jeudi 30 juillet 2009

Au commencement…

Au commencement des temps, même pour un personnage aussi considérable, c'était une situation qui ne pouvait s'éterniser. Zanaharty en arrivait même à se dire :

- Après tout, suis-je vraiment considérable, puisque je n'ai personne avec qui me mesurer ? Il me semble que je devrais créer des points de comparaison et puis, tant qu'à faire, quelqu'un qui pourrait alors constater ensuite ma puissance, la faire savoir et surtout m'en remercier. Un conteur, par exemple ? Être apprécié, voire aimé, quel merveilleux remède contre l'ennui.


(En fait, je crois que l'ennui, par la force des choses, fut crée avant même la création. Voilà un problème à soumettre aux philosophes, qui doivent être fatigués de leurs éternels sujets de conversation. Ils ne sont même pas arrivés à décider qui commença : l'œuf ou la poule ?)


Finalement, le grand Zanahary, qui s'ennuyait si seul, entreprit ainsi la Création pour se distraire. N'ayant pas encore l'habitude de telles occupations, il ne pouvait prévoir à l'avance tout le travail dans lequel il allait se lancer.

- Je commencerai par faire le ciel, parce que c'est là que j'habiterai, se dit-il tout d'abord. Charité bien ordonnée commence par soi-même.

Il y mit beaucoup de soins et cela lui prit toute la journée jusqu'à ce qu'il s'endorme, sans même s'en apercevoir, tant il était épuisé.


Le lendemain, oui le lendemain, il fit l'eau, la terre et, par-dessus une chose sans consistance, ni visibilité, pour laquelle il fut d'abord embarrassé.

- Appelons cela l'air et n'en parlons plus.

Mais la journée paraissait bien avancée et c'était la deuxième. Aussi partit-il se coucher.

Le lendemain, oui, le lendemain, troisième matin, il réfléchit qu'il y aurait avantage à éclairer l'univers. Le jour, pour travailler, il accrocha le soleil au firmament. La nuit, pour retrouver son lit, il improvisa la lune et les étoiles, en les disposant selon de très jolis dessins. Mais quel travail ! Pris à son jeu, il jeta sous la voûte céleste des millions de points d'or et il ne s'en lassa que lorsque ses forces le trahirent.


Alors, le lendemain suivant, frais et dispos, il entreprit les plantes et les arbres avec des branches et des feuilles et des troncs, car la Terre, par rapport au ciel si bien décoré, faisait vraiment très triste figure.

Des feuilles, il en fallait plus encore que d'étoiles ! Zanahary, dès la fin de la matinée, en eut les bras coupés. Il s'assit sur une haute montagne, réalisant combien il était fatigant de toujours travailler debout.

On est bien mieux assis qu'à se pencher, n'est ce pas, mes amis ?

Assis sur sa montagne, Zanahry prenait de la terre et un peu d'eau entre ses pieds et l'écrasait dans ses mains. Il pétrissait cette pâte jusqu'à en faire des sortes de galettes fines, bien aplaties qu'il disposait à sécher au soleil autour de lui. Et le jaune du soleil et le bleu du ciel se mélangeaient comme en une palette, teignaient les petits chefs-d'œuvre de la plus ravissante des couleurs vertes.

Quand il jugea la quantité de verdure suffisante, il lui resta encore un gros morceau d'argile. Machinalement, il la roula entre ses mains pour en faire des bâtons, des petits et des gros qu'il rangea derrière lui, à l'ombre. Faute de lumière – mais point de chaleur – ces boudins durcirent et devinrent brunâtres.

Ainsi s'alignaient les troncs d'arbres, des petits et des gros, selon l'inspiration. Mais pendant qu'il roulait la terre entre les mains, Zanahary vit que les feuilles séchaient beaucoup plus vite que les troncs ne durcissaient. Et même, l'air tout neuf de l'avant-veille, s'amusait à faire voler les choses vertes en tout sens, du nord au sud et de l'est à l'ouest. Zanahary, très fâché d'un tel manque de coopération, gronda très fort l'air qui se cabra, étonné. Woof ! Cela fit un grand méli-mélo de feuilles.

- Pour te punir, dit-il au tourbillon, je t'appellerai le Vent et jamais tu ne seras en repos. Maintenant, file souffler sur la mer et laisse-moi tranquille. Tu auras beau faire des vagues, tu n'en viendras jamais à bout.

Et zou ! Le vent fila sans demander son reste.

