vendredi 22 mai 2009

La princesse des eaux

Il y avait un garçon qui n'avait pas de chance. A chaque fois que sa mère allait demander pour lui la main d'une jeune fille, on la lui refusait, les parents se moquaient d'elle:
- Notre fille est trop bien pour votre fils !
A la longue, le garçon désespère, il ne rit plus, ne dort plus, ne mange plus. Il devient maigre comme un clou. Sa mère le regarde, son coeur se serre: que faire ? On ne peut pas prendre une fille de force... Elle se met à pleurer. Elle maudit le sort.
Un jour, son fils lui dit :
- Mère, je m'en vais voir ailleurs si j'ai plus de chance ".
Il met un morceau de pain dans sa besace et se met en route. Il marche longtemps. Il s'arrête enfin près d'une source pour boire. En se penchant sur l'eau, il pousse un grand soupir… Ah !
- Mon ami, dit une voix
- Qui m'appelle son ami ? dit le jeune homme.
- C'est moi qui t'ai appelé mon ami
- Mais où es-tu ? J'entends ta voix mais je ne te vois pas.
- N'as-tu jamais entendu parler de moi ? Je suis Lucérène, la fille du roi des eaux. J'habite chez mon père et ma mère, tout au fond de l'eau. Dès que je t'ai vu, j'ai été attirée par toi. Va dire à ta mère qu'elle vienne voir le roi mon père et lui demander de t'accorder ma main.
- Mais apparais, au moins, que je te voie !
- Je ne peux pas, je t'assure que je ne peux pas.
Le garçon s'étonne, il tourne la tête à droite, à gauche, il n'y a absolument personne alentour.
- Oh ! Mauvais sort ", dit-il, tu m'as trompé, je vais continuer mon chemin.
- Mais non, je ne t'ai pas trompé, dit la voix de Lucérène, retourne chez toi, tu verras tes murs et ton toit couverts d'or et d'argent, sur ta table du pain et de bons plats. Si tu ne vois rien, je t'aurai trompé, mais si tu vois tout cela, dis à ta mère de venir voir mon père le roi. Va, tu verras et tu me croiras !
Le garçon retourne à la maison. Il voit les murs et le toit couverts d'or et d'argent, la table servie royalement. Il ne reconnaît plus son logis. Il demande à sa mère :
- Mère, qui a transformé notre maison et garni la table ?
- Je ne sais pas. J'ai entendu une voix qui disait : Murs et toit, couvrez-vous d'or et d'argent ! Table, sois garnie ! Aussitôt j'ai vu ces ordres exécutés. J'ai pensé : Est-ce là notre maison ? Est-ce là notre table ? C'est un miracle !
- Oui, maman, c'est un miracle, et je sais qui l'a accompli. C'est Lucérène, la fille du roi des eaux. Elle vit tout au fond de l'eau, je ne l'ai pas vue mais je l'ai entendue. Elle m'a dit :
- Retourne chez toi dire à ta mère qu'elle vienne demander au roi ma main pour toi.
- Ah ! Bénie soit cette jeune fille ! Je vais vite me préparer.
- Oui, mère, va, la chance me sourit enfin !
Le garçon explique à sa mère où se trouve la source. Elle y court. Elle appelle :
- Lucérène, je donnerais ma vie pour toi ! Je suis la mère du jeune homme qui t'a plu, dis à ton père que je suis venue te chercher et t'emmener chez moi.
A ces mots, le roi des eaux sort de la source. La mère voit un beau vieillard, une couronne d'or sur la tête, un habit de pourpre, des yeux verts, une barbe verte, un sceptre à la main.
- Salut, compère le roi !
Le roi la reprend aimablement :
- Tu n'as pas encore emmené ma fille et tu m'appelle déjà compère ?
- Eh bien ! Dépêchons-nous ! Dis-moi, tu me donnes ta fille, que je l'emmène ?
- Non, dit le roi des eaux, je ne donnerai ma fille qu'à une condition.
- Quelle condition, cher roi ?
