lundi 20 juillet 2009

Le chapeau noir

La plupart des gens meurent au dernier moment…
Céline

L’on raconta au moins un siècle durant, dans la vallée, l’étrange histoire de Touldreuz, où une carrière fut jadis ouverte à même l’abrupte falaise de schiste surplombant le chemin de contre-halage dans une section rétrécie du canal de Nantes à Brest.
Tout là-haut, dans une maisonnette de pierres bleues, coiffée d’ardoises, survivait Leonig, petit homme sans âge et sans famille que les rares promeneurs surprenaient à marmonner d’inintelligibles propos en jetant dans le précipice des pierres qui ricochaient sur la pente et rebondissaient jusque dans l’eau plate du bief.
On accédait par le haut à l’habitation de l’ascétique ermite, au moyen d’une voie charretière serpentant dans une lande d’ajoncs maigres. Une barrière de rondins protégeait des risques du gouffre au droit du modeste domicile où s’enfermL'Ankou, thème de la bande dessinée par Jean-Claude Fournier, parue en 1977 et traduite en breton en 1978.ait le fantasque misanthrope lors de toute approche inconnue.
Les derniers témoignages sont ceux du recteur de la paroisse qui s’obstinait à lui rendre périodiquement visite pour des raisons liées à l’exercice de son ministère et ce qu’il raconta peut être considéré comme compatible avec le secret de la confession. L’on ignora d’ailleurs si le dernier carrier de Touldreuz eut des convictions religieuses de présumé bon chrétien car on ne l’aperçut jamais aux abords de l’église. Et l’on imaginait mal qu’il pût décemment aller à la messe le dimanche vêtu de ses inamovibles haillons.
Il faisait le désespoir du prêtre car à l’affirmation de la parole du Christ il opposa avec entêtement la fatalité de l’Ankou. L’on ignorerait même la présence de l’Ankou dans le mysticisme des populations éparses du pays sans l’avènement de cette incroyable aventure.
Survivance païenne et incontournable symbole, le squelettique Ankou est sculpté dans le granit de chapelles anciennes, brandissant une faux. Les érudits de la foisonnante tradition orale ont défini l’Ankou comme le moissonneur et le charretier de la mort : un grand diable maigre, le visage assombri par un large chapeau, debout sur un char grinçant et lourd tiré par un cheval noir et où il empilait sa récolte…
Nommé aussi le grand valet, il emportait les défunts vers un mystérieux au-delà. Étaient-ce les âmes ou les corps ? Les moribonds percevaient, dit-on, de sinistres grincements d’essieux dans les chemins creux et les landes désertes et, dans un avant-dernier soupir, admettaient la fatalité : "C’est l’Ankou". L’Ankou était l’image de la mort et la mort en personne.
Le recteur de Plomenezdu multiplia en vain ses visites à Leonig que le crépuscule de l’âge courbait inexorablement et que l’idée de l’Ankou obsédait. C’était l’époque où les fidèles remarquaient au fond de l’église, lors des messes d’enterrement, un inconnu mystérieux et distant dont la silhouette indistincte se fondait dans la pénombre. Il restait debout et toujours couvert, malgré l’usage, d’un vaste chapeau noir. Ce fut un rude automne et des pluies torrentielles inondèrent la région. Le cours torrentiel du canal noya les terres, charria des arbres. Confiné dans son penn-ti où le bois mouillé ne chauffait plus l’âtre, Leonig attendait l’Ankou.
Dés que la tempête se fut calmée, le recteur prit de bon matin le chemin de Touldreuz. Il évita de peu la chute dans le gouffre de la carrière, que ne protégeait plus la barrière de rondins emportée par un éboulement de pierres et de boue et se réfugia dans la maisonnette qu’aucune clef jamais ne ferma. Leonig gisait sur sa paillasse, respirait avec peine et par saccades et articulait : "l’Ankou". Le prêtre dressa l’oreille. Un couinement d’essieu mal huilé se rapprochait.
Et l’homme de Dieu s’empressa d’administrer l’extrême-onction au mourant. Le grincement lugubre s’accéléra. Et soudain, un hennissement affolé et un hurlement diabolique précédèrent un grand fracas répercuté dans le val, puis des crépitements de pierraille qui se turent peu à peu. "L’Ankou", articula encore Leonig avant de rendre son âme à Dieu. "Dieu merci, pas à l’Ankou", commenta plus tard l’abbé, qui était arrivé à temps.
Les autorités se penchèrent à leur tour sur l’oublié de Touldreuz rappelé à Dieu et sur le mystérieux accident. La disparition de la barricade était-elle imputable aux intempéries ? La question se serait posée de savoir si elle n’avait pas été volontairement descellée. Au pied de l’inaccessible falaise, les débris d’une grande charrette jonchaient un monceau d’éboulis et une roue intacte tournait encore, crissant sur son essieu… Puis le tout fut emporté par le flot.
L’abîme de la perplexité fut à son comble lorsqu’on découvrit dans les fourrés épineux hérissant les abords de Touldreuz un très grand chapeau noir à très larges bords.
On le conserva religieusement jusqu’au jour des funérailles de Leonig qui furent célébrées devant une nombreuse assistance avec un faste inhabituel et une rare ferveur.
A l’église, le prêtre avait déposé sur le cercueil le grand chapeau noir. Dans la foule, on se retournait souvent et avec crainte vers le fond de l’édifice où n’apparut pas l’inconnu.
Le chapeau fit ensuite l’objet de soins fétichistes : il attirait à la sacristie, fidèles et curieux, contemplant avec un respect idolâtre et morbide le couvre-chef mythique enfermé dans une vitrine. Et au suivant jour des morts, sous les regards fascinés, la relique n’apparut plus. Derrière le verre ne subsistait qu’un amas informe de cendres noires. Le curé entrouvrit avec prudence le panneau transparent qui libéra une fumée dense et âcre. Un ange passa.
L’ecclésiastique éternua, s’essuya les yeux et prononça d’un ton pénétré : "Je vous le dis, mes frères, l’Ankou est mort". Il se signa.
Et à partir de ce jour, dans la vallée, on mourut enfin tranquille.

***
Nouvelle de mon ami Henry Masson
Châteauneuf-du-Faou – Finistère Sud
Dont je remercie ici sa gentillesse
à me confier ses histoires pour mon magazine

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Image : L'Ankou, thème de la bande dessinée par Jean-Claude Fournier,
parue en 1977 et traduite en breton en 1978.
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