vendredi 24 juillet 2009

L'arbre géant qui possédait le feu

Le général Sherman est à la fois le géant le plus grand du monde et la créature la plus âgée. Sa tête vénérable, qui dominerait une maison de vingt-cinq étages, à quatre-vingt-trois mètres de haut, a vu passer près de quarante siècles. Autour de son pied énorme, trente personnes peuvent faire la ronde. Pour tout dire, vous le trouverez aux États-unis…
Un de ses frères aînés, Chicago Stump, mourut à l'âge de six mille ans, en 1891, et on découpa sa dépouille en morceaux pour la montrer aux visiteurs de l'Exposition internationale. Enfin, la masse de bois que représente le général Sherman équivaut à celle fournie par une forêt de cinq hectares et l'on pourrait construire avec, vingt-cinq maisons de six pièces…
Car le général est un arbre, un séquoia gigantesque de la forêt californienne, un big tree, comme disaient tout simplement les Américains, ses compatriotes humains. Ils ne se montrent pas peu fiers de lui, ainsi que de sa famille. Aussi, leur donnent-ils des petits noms d'amitié que les principaux monstres du règne végétal signaient sur une pancarte, en quelque sorte leur carte de visite.
Les forestiers, eux, éprouvent tellement de tendresse pour leurs mastodontes, qu'ils ne les nomment jamais que strump-sprounts ou "trognons de choux". Mais il faut être forestier pour se permettre autant de familiarité.
Le nom de famille du séquoia, proche parent du sapin, est un hommage à Sequoyah, un métis indien Cherokee, qui inventa un alphabet de quatre-vingt-six lettres, le seul capable d'exprimer la langue si compliquée de sa tribu. Alphabet géant, lui aussi.
Mais on dit également Red wood, "bois rouge", ce qui n'a guère besoin d'explication.
Autrefois… il y a des millions d'années, on trouvait des séquoias sur les quatre continents, ainsi qu'en attestent les fossiles découverts. Ces forêts colossales furent décimées à l'époque des grandes glaciations, et seules deux espèces ayant survécu se limitèrent pratiquement à l'État de Californie. Cse deux espèces sont le séquoia sempervirens ou "toujours vert" et le gigantea, "gigantesque". Cette distinction paraît un peu étrange, si l'on songe que toutes deux, aussi gigantesques l'une que l'autre, demeurent toujours vertes.
Ces deux rescapés firent donc preuve d'une résistance extraordinaire et le superintendant White, grand chef des garde-forestiers, a raconté qu'un arbre abattu conserve son feuillage pendant cinq ans !
Après la glace, le feu fut aussi l'ennemi des géants. Lorsque, succédant à la période glaciaire et aux déluges, de longs étés secs martyrisaient déjà les forêts, les premiers Indiens provoquèrent des incendies afin de créer des clairières ou des pâturages. Cette technique est la même partout dans le monde !
Ah! Ce n'était pas une mince affaire que de réduire en cendres de pareils arbres, et les jeunes sujets furent naturellement les premières victimes.
En effet, l'écorce ses séquoias est semblable à l'amiante, cette roche filandreuse dont on se sert pour les revêtements ignifugés. Les Peaux-Rouges essayèrent, en vain, de détruire les big trees, en allumant des brasiers entre les racines. Les arbres torturés ne succombèrent pas, et la plupart d'entre eux montrent de véritables cavernes, cicatrices énormes de brûlures. On trouve ainsi, au fond de ces plaies, du charbon de bois qui remonte à des centaines d'années.
Chose plus étonnante encore, le bois et l'écorce du séquoia se régénèrent rapidement pour repousser par-dessus les traces de brûlures. Le bloc de charbon se trouve alors inclus dans l'aubier et on ne le découvre qu'en débitant l'arbre, ce qui nécessite un fameux travail !
Aussi, les Indiens Nez-Percé, venus par là et découvrant ces vestiges de déprédations racontèrent à leur façon cet étonnant mystère : des arbres vivants qui renfermaient du charbon, tout comme une montagne !...

