mardi 11 août 2009

L'autre histoire du baobab

L'autre histoire du baobab, c'est mon ami Mansour qui me l'a racontée, pour que je vous la dise plus tard, à mon tour.

Mansour est sénégalais. Aussi, lorsqu'il parle de l'éléphant des arbres, il le nomme Gouÿe, ainsi qu'il se doit. Mais de peur de nous embrouiller, je continuerai à employer le terme de baobab auquel, nous autres, braves européens, nous sommes habitués.

J'espère que Mansour ne m'en voudra pas. Il est ingénieur agronome et connaît bien les arbres, surtout ceux de son pays, mais il est resté plein d'indulgence pour les humains.

Voici l'histoire qu'il a narrée, comme nous prenions le frais, assis sous le baobab, au milieu de la place de son village.


Un jour, figurez-vous, un roi avait une fille qu'on pouvait sans flatterie considérer comme la plus belle du pays. Des bords du Niger à ceux du Sénégal, ce n'était qu'un cri d'admiration, lorsqu'on l'évoquait. Et le roi dut charger l'un de ses ministres de s'occuper uniquement de toutes les demandes en mariage, que, du plus puissant et du plus humble, ses sujets lui adressaient.

Le pauvre ministre allait succomber à la tâche lorsque le roi prit enfin une décision. Des ministres comme des candidats-gendres, on en trouve, mais peu se montrent dignes de la confiance qu'il leur faut mériter.

- Je marierai Aïda, dit-il, à celui qui traversera d'un seul coup de flèche l'énorme baobab dressé sur la place, devant mon palais. Que tous ceux qui sont assez prétentieux pour espérer la main de ma fille se rassemblent au premier matin de la prochaine lune, avec leur arc et leur flèche. Le plus fort et le plus adroit gagnera… mais je doute qu'on le reconnaisse.

En vérité, le roi aimait tellement sa fille qu'il appréhendait de la voir partir au bras d'un mari, fût-il le prince le plus fortuné de la terre, le plus beau ou le plus intelligent. On a beau être roi, on est toujours un père, n'est ce pas ?

Or, parmi les amoureux de la princesse, on ne comptait pas que des princes, mais aussi des tisserands, des forgerons, des cultivateurs, des bons-à-tout et des propres-à-rien. Même les animaux de la savane et de la forêt rêvaient de la merveilleuse créature. En ce temps-là, les bêtes parlaient et il n'était pas interdit qu'elles songent à épouser une princesse. Surtout si elles s'en montraient dignes.


Ainsi, parmi tous les animaux de la savane et de la forêt, le lièvre comptait, plus que les autres, mériter l'insigne honneur d'être remarqué.

- Je ne suis guère fort et encore moins riche, déclara-t-il à son père. Mais qui peut nier que je me montre le plus malin ? La malice me paraît assurément la plus grande des bénédictions. N'est ce pas vrai, ô mon père ?

- C'est vrai, mon fils, répliqua le père-lièvre. Cependant, songe aussi que même le plus malin a souvent besoin d'un plus petit que soi.

Cette sage réflexion tomba fort bien dans l'oreille de notre ami, oreille qu'il avait longue, profonde et bien orientée.

Il se gratta le museau et médita un instant le conseil paternel puis, ayant salué le vieux et remercié comme il se doit, fila dans le profond du bois prendre contact avec une créature minusculette, celle-ci étant redevable d'un service ancien. Lequel ? Ma foi, j'ai oublié…

Le termite, car c'était lui, s'entendant appeler, ne tarda pas à se montrer.

- Termite, mon frère, dit civilement le lièvre, tu te souviens que je t'ai accordé mon aide chaque fois que tu me le demandais ? Et bien, à mon tour, j'aurais besoin de ton assistance.

- Avec plaisir, fit le termite, enchanté de se libérer. J'espère que cela est au moins dans mes capacités. À part de percer le bois, je ne sais rien faire.

- Justement, justement ! Je voudrai te demander de percer de part en part le gros tronc du baobab qui se dresse sur la place du village, en face du palais. Tu as le temps jusqu'à la prochaine lune. Et comme d'ici, la distance est bien longue pour un insecte de ta taille, si tu montes sur mon dos, en quelques bonds, à la nuit tombée, je t'y déposerai.


À la nuit tombée, le termite se laissa glisser de la fourrure fauve, grimpa sur l'arbre et, crac, croc, crac, se mit à l'ouvrage, sans perdre un instant. Le vent qui jouait dans les branches masquait de sa chanson le bruit ténu et nul n'y prit garde, des sentinelles qui, désormais, veillaient.

Tandis que le termite perçait, le lièvre rendit une visite à l'araignée. En lui promettant une pace de choix sous la plus belle poutre de son futur palais, il obtint en à-valoir du loyer une toile superbe et épaisse qu'il roula entre ses pattes pour en faire deux bouchons. Il les dissimula dans son terrier.

La veille du fameux jour, il emporta les tampons, pria la sarigue de les enfoncer dans les ouvertures, en échange d'un nouveau marché. Puis il rentra chez lui s'habiller.

La toile d'araignée grise et poussiéreuse ne pouvait se distinguer de l'écorce et personne ne s'aperçut de sa présence.


Enfin, le matin du tournoi, tams-tams, guitares, grelots et balafons donnèrent le signal des festivités.

Ce fut d'abord le tour des humains à s'essayer, mais personne ne récolta autre chose que des quolibets. Le roi, la princesse et la cour en étaient malades de rire.

Après la sieste, la délégation des gros animaux fit son entrée.

À tout seigneur, tout honneur, l'éléphant ouvrit le ban. Planté sur ses énormes pattes de derrière, tirant de sa trompe la corde d'un arc fait du tronc d'un palmier, il parvint à peine à enfoncer dans l'arbre le fer d'une flèche pourtant plus longue que le faîte d'une case.

Le lion, le buffle, ne se montrèrent pas plus heureux et leur fureur n'eut d'égale que l'hilarité des spectateurs.

Modestement, le lièvre s'annonça le dernier. Il avait tenu à revêtir un boubou brodé et une toque de velours rouge passementée qui lui donnait l'air d'un chef minuscule, mais parfaitement ridicule.

- Eh, dit le roi. Ce n'est pas carnaval, mon ami, et cet accoutrement, loin de t'avantager, te gênera plutôt aux entournures. De plus, si tu fermes un œil pour viser et baisses un peu l'oreille, chapeauté comme te voilà, tu n'y verras plus rien.

Le lièvre répondit avec dignité qu'il pensait plus seyant au futur gendre d'un roi de lui faire honneur par sa tenue, et qu'il n'avait pas besoin d'y voir pour viser, le sachant par cœur.

Saluant noblement le souverain, sa fille, les dignitaires, les chefs, les vieux et les féticheurs, il alla, trottinant dans sa belle robe, se placer face à l'arbre inviolé.

Nettoyant la poussière devant lui, il mit un genou en terre, sortit de sa poche son arc minuscule, déploya une flèche ingénieusement télescopique comme l'antenne du transistor qu'il avait vu chez l'épicier libanais. Il visa longuement de sous le rebord de l toque, baissa l'oreille et zoup ! lâcha la flèche.

Le dard partit en sifflant, traversa la toile d'araignée et sa pointe parut de l'autre côté en soulevant un petit nuage de poussière.

La foule en délire s'était levée. Tous hurlaient :

- Le lièvre a gagné ! vive le prince Lièvre ! Vive le marié !

Même l'éléphant, le buffle et le premier ministre se sentaient envahis de tant d'admiration qu'ils ne protestèrent aucunement de ce caprice de la fortune.


Le roi, prenant sa fille par la main, la mena à celui qui s'était montré digne d'être son fiancé. Le soir, on donna des fêtes inoubliables et les meilleurs danseurs du pays tournèrent toute la nuit autour du baobab en agitant leurs grelots.

Des réjouissances pareilles de nos jours, on n'en fait plus et c'est dommage. Rien que d'en parler, j'en suis fatiguée. Aussi, si vous voulez bien, je laisse la parole à un autre mai, qui vous dira, prochainement, comment le baobab, si l'occasion s'en présente, sait encore parler.


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