Alors, Zanahary en soupirant – et cela devint la brise – entreprit de classer les feuilles par dimensions. Les grandes sur les grandes, les petites avec les petites. Les douze plus vastes furent mises de côté, en attendant de choisir le tronc qui conviendrait à un tel arbre.

Cela fait, il reprit le terre qu'il mouilla de nouveau pour terminer les fûts. Mais la matière première commençait à manquer, tant il en avait gaspillé pour le feuillage.

Tandis qu'il se grattait la tête, pour mieux élucider ce problème, il ne s'aperçut pas que derrière son dos, le vent était revenu, lassé de jouer avec l'eau, l'eau qui mouille et ne se fatigue jamais.

Alors, pour se venger, woof ! Le vent, prenant une grande inspiration, expédia le plus joli tas de feuilles, des longues et minces, sur la mer. Les vagues s'en emparèrent, les cachant vite dans les profondeurs où elles devinrent algues et varechs.

Pauvre Zanahary ! Il ne s'aperçut même pas de cette disparition. Certaines feuilles, plus larges et plus dures, restèrent à flotter à la surface des lacs tranquilles, puis elles prirent racines et devinrent lotus et nénuphars. À quoi auraient pu servir des troncs, pour ces indépendantes ?

Le vent, enhardi par le succès de ses premières bêtises, souffla sur un nouveau tas de feuilles. Elles se plaquèrent sur les rochers, devenant lierre et plantes grimpantes.

Machinalement alors, Zanahary donna une gifle à son tourmenteur, sans cependant interrompre sa besogne. Le vent tournait autour de lui et le dieu, agacé, assembla encore une poignée de feuillage, qu'il tressa comme une corde. Celle liane musela un temps le vent. Il s'en montra si vexé qu'il parut se le tenir pour dit. Et Zanahary, pour bien montrer son mépris envers un ennemi aussi mesquin, cracha derrière son dos.

La salive, sans qu'il y prit garde, tomba sur le paquet des plus belles feuilles liées ensemble, et cette humidité fit naître des racines tandis que, lentement, le bouquet se mettait debout et se fichait en terre.

Le vent aurait bien voulu signaler le miracle, mais muselé par les lianes, et surtout humilié, il préféra finalement garder le silence.

Pendant ce temps, le dieu, dont il faut louer l'imagination, entreprenait de fixer des branches aux troncs. Lorsqu'il en eut ainsi appareillé une certaine quantité, il se sentit bientôt très las.

Il s'allongea au pied de la montagne pour faire une petite sieste.

Pour se reposer, on est bien mieux couché qu'assis, n'est ce pas, mes amis ?

Une douleur de fatigue lui tirait le dos et sa tête pesante supportait avec peine la dureté du sol. Alors, le dieu, cherchant à tâtons, le plus épais des troncs d'arbres, le souhaita bien tendre, et, s'en faisant comme un oreiller, posa sur lui sa nuque et s'endormit…


Lorsqu'il se réveilla, le soleil commençait à descendre sur l'horizon. Le travail n'avait guère avancé. Vite, vite, Zanahary rassembla les feuilles menues qu'il fixa aux plus minces des troncs, aux plus flexibles des branches, en les enfonçant dans un trou creusé de l'ongle de son petit doigt.

Les feuilles un peu plus larges trouvèrent place sur des branches un peu plus solides, les feuilles moyennes sur les branches moyennes, tandis qu'il se servait au fur et à mesure de chacun de ses doigts.

Puis, pour ne pas s'encombrer, étendant le bras, il piquait ses œuvres dans la campagne. Bientôt, la terre se couvrit de plantes et de buissons. Enfin, lorsqu'il ne resta plus que des feuilles de belles tailles, Zanahary récupéra des troncs dignes d'elles où il avait adapté des branches.

La forêt, ainsi constituée, faisait un effet magnifique dont le dieu ne se montra pas peu fier.

Finalement, il ne resta que l'énorme tronc, où il avait appuyé sa tête pour la sieste de la méridienne.

- Je vais m'y fixer, se dit-il, les énormes feuilles que j'avais réservées en bouquet. Ce sera un véritable chef-d'œuvre et tout le monde en parlera jusqu'à la fin des temps.

Hélas, les feuilles, sur lesquelles il avait par mégarde craché, je vous l'ai dit, avaient pris racine depuis plusieurs heures et plus rien maintenant, pas même la volonté d'un dieu ne pouvait les déloger.