- A condition que ton fils se rende chez mon ennemi, le roi des forêts, et s'empare du coffre de vêtements de ma fille. S'il me l'apporte, je la lui donne, s'il ne l'apporte pas, je ne la donne pas. Va maintenant, dans ton cellier, chercher le cheval de ton fils: sa selle est de nacre, ses fers sont d'argent, ses sabots sont d'or, et une épée d'acier est accrochée à la selle.
La femme revient, elle voit dans le cellier le cheval destiné à son fils: la selle de nacre, les fers d'argent, les sabots d'or et l'épée d'acier. Elle se réjouit et va dire à son fils :
- Fils, ton roi pose une condition : que tu rapportes de chez son ennemi, le roi des forêts, le coffre de vêtements de sa fille. Tu le rapportes, il te la donne, sinon il ne la donne pas. Qu'est-ce que tu dis de ça ?
- Que veux-tu que je dise, mère ? Je ne suis jamais monté à cheval, je n'ai jamais tiré l'épée.
Sur ordre de Dieu, le cheval prit la parole :
- N'aie pas peur, dit-il, tiens-toi seulement bien sur la selle. Le roi des forêts est un monstre et ceux qui le voient sont terrifiés. S'il te crie : Mortel, retourne-toi, je te donnerai tout ce que tu désires, surtout ne te retourne pas, car tu serais transformé en arbre.
- Bon, dit le garçon, partons !
Il monte à cheval, se saisit de l'épée et galope jusqu'à la forêt. Là, il frissonne. Les arbres semblent être des hommes monstrueux aux têtes échevelées et aux pieds tordus. A la vue du jeune homme, ils se mettent à crier et à s'entrechoquer. On croirait un tremblement de terre. Leur roi a mille pieds et mille mains. Il se précipite vers les arbres en criant :
- Attrapez-le ! Attrapez-le ! Ça fait longtemps que je n'ai pas mangé de chair humaine ! Arbres, attrapez-le ! Attrapez-le !
Le garçon est effrayé par les arbres et tous ces cris. Il a envie de rentrer. Le cheval dit :
- N'aie pas peur, ce ne sont que des cris. Avance !
Le garçon le fait avancer ; il lève son épée, il frappe le roi des forêts et le tue. Les arbres, voyant leur roi mort, deviennent furieux. Le garçon descend de cheval. Il trouve le coffre caché dans les broussailles, il s'en saisit et remonte en selle. Les arbres, derrière lui, gémissent et le supplient :
- Retourne-toi, si tu ne te retournes pas, tu seras transformé en arbre !
Le garçon a tellement peur qu'il manque de faire tomber le coffre. Il est sur le point de se retourner, mais le cheval l'encourage, il galope, il arrive à la montagne, près de la source.
Aussitôt, le jeune homme appelle :
- Lucérène fille du roi des eaux, je t'apporte ton coffre de vêtements, monte t'habiller et partons !
Entendant sa voix, le roi des eaux sort de la source, il s'approche du jeune homme, le serre dans ses bras, l'embrasse sur le front et appelle sa fille :
- Ma fille, tu peux sortir, ton fiancé a apporté ton coffre, monte t'habiller !
Lucérène sort sa tête de l'eau et dit :
- Détournez-vous que je mette mes vêtements.
Le père et le jeune homme se détournent, Lucérène s'habille, elle resplendit comme un soleil ! Elle serre son bien-aimé dans ses bras, elle l'embrasse, elle demande à son père de la bénir, puis les jeunes gens montent à cheval et arrivent à la maison.
Quand la mère voit l'éblouissante jeune fille, elle devient folle de joie. Elle monte sur le toit et crie de tous côtés :
- Grands et petits, hommes, femmes et enfants, venez tous ! Venez assister au plus fastueux des mariages !
Les jeunes filles qui n'avaient pas voulu de ce garçon eurent honte et restèrent chez elles. Les autres vinrent et firent la noce pendant sept jours et sept nuits.
Nos héros virent leurs voeux se réaliser, que les nôtres aussi se réalisent !

***
Ce conte arménien a été écrit en septembre 1908,
d’après le récit du célèbre conteