mardi 5 mai 2009

Le berger et la fée de Rossberg

Dans les temps les plus reculés, le Rossberg, mont qui s’élève entre la vallée de la Doller et celle de la Thur, aux confins des cantons de Masevaux et Thann, se nommait Rosenberg, ou Montagne des Roses(1). Un berger solitaire vivait au pied de ce massif. Il eut la lèpre et fut chassé par son entourage. Alors, il se réfugia dans les forêts proches des pâturages du Rossberg, pensant y trouver quelque abri pour y mourir en paix.

Un jour qu’il errait au fond d’une gorge, il entendit, douce comme celle d’un ange, une voix féminine qui suppliait :
- Berger, viens me délivrer !
Guidé par cet appel plusieurs fois renouvelé, il parvint à l’entrée d’une grotte. Mais, quand il voulut y pénétrer, apparut soudain, lui barrant le passage, un énorme crapaud à la gueule enflammée, aux gros yeux tout flamboyants. Le berger recula d’effroi, cependant que la voix, venant de la grotte, implorait toujours :
- Berger, je t’en prie : viens me délivrer !

Le lépreux s’éloigna néanmoins, se blottit au creux d’un vieux chêne et se mit à réfléchir au moyen de vaincre le crapaud géant et de sauver la prisonnière.
- Je dispose d’un solide couteau, d’une bonne hache ; je vais donc, dès demain m’attaquer au monstre. De toute façon, malade comme je le suis, ma vie ne vaut pas cher; autant la risquer pour essayer d’accomplir une bonne action.
Et il se recroquevilla dans son abri, adressa une prière au ciel, et s’endormit.

Il fut sur pied dès le petit matin. Il s’approcha de la grotte. L’énorme et hideux crapaud, toutes griffes dehors, les yeux et la gueule jetant des flammes, en gardait l’entrée. Mais le berger, plein de courage, lui sauta dessus, lui creva les yeux avec son couteau et l’acheva à grands coups de hache. Le monstre s’effondra, la terre s’entrouvrit, l’engloutit, et le berger entra dans la caverne.

Il y trouva, attaché à un arbuste épineux, un petit oiseau au plumage brillant de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Il s’empressa de le libérer. Aussitôt, l’oiselet se transforma en une ravissante jeune fille, qui lui déclara :
- Je suis la fée de ces montagnes. Tu m’as délivrée d’un démon qui m’enchaînait, et je veux t’en récompenser. Prends ce gobelet d’or et sers t’en pour y recueillir, trois matins de suite, la rosée des fleurs que je vais faire éclore dans les pâturages. Tu répandras ce précieux liquide sur tes plaies, et tu guériras. Maintenant, suis-moi.

La fée conduisit le berger au sommet de la montagne. Là-bas, elle toucha l’herbe à quatre endroits différents. A chacun des trois premiers, jaillit du sol un rosier portant trois roses somptueuses; au quatrième endroit, surgit une grande ferme autour de laquelle paissait un beau troupeau de moutons, et un clair et gazouillant ruisseau courait dans une immense prairie odorante et fleurie.
- Tout cela t’appartient, dit la bonne fée ; vis en paix et sois heureux.
Et sur ces mots, elle disparut.

Le berger n’oublia certes pas les recommandations de la fée. Trois matins de suite il emplit de rosée le gobelet d’or, en versa le contenu sur ses plaies, et guérit comme promis. Quelques temps plus tard, il épousa une pauvre orpheline et passa avec elle une vie très heureuse. Et, tous les ans, les roses fleurirent sur la montagne, qui devint ainsi la Montagne des Roses (1).

(1) : en fait, le nom du Rossberg signifie "Mont du Cheval", allusion aux chevaux sauvages qui y vécurent jusqu’au XVIe siècle (Ross = cheval sauvage en allemand). Le Rossberg culmine à 1191m d’altitude.

***
Légende tirée de "Légendes d’Alsace, tome II"
par Gabriel Gravier dans la Collection du Mouton Bleu.

5 commentaires:

  1. J'aime beaucoup cette histoire.
    Elle montre bien que, quand on ne craint plus la mort, on devient tout puissant, empli d'une vigueur, d'une force et d'une volonté sans limites.

    Cette histoire me semble si proche de moi, merci, de l'avoir publié ici ;)

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  2. Comme quoi
    faire le bien paye...

    ça c'est une légende de par chez moi :)

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  3. Oui, Marius... encore faut-il vraiment ne pas craindre la mort... et moi... bah... cela m'effraie !
    Mais lorsque l'on croit dur comme fer à une solution à ses ennuis, c'est vrai que l'on devient plus fort !!
    Tu as rencontré une fée qui te soulage de tes soucis ?

    Elephant Gris...je crois que le mal comme le bien se paie !
    Ah ! jolie légende de nos régions...
    Bisous à toi

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  4. J'aime bien ce conte et ce que tu dis à Elephant Gris.

    Tout se paie, je crois, un jour ou l'autre. Et, ce que l'on pense être un mal, et qui paraît injuste parfois, peut s'avérer être finalement un bien.

    Je t'embrasse Mélusine.

    (Je pars bientôt en vacances mais je viendrai te voir à mon retour.)

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  5. Tu as bien raison Quichottine... ce que l'on croit parfois être un mal peut s'avérer être un bien ; on le remarque que plus tard !
    Un ami arabe m'a dit un jour qu'à côté de chaque plante qui crée le mal, il y a toujours une plante qui le soigne...
    Passe de bonnes vacances !!
    Moi, je vais en profiter pour aller te lire un peu, parce que tes mots enjoués ne me lassent pas ! Lol
    A bientôt

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