vendredi 2 octobre 2009

La Sylphide et le Laird

Les châtelains écossais se croiraient déshonorés si vous refusiez de croire aux fantômes "attachés" à leurs castles. Non seulement, ils font partie de la tradition, mais encore leur présence est une question de "standing". Is'nt ?
Les rares forêts qui subsistent encore de la couverture végétale si dense des Iles Britanniques au climat, traditionnellement, lui aussi, humide, se doivent, de la même manière, de cacher au plus profond de leurs taillis, des esprits éthérés. Si vous expliquez qu'il s'agit d'un lambeau de brouillard accroché aux feuilles, l'Écossais chez lequel vous êtes invité à la chasse au renard, vous regardera d'un air peiné. La chasse au renard, comme les fantômes, tient des institutions nationales et on refuse de les croire périmés.
Ces chevauchées folles à travers plaine set bois donnent à chacun l'illusion qu'il est redevenu un des compagnons de Robin des Bois fonçant dans la fameuse forêt de Sherwood ou l'un des chevaliers de la Table Ronde traversant celle de Northumberland.
**************
Il y a quelques centaines d'années, un laird (seigneur) écossais chassait dans les bois dont il ne reste que quelques vestiges, autour du mont Macduhel, entre le massif du Grampiam et l'Inverness, au cœur de l'Écosse. Les éleveurs de moutons les ont encore épargnés.
Menant le train, Donald MacDonald poursuivait un renard magnifique dont, parfois, il se demandait si la bête n'était pas... multiple, car à plusieurs reprises, de buissons différents et presque simultanément, un éclair roux avait jailli sous les sabots des chevaux.
Par ce délicieux jour de printemps, le vent égrenait sur la harpe des branches des accords pareils à des rires harmonieux et légers.
Même les merles et les mésanges saluaient les vains efforts des poursuivants, de leur sifflet moqueur.
La jument du jeune laird ayant fait un écart, la troupe de ses compagnons, emportée par son élan, le dépassa comme une bourrasque pour s'engouffrer dans le hallier. Donald parvint à maîtriser sa monture et la fit danser sur place jusqu'à ce qu'elle se calme.
A ce moment-là, il vit la bête rousse, presque au-dessous de lui, affalée au pied d'un tremble et qui, visiblement exténuée, tirait une langue pendante. Puis le renard, paraissant soudain véritablement changer de mine, leva vers le jeune homme ses yeux étincelants et considéra son poursuivant avec un grand intérêt.
Chasseur et chassé se regardaient l'un et l'autre. Des deux, le renard semblait le moins étonné. Alors, Donald, descendant de cheval, fit quelques pas. Le renard remua seulement une oreille et, ma parole, il souriait ! Donald, d'un geste furtif, voulut prendre une flèche dans son carquois, mais pftt!... le rouquin disparut.
C'est alors que derrière le dos du jeune homme, une créature transparente bondit, du pied de l'arbre où elle était assise, pour souffler sous le nez du cheval. Celui-ci se cabra, puis s'enfuit affolé.
Une autre fée - car elles étaient toute une bande - lança d'un autre arbre une noisette qui, en roulant, devint grosses comme un renard, long et poilu, et Donald crut que sa proie reparue détalait. il courut. Une troisième sylphide, haut perchée, jeta une brindille devant le chasseur et celui-ci sentit une fourrure frôler sa jambe.
Et de buisson en taillis, de tremble en ormeau, de charme en chêne, les futées se renvoyaient le garçon courant en tous sens jusqu'à ce que, découragé et hors d'haleine, il se laisse tomber contre un tronc. Les fées ne s'étaient jamais autant amusées !
- Ah ! jeunesse ! jeunesse ! Comment prndre intérêt à un mortel qui ne siat que porter la mort aux créatures de bois ?
Et les branches dénudées des arbres secs s'agitèrent avec emportement, tandis que les vieilles sorcières qui les habitaient exprimaient ainsi leur indignation.
Donald, épuisé, s'endormit. Bientôt, autour de lui, traçant dans l'air et sur la mousse les figures d'un ballet exquis, des filles diaphanes mais ravissantes virevoltaient au rythme d'une musique inaudible à des oreilles humaines. De leur pas, naissaient des fleurs délicates, et leurs ailes de cristal irisé accrochaient les rayons de soleil pour les éparpiller en éclaboussures multicolores.
L'une après l'autre, chaque sylphide ployait sa taille fine jusqu'à déposer un baiser léger sur la joue du bel endormi, devant lequel elle passait.
Les vieilles fées étaient outrées.
- Quelle honte !
La plus âgée en perdit l'équilibre. Dégringolant de l'orme centenaire qui l'abritait, elle courut vers les coquines en agitant la branche à laquelle depuis si longtemps elle se cramponnait et qui l'avait accompagnée dans sa chute. Les autres sorcières, se dégageant d'une avalanche de feuilles mortes, se joignirent à elles et leur troupe furieuse et gesticulante entra dans le cercle enchanté qui se brisa.