Le gros tronc se fâcha tout net :

- Comment, Zanahary, as-tu pu te montrer aussi inconséquent ? cria-t-il. Tous les arbres, même les plus minables auront donc des feuilles, et moi, le géant, je m'en verrai privé ? Moi qui ai soutenu ta tête douloureuse pendant ton sommeil, me verrai-je aussi mal récompensé ? il me faut des feuilles, Zanahary ! Oui, il le faut ! Est-ce ma faute si tu ne fais pas attention, et si tu craches comme un malpropre, toi, le premier des dieux, qui devais donner l'exemple de la civilité ?

Zanahary, au fond, se senatit terriblement honteux. Honteux de son étourderie et de son impolitesse. Le nez baissé, il cherchait comment réparer cette double bêtise. Il tapait du pied avec impatience lorsqu'il s'aperçut qu'il y avait, oui il y avait, collées à sa semelle, quelques feuilles minusculettes ayant échappé au recensement !

- Peu importe la taille des feuilles, dit-il au grand tronc. Elles témoignent d'une fausse vanité. C'est de ton corps et de tes branches que tu dois être fier, comme de m'avoir servi d'oreiller. Ta frondaison sera modeste, mais protecteur du sommeil divin, tu resteras le plus beau des arbres et le plus respecté.

- Je serai le roi des arbres et le plus aimé ! cria le tronc. Et ces grandes imbéciles de feuilles qui ont pris racine sans permission seront punies. Elles n'auront pas de bois. Tant pis pour elles !

Les grandes feuilles s'agitèrent avec emportement.

- Nous ne sommes pas des imbéciles et nous interdisons qu'on le dise, car nées de la salive d'un dieu. Nous, arbre aux plus grandes feuilles, même sans bois, nous serons roi aussi.


Zanahary n'arrivait pas à faire taire la dispute. Il s'endormit, lassé. Son sommeil devint si profond qu'il n'entendit pas les grandes feuilles crier toutes à la fois :

- Qu'il est ridicule, celui-là, avec cette verdure minable sur un tronc mou comme un oreiller ! Ridicule ! Ridicule !

- C'est vous qui êtes grotesques, feuilles qui avez oublié vos branches. Un arbre, vous ? Ha ! Ha ! Ha!

- L'entendez-vous, ce lourdaud ? Il vaut mieux, lorsqu'on veut de se faire passer pour un arbre, avoir de trop grandes feuilles que de mesquines récupérations. Jamais belle couronne ne diminuera un roi. Et sous ce soleil, il vaut mieux trop de cheveux que d'être chauve… Ou alors on devient fou… Ha ! Ha ! Ha ! Le ridicule ! Ridicule !

Le grand tronc, absolument furieux, hurlait encore plus fort que les feuilles. D'ailleurs, celles-ci riaient tellement qu'elles en perdaient la voix.

- Jamais je ne serai ridicule, car je suis le plus fort. C'est vous qui êtes des imbéciles, et tout le monde rira en cherchant votre tronc qui n'existe pas. Vous aurez tellement honte que vous voudrez vous cacher et ne le pourrez pas, plumet grotesque ! Car sous les quolibets, il vaut mieux avoir des jambes qu'une tête encombrante.

Le vent, ficelé dans les lianes, commençait à trouver cela intéressant. Comme il riait de la dispute, cela fit un courant d'air et les feuilles liées se mirent à bouger tous ensembles. Ravis du manège, elles crièrent :

- Hé, gros lourdaud, fais-en de même ! Nous, on peut bouger. On vit ! On s'amuse ! Fais-en autant, bâton enflé ! Tu ne peux même pas remuer les feuilles, car tu n'en as pas, ou si peu, que tu as peur de perdre cette douzaine. Tronc sans feuilles ! Ha ! Ha ! Ha ! D'abord, es-tu un tronc ou un oreiller, puisque le dieu, sans égard pour toi, s'est rendormi, et qu'il te trouve juste assez bon pour supporter le poids de sa nuque ?

- Justement, hurla le tronc géant. Je suis si gros, si beau, si doux, que Zanahary ne peut se passer de moi.


Mais cette dispute faisait tant de bruit que Zanahary se réveilla. Furieux et, prenant à partie les deux antagonistes, il ne mâcha pas ses mots :

- Ah ! Je suis bien récompensé de mon travail. Pas plutôt vous voilà faits que vous vous disputez. Fichez-moi la paix, végétaux ingrats. Fichez-moi la paix ou je vous coupe en morceaux pour vous jeter au feu.

