mercredi 14 janvier 2009

La Tour de la Belle Allemande

Un temps jadis, il y avait un banquier qui, séduit par les deux fleuves et les deux collines de Lyon, y habitait. Comme tous les banquiers, qui se respectent, il était fort riche et - chose plus rare - avait une fille très belle, bien portante et intelligente, à qui il ne manquait qu'un mari.
Vous pensez bien que son père, qui faisait tout ce qu'elle désirait, lui en avait déjà présenté plusieurs. Mais Jeanne - ainsi se prénommait cette jeune fille - rêvait d'un garçon de son âge, jeune et beau.
Or, tous les prétendants amenés par son père la fatiguaient par leur insignifiance et la rendaient triste par leur âge avancé. Il semblait que seul l'étalage de leur richesse eût pour eux quelque intérêt. Hélas ! Jeanne ne pouvait guère espérer que son père comprendrait ses sentiments. D'autant qu'elle venait de rencontrer, à un bal, un garçon très brun, aux magnifiques yeux noirs, et elle décida incontinnet qu'elle passerait sa vie avec lui. Celui-ci manifesta à son égard des dispositions tout aussi avenantes et ils se dirent que lorsqu'ils seraient mariés, le bonheur n'aurait point de secret pour eux.
Mais le père de Jeanne fut d'un avis radicalement opposé. Il fallait s'y attendre, car il avait découvert que le garçon n'offrait pour tout bien que sa jeunesse et pour avenir qu'une situation de petit employé dans une maison de soieries. Il se refusait dons à voir en lui un futur gendre et enjoignit à sa fille de ne plus le rencontrer désormais.
Deux jours durant, la figure gonflée par les larmes, Jeanne se promena dans l'appartement de la rue Saint-Georges, espérant vaincre la sévérité de son père. Par malheur, l'obstination de l'une semblait renforcer l'obstination de l'autre.
- Mais que faire ? se disait Jeanne qui voyait que prières, instances et chagrin, tout était inutile.
Quand un beau matin, elle entendit des cailloux projetés contre sa fenêtre, elle l'ouvrit et plouf, le garçon entra dans la pièce et atterrit aux pieds de Jeanne.
- Voilà Jean, dit-il.
- Jeanne t'attendait, répondit-elle dans un éclat de rire.
Quand ils furent remis l'un de son effronterie, l'autre de sa surprise, ils recommencèrent à faire des projets d'avenir, jusqu'au moment où le banquier, entendant du bruit dans la chambre de sa fille, s'avisa d'y entrer.
Heureusement, Jeanne, qui avait l'ouïe très fine, eut le temps de cacher Jean dans une vieille pendule à balancier, puis elle ouvrit la porte. Son père, ne voyant qui que ce fût avec elle, murmura quelque chose, semblant assez embarrassé.
- Il ne faut pas parler toute seule, dit-il enfin, c'est ridicule...
- Pourquoi ? fit doucement Jeanne qui riait sous cape.
- Pourquoi ? Répéta-t-il aussitôt d'un ton belliqueux. C'est moi qui te demande pourquoi cette pendule s'est soudain arrêtée ; la chose me paraît difficile à expliquer, car je l'ai remontée ce matin même et...
Et il alla voir.
Ce qu'il découvrit le laissa d'abord muet de rage, puis il déclara d'une voix tremblante :
- Tant pis pour vous, Monsieur ! Mais je vous prends en flagrant délit et j'agirai en conséquence.
Jean rassembla prestement les talons, salua bien bas et, respirant profondément, il en profita pour faire une demande en mariage en bonne et due forme, ce qui eut pour résultat d'attiser encore la colère du banquier.
Je ne sais comemnt tout se serait terminé, si Jeanne n'avait ouvert brusquement la fenêtre. Son père baissa alors la voix, craignant par-dessus tout le scandale, et Jean en profita pour reprendre le chemin d'où il était venu.
Mais le lendemain, le banquier trouvait le moyen de le faire interner au château fort de Pierre-Scize. Quant à Jeanne, il l'emmena dans une maison de campagne, sur les bords de la Saône, et l'y enferma, en lui disant qu'elle en retrouverait sa liberté qu'en cédant à sa volonté et en épousant celui qu'il lui avait choisi.
- Comment sortir de cette prison ? se disait la jeune fille, éplorée et pleine d'une farouche détermination.
Tandis qu'elle essayait de résoudre ce problème, elle découvrait que cette maison était en réalité une haute tour, non loin de l'île Barbe, formée par un rocher escarpé. Des gardiens veillaient sur elle, avec la sollicitude de saint-bernard, et elle ne pouvait rien faire sans qu'ils fussent au courant.
Elle commençait à désepérer quand, par un après-midi très chaud, dissimulée derrière un buisson, elle vit une petite vieille qui ressemblait à la fée Carabosse. Peut-être était-ce elle ?... Comme la petite vieille l'observait, marchant sur la pointe des pieds, Jeanne s'approcha. La vieille lui remit un papier plié en quatre, et disparut comme elle était venue.
Ce papier était une lettre de Jean qui lui disait d'avoir confiance. Des jours meilleurs viendraient bientôt. Jeanne répondit en déposant sa missive sous le buisson qui ne tarda pas à devenir une véritable boîte aux lettres. Ce fut ainsi que la jeune fille apprit le projet de Jean de s'évader du château de Pierre-Scize, en se précipitant du haut du rocher dans la Saône.
Le jour dit, elle monta au sommet de la tour, d'où elle pouvait voir d'un côté le Beaujolais et ses vignobles, et de l'autre des villas et leurs jardins. La Saône serpentait à ses pieds.
Et soudain, alors que le doux murmure des grillons montait dans l'air chaud, une série d'explosions ébranlèrent la tour, des coups de fusil qui firent aboyer les chiens.
Jeanne, courageusement, demeura à son poste d'observation, songeant à Jean, l'encourageant du geste et de la voix, à traverser le fleuve et à venir la rejoindre, bien qu'elle ne le vît pas.
Inquiète et tremblante dans le silence soudain, elle allait d'un côté et de l'autre, se demandant si les coups de fusil n'avaient point tué Jean.
Puis elle s'avisa qu'il valait mieux rentrer et, parvenue au bas de la tour, elle courut au buisson et trouva la petite vieille...
Qu'arriva-t-il ensuite ? Nul ne le sut jamais. Jeanne disparut ainsi que Jean. Et le banquier mourut de chagrin sans pouvoir éclaircir le mystère.
Pour rappeler ce souvenir, seule demura la tour que les gens de Lyon et des environs nommèrent désormais : "la Tour de la Belle Allemande".

***
Contes et légendes du Lyonnais, de la Bresse et du Bugey.
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