Les petites fées s'égaillèrent dans le bois, tandis qu'un coup de vent emportait fleurs miraculeuses et feuilles sèches dans le même tourbillon.
Mais une des sylphides avait fait seulement mine de s'enfuir avec ses sœurs... Lorsque tout redevint calme, elle revint se poser près du dormeur comme un papillon léger.
Ne sachant que danser et rire, elle dansa pour exprimer son amour, bien qu'il ne puisse pas la voir. Elle dansa. Et lorsqu'il se réveilla et qu'il tendit le bras vers une libellule, celle-ci s'échappa en valsant encore autour d'un pinceau de lumière que le soleil couchant, doucement, remonta vers les cimes.
Revenu chez lui, Donald était si fatigué par son équipée, que ses bottes enlevées et son carquois déposé, il ne tarda pas à s'endormir de nouveau devant l'énorme cheminée où pétillait un tronc en feu.
Le "Hall" (château) MacDonald devait le soir même recevoir des invités pour une grande réception. Par les sous-sols, serviteurs et servantes s'affairaient mais la salle seigneuriale, encore déserte, n'en paraissait que plus silencieuse, tant à peine pénétraient à travers les murs épais les bruits de la cuisine et le charroi de la cour.
Il y eut un craquement et Donald ouvrit les yeux. Dans l'air flottait un parfum suave, bouffée des senteurs de muguets et de violettes. Puis se répercuta un tintement, comme l'écho d'une clochette en cristal. Donald, rejetant le plaid qui couvrait ses jambes, se leva et chercha autour de lui.
- Qui est là ? Répondez !
Un nouveau rire léger. Contre le pilier central, une jeune fille ravissante, avec grâce lui faisait révérence.
- Qui êtes-vous ? Par où êtes-vous entrée ?
La jeune fille mit un doigt sur ses lèvres et à pas lents, si légers, qu'elle semblait flotter au-dessus des dalles, elle s'avança, les mains tendues vers lui. Le garçon pétrifié par la joliesses de l'apparition, sentit soudain un étrange vertige l'anéantir.
- Comme tu es belle...
A ce moment-là, la porte s'ouvrit avec fracas et l'intendant, d'une voix joviale, annonça :
- Mylord ! Voici lady Kathryn, votre fiancée... Sir Douglas, son père et tous les yeomen (fermiers libres et non serfs) du domaine...
Au son des cornemuses et des tambours, un double joyeux cortège fit son entrée. Les tartans étaient aux couleurs des deux clans : bleu pour les gens de MacDonald, rouge pour ceux de Sir Douglas. Fermait la marche un gaillard portant un tronc d'arbre bien droit et si haut qu'il touchait la voûte. C'était le caber, que ce champion local pouvait projeter jusqu'à l'autre bout d'un champ.
Donald considérait ses invités d'un air un peu hagard, que tout le monde interpréta à la fois comme une surprise aimablement feinte et l'admiration méritée par la fiancée. Les cheveux de Kathryn flamboyaient, tels les carreaux de l'écharpe en tartan couvrant ses charmantes épaules. Et quelle vivacité !
A l'arrivée du cortège, la jeune fille mystérieuse s'était, elle aussi figée. Donald, se tournant vers elle pour la présenter, resta le geste en suspens, car il ne vit par terre qu'une feuille verte. Mais en se baissant pour la ramasser, il sentit contre ses doigts un frôlement imperceptible, le contact léger d'une jupe invisible... Oui, il l'aurait juré !
- Vous n'avez rencontré personne, en entrant ?
- Comme notre laird est bizarre ce soir...
- Comme il me parait songeur, mon fiancé...
Pendant le repas magnifique, le jeune seigneur fit de louables efforts, afin de se montrer charmant et heureux, mais c'est à peine s'il toucha du bout des dents aux mets présentés.
pourtant, jamais haggis n'avait été aussi réussi. A la cuisine, on avait veillé à faire cuire exactement pendant la quart de la journée cette panse de brebis farcie au gruau d'avoine. Quel délice !
Par moments, levant les yeux, il lui semblait voir la silhouette d'une jeune fille assise sur le rebord de la fenêtre et qui, triste, le regardait. Plusieurs fois, il se leva mais ne trouva rien.
- Ce n'est que la brise agitant le rideau.
Après le diner, on dansa. Donald exécutait machinalement les figures, lorsque dans sa main se glissa une menotte fraîche. Il lui sembla alors que la musique changeait et qu'un concert d'oiseaux remplaçait l'aigre refrain lancinant du "pipe".
Devant les yeux de l'assistance sidérée, Donald MacDonald, tout seul, tendant son bras dans le vide improvisa des pas étranges juqu'à ce que le cornemusier en laisse tomber son instrument, choqué au point de ne pouvoir plus souffler. Quel scandale !
Un des invités, Sir Malcom, amoureux depuis longtemps lui-même de lady Kathryn, profita du désarroi de celle-ci, abandonnée au milieu d'une figure par son cavalier, pour placer un compliment qui lui tenait à cœur.
