissance parfaite de ses faveurs.
***
Conte du Chevalier de Mailly
1657 - 1724

2 commentaires:

  1. savez-vous que la fée Mélusine a toujours sa garde de chevaliers.
    je vous invite à le découvrir au
    www.ordredemelusine.com
    bravo pour votre site. jmaf

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  2. Merci beaucoup pour ce lien !
    Je l'ai mis dans la rubrique des Gardiens de Trésor pour inviter tous ceux que cela intéresse et je vais le lire attentivement !
    Encore MERCI

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