C'était bien avant que les hommes n'apparaissent sur terre. Dans ce temps-là, les animaux et les arbres se promenaient partout et faisaient la conversation. Comme vous et moi. Le plus grand des arbres, celui qu'on appellera le séquoia, commandait à tous. Lui seul connaissait le secret du feu. Il en concevait un orgueil qui n'avait d'égal que sa taille. (Encore qu'en ce temps-là, les séquoias étaient considérables, mais non gigantesques !...)
Aucun autre arbre ne possédait une telle magie, ni aucun animal. Lorsqu'apparurent les grandes glaces, seuls parmi toute la création, les séquoias pouvaient se réchauffer, ce qui rendait bien tristes leurs contemporains.
Au plus profond d'un hiver particulièrement rigoureux, les animaux arrivaient à peine à respirer, tant l'air leur gelait les poumons. Aussi demandèrent-ils très poliment aux séquoias de les aider.
- Vous transmettre notre secret ? ricanèrent les géants. Non, mais… vous plaisantez ! Pour qui vous prenez-vous, minuscules ?
Plus d'une fois, on présenta des pétitions, mais il s'avéra bientôt qu'il n'y avait rien à faire. Finalement, le castor eut une idée. C'est un animal fort ingénieux, vous savez. Grelottant un peu moins que les autres, à cause de son épaisse fourrure, il leur dit :
- J'ai un plan. Je crois que c'est le moment ou jamais. Laissez-moi faire. Parole d'honneur, ça marchera. Vous allez voir si je ne déposséderai pas ces grands prétentieux d'un privilège inadmissible.
Pourquoi avait-il choisi précisément ce moment-là ? Eh bien, parce que les séquoias devaient tenir leur assemblée, leur pauw-pauw, sur les bords de la rivière Grande-Ronde.
- J'y vais, moi aussi, annonça Castor. À titre d'observateur.
De mauvaises langues, comme la pie, le cactus, le hérisson et la vipère, assurèrent qu'en fait, les séquoias allumeraient leurs brasiers sur les bords de la rivière, pour se tenir au chaud pendant qu'ils palabreraient, et que Castor voulait tout simplement s'y dégeler un peu.
- Un prétexte, je vous dis.
Autour des feux, les séquoias placèrent des sentinelles, de façon que, lorsqu'ils sortiraient de leur bain et se réchaufferaient, personne ne les dérangerait. Je pense que le bain glacé en commun faisait partie du cérémonial de l'assemblée.
Les gardes, fort vigilants et choisis pour leur taille impressionnante, tenaient en respect arbres, plantes et animaux qui, de loin, grelottaient en rageant.
Avant que les sentinelles ne prennent leur poste, castor se cacha sous la berge. Il attendit et ouvrit bien ses grands yeux.
On alluma le feu, mais le déplacement de tous ces arbres autour de lui fit comme un courant d'air et un tison roula, roula… Il allait juste tomber à l'eau, lorsque castor s'en empara.
Il cacha le brandon sous le creux de son bras et nagea aussi vite qu'il le put de trois pattes. Son épaisse fourrure le protégeait de la brûlure, mais il faisait tellement froid que c'est à peine s'il ressentait quelques démangeaisons.
Au plouf qui suivit son plongeon, l'alerte fut donnée. Les séquoias se lancèrent aux trousses du voleur, mais leur taille les gênait considérablement. D'autant que la rivière se mit alors à faire des méandres dans lesquels les arbres ne pouvaient virer. Depuis ce temps-là, les cours d'eau demeurent sinueux.
Finalement, les séquoias hors d'haleine, enchevêtrés les uns dans les autres et très vexés, abandonnèrent la poursuite. Ils reprirent pied tous ensemble, mais ils étaient si engourdis par le froid qu'ils restèrent là, tout bêtes, à se serrer les uns contre les autres. Ils prirent racine et constituèrent la première forêt, la plus dense qu'on ne verra jamais.
Ceux qui étaient restés sur le lieu du pauw-pauw se lancèrent à leur tour à la poursuite, en courant le long de la rive. Hélas, castor était si petit et si agile qu'on le perdit de vue.
Astucieux, l'un des arbres grimpa sur une colline. De là, il pouvait voir la Snake-River, la rivière aux serpents, dans laquelle se jette la rivière Grande-Ronde.
- Je le vois ! Je le vois ! cria-t-il. Il donne du feu aux saules de la rive ouest, qui se penchent pour l'attraper. Courez ! Courez ! Mes frères !...
Mais lorsqu'ils arrivèrent sur la rive, castor avait déjà replongé. Le séquoia avait beau se dresser, il ne l'apercevait plus. Et pas une colline à l'horizon qui puisse l'aider.