A partir de ce moment-là, le bal alla vraiment de travers. Plus d'une fois, au moment des échanges de couples, non seulement Donald se trompait de rythme et ne se préoccupait plus de sa partenaire, mais encore les invités, eux aussi, s'embrouillaient. On eût dit qu'il y avait véritablement quelqu'un en trop. pourtant, à bien compter, personne de l'assistance ne se trouvait en deux endroits à la fois.
A la fin, c'en fut assez pour lady Kathryn et, criant...
- C'est elle ou moi !
... elle s'enfuit, suivie de Sir Malcom, de son père et de toute la noce. Chacun l'exhortant qui à la patience, qui à la vengeance, qui à la raison, donnait son avis et l'adjurait de l'écouter. Donald demeuré tout seul au milieu de la salle, y comprenait moins que personne. Un éclat de rire lui fit lever la tête. Assise sur le rebord de la cheminée, là-haut, près des poutres, posée comme une libellule de lumière, la jeune fille mystérieuse balançait les pieds.
Le laird, partagé entre la stupeur et l'admiration, allait l'implorer de faire attention à ne pas tomber, lorsque la fenêtre s 'ouvrit à la volée.
Le vent, en tourbillon, entra dans la pièce, renversa tables, bancs et le jeune homme lui-même, pour disparaître comme il était venu, emportant une lumière, que l'on vit tournoyer en direction de la forêt.
Sur la cheminée, la jeune fille avait disparu. Alors d'un bond, Donald sauta lui aussi par la fenêtre. Courant vers le bois, il criait :
- Attendez ! attendez !
Le feu follet sembla ralentir sa course, mais au moment même où le jeune homme allait l'attraper, il disparut pour renaître en mille flaques de lumière, tandis que la lune se levait. De partout, surgissaient des jeunes filles en robe de gaze claire. Donald allait de l'une à l'autre, sans pouvoir ni les saisir, ni les identifier.
Pourtant, il semblait bien que l'une des nymphes dansait mieux que les autres. A chaque fois qu'il la frôlait, le cœur de Donald battait davantage. Mais toujours, un double encore plus irréel se glissait entre eux et le faisait trébucher sur un buisson d'épines ou bien se transformait en quelque oiseau de nuit aux yeux furibonds.
Bientôt, les buissons devinrent plus nombreux et les hiboux féroces. Mais toujours une sylphide s'interposait et le tirait vers le profond des bois, lorsque soudain, au milieu d'une clairière, la lune se posa dans un déferlement d'opales.
Le sol s'ouvrit par une blessure de lumière froide. Elle devint un miroir sur lequel bondissait la fée, surgissant de volutes de vapeurs pareilles aux écharpes de gaze d'un mystérieux corps de ballet.
Le jeune homme courut vers l'étang, qui se referma sur lui, dans une grande éclaboussure. Et chaque goutte effaça en retombant les êtres phosphorescents, figés juste un instant nécessaire pour que commence l'éternité.
Cet instant suffit pour que la sylphide amoureuse, parvenue à son tour au bord du petit lac... mais trop tard... se jette elle aussi à l'eau, au prix, elle le savait, de sa fantomatique immortalité. Elle saisit de ses bras, qu'en même temps la vie et la mort pétrifiaient, le corps du jeune homme et le tira sur la berge.
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Un concert de cornemuses et de tambours monte depuis l'orée de la forêt.Des torches parent les buissons de reflets mouvants. C'est un cortège de noce à la recherche de bois sec pour le grand feu autour duquel on dansera la gigue, tandis que les lanceurs de caber rivaliseront d'adresse. Tout le monde chante le bonheur des nouveaux fiancés...
On arrive ainsi à une clairière au milieu de laquelle miroite un étang, petit mais profond. Sur la rive, deux arbres morts ont dû choir ensemble, car leurs branches sont entrelacées. Sortant leurs couteaux, les gens de la noce ont vite fait de débiter les arbres. Bientôt un brasier pétille, tandis que se noue la ronde.
La fumée monte vers le ciel clouté d'étoiles. Une fumée que le vent dédouble en panache jumelé, qui se dilue dans le feuillage où traîne déjà un brouillard semblable.
- Comme c'est curieux, dit quelqu'un. On dirait deux danseurs qui tournoient, en se tenant par la main
- Regardez les écharpes et leurs figures pâles... extasiées.
- Tu es fou ! fait un autre. Ce n'est que de la fumée !
Allons gens de la noce, chantez ! Vivent Sir Malcom et Lady Kathryn... Vivent les mariés !

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Tiré de contes et légendes des arbres

Maguelonne Tousaint-Samat

Éditions Fernand Nathan

***
Images : Stephanie Pui Mun Law

2 commentaires:

  1. Salut
    Je suis de retour d'animation
    Tout va bien ou presque
    Ben ouais on n'a plus 20 ans quand même
    Bon dimanche

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  2. Hi hi hi... La prochaine fois, choisis un "apprenti avec toi et laisses lui les charges lourdes à porter ! Garde-toi seulement les sourires des clients :=))

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