- Ah ! non, criaient les rivaux. Ô Grand Zanahary, nous te demandons pardon. Ne nous brûle pas !

Zanahay, au fond, ne ressentait nulle envie de brûler ce qu'il avait tant eu de mal à fabriquer. Du reste, il n'avait pas encore inventé le feu ! Au bout d'un moment de silence sévère, il reprit :

- Toi, le plus gros tronc, on t'appellera Baobab. Mais comme tu es vaniteux, ton gros tronc sera mou, pareil à un oreiller. Tant pis pour toi ! Vous, les grandes feuilles, on vous appellera Bananier. Mais comme vous êtes orgueilleuses, le vent vous déchirera en lamelles, et jamais elles en seront réparées.

Le vent, à qui pourtant le dieu n'avait pas permis de prendre la parole, s'agita dans les lianes pour protester :

- Ô Zanahary, cria-t-il à son tour. Que t'ai-je fait pour que tu ne me confies que des travaux idiots ? J'ai perdu ma journée à souffler sur l'eau qui m'a craché dessus. Les vagues sont incapables de garder la moindre forme. Cela rime à quoi ? Et maintenant, je dois déchiqueter des feuilles ? Occupe-t'en toi-même après tout ! Je ne suis au service de personne.

Alors, Zanahary s'adressa au vent d'un ton sans réplique :

- Toi que j'ai tiré du néant, tu n'as pas à discuter mes décisions. Seulement à exécuter ce que je t'ordonne. Pour te punir, tu ne souffleras pas tous les jours, mais seulement quand je te le dirai. Tant pis pour toi, si cela te vexe. De plus, tu as envoyé des feuilles dans l'eau et sur les murs. Maintenant, je le sais. Elles manquent à mon inventaire. Elles ont pris racine sans ma permission. Elles y resteront. Tant pis pour elles si cela les vexe. Je te délie de tes lianes pour que tu ailles t'expliquer avec elles. Adieu et en reviens que lorsque je t'appelle. Maintenant, j'ai vraiment sommeil, car vous m'ennuyez. Je n'ai pas perdu ma journée et mes forces pour que vous réclamiez tout le temps. Fichez-moi la paix. Vous resterez tous comme vous êtes et vous ferez ce que je dis. Tant pis pour vous si cela vous vexe… Bonsoir !


Et il s'allongea contre la montagne, car il était bien fatigué, en vérité, le dieu Zanahary. Fatigué de son travail colossal, fatigué de tant d'ingratitude et de si oiseuses discussions.

Le vent, prenant son essor, fila vers l'eau qu'il creusa de son souffle, afin de libérer les algues. Mais celles-ci avaient pris racine et ne pouvaient plus bouger de la vase.

Aussi, quand Zanahary se réveilla pour les récompenser, permit-il que leurs spores aillent se répandre au loin portées par le courant.

Le vent grognait et le dieu commençait vraiment à perdre patience.

- Tu feras toujours autant de bruit pour rien, déclara-t-il. Et tu passeras ta vie à remuer l'eau et les feuilles. Tout à l'heure, lorsque j'aurai créé les hommes, tu recevras une autre punition. Ils te feront travailler à pousser les bateaux sur la mer.


Voici donc l'histoire du baobab et du palmier. Si vous l'avez bien écoutée, vous savez maintenant pourquoi le baobab a le plus gros tronc et les plus petites feuilles. Pourquoi le bananier a les plus grandes feuilles et pas de tronc. Pourquoi l'air quand il s'agite, prend le nom de vent. Pourquoi le tronc du baobab est si mou qu'il n'est bon à rein. Pourquoi les feuilles du bananier se déchirent en lamelles. Pourquoi l'air remue toujours l'eau et pousse les bateaux et pourquoi le vent souffle par moments. Et pourquoi les algues meurent lorsqu'elles sortent de l'eau et pourquoi elles n'ont pas de tronc. Vous savez, en vérité, beaucoup de choses…


Voici finie l'histoire que je vous ai promise, mais je n'ai fait que répéter ce qu'on m'a dit.


Maintenant, mon histoire est terminée et comme Zanahary, je me sens très fatiguée… mais je vous raconterai d'autres histoires du baobab dans les prochains jours…


***
Tiré des contes et légendes des arbres de la forêt

Maguelonne Toussaint-Samat


***
Photo credit :
DreamWorks Animation SKG, from the animated feature "Madagascar"


1 commentaire:

  1. Mon dieu quel travail, et quelle histoire...passe un bon dimanche ma Sev, et repose toi...bise...

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