S'adressant au Grand-Esprit, qui regardait la scène du haut du paradis, l'arbre supplia :
- Grand-Esprit ! Aide-moi pour que je puisse mieux voir où a disparu de chenapan !
Le Grand-Esprit s'amusait tellement qu'il en était tout bienveillant. Il fit un signe de la main. Le séquoia se mit à enfler démesurément et devint gigantesque.
Je le vois ! Je le vois ! cria-t-il. Il est sur la rive est, il donne du feu en passant au bouleau.
Mais ce dernier, un peu maladroit dans sa hâte, s'éclaboussa de cendres. Depuis ce temps, son tronc est tacheté de blanc.
- Courez ! Courez ! Mes frères ! hurlait le séquoia, et il s'élança lui aussi pour montrer le chemin.
Hélas, depuis qu'il est devenu un géant, il restait paralysé. Fixé en terre, il ne pouvait plus faire un mouvement.
Seules ses branches, les plus fines ployaient quand il remuait la tête avec désespoir.
- Ô Grand-Esprit ! Quel tour m'as-tu joué, rugit-il. Me voilà bien, à présent. S'il te plaît, arrête ta magie.
- Ma magie est à moi, et je la garde, répondit le Grand-Esprit. Ne vouliez-vous pas garder pour vous le vôtre tout à l'heure ?
- Mais je n'étais pas seul à posséder le feu. Tu as transformé certains de mes frères en forêts. De moi, tu fais un géant immobile. Regarde les autres qui courent par la campagne et se moquent de moi. Tu trouves cela juste, toi ?
- Assurément, ce n'est pas juste, admit le Grand-Esprit.
Et il fit un geste. Tous les séquoias s'arrêtèrent sur place, figés pour l'éternité. Figés, mais non pas muets… car, d'une seule voix, ils réclamèrent.
- Pourquoi lui est si gigantesque, et pas nous ? Tu trouves cela juste, toi ?
- Assurément non, ce n'est pas juste, reconnut le Grand-Esprit.
Et il fit un geste. Tous les séquoias devinrent immenses. Leur satisfaction ne dura pas car de leurs voix énormes, ils reprirent leurs jérémiades.
- Ô Grand-Esprit, nous avons peut-être péché en gardant le feu par devers nous, mais les autres arbres sont des voleurs. Pourquoi peuvent-ils marcher et pas nous ? Tu trouves cela juste, toi ?
- Assurément, assurément, ce n'est pas juste, concéda le Grand-Esprit.
Et il fit un geste. Tous les arbres à qui Castor avait passé le feu se figèrent instantanément, ainsi que tous ceux qui l'attendaient. Bientôt leurs voix se mêlèrent à celles des séquoias.
- Les autres gardaient le feu, et nous ne le possédions pas. Ils sont devenus géants, et nous pas. Tu trouves cela juste, ô Grand-Esprit ?
Le Grand-Esprit commençait à avoir les oreilles cassées.
- Vous vouliez le feu ? cria-t-il. Gardez-le. Et gardez votre taille. Vous serez, de plus, condamnés à le transmettre chaque fois que les Indiens que je créerai, lorsque j'inventerai les hommes, frotteront deux morceaux de bois. Quant aux autres arbres, avant qu'ils ne se mettent à réclamer quelque chose, à tous, j'enlève la parole. Comme cela, on ne me fatiguera plus. Les animaux ont voulu voler les séquoias. Désormais, ils auront peur du feu et en sauront jamais s'en servir. Je le réserve pour les hommes. Et toi, Castor, petit chenapan, je et condamne à vivre sous les berges, puisque c'est là que tu espionnais tout à l'heure. Tu n'auras plus de poil au creux de ton aisselle, là où le tison a brûlé. Tu passeras ta vie dans l'eau froide. Tant pis pour toi. Voilà ce que je trouve juste.
Il allait se rasseoir, lorsqu'il se ravisa, car les animaux protestaient.
Désormais, je vous enlève aussi la parole, car vous m'importunez. Je ne veux plus rien entendre.
Et pour que chacun se souvienne de cette histoire, j'ordonne que désormais les séquoias portent en leur tronc des traces de feu et des vestiges de charbon. Leur bois demeurera rouge comme les braises. Et ils vivront des milliers d'années pour en attester longtemps. Maintenant que j'ai la paix, je vais pouvoir songer tranquillement aux hommes. Ce n'est pas eux qui réclameront, j'en suis sûr.
Hélas, dès que les hommes furent créés, qu'ils connurent le feu, ils incendièrent inconsidérablement la forêt autour d'eux.
Ayant la parole, ils se disputèrent, se plaignirent… Le Grand-Esprit, découragé par tant d'ingratitude, ne tarda pas à dire à son tour :
- Vous trouvez cela juste, vous ?


***
Tiré des contes et légendes des arbres de la forêt

Maguelonne Toussaint-Samat

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Ici séquoïa millénaire au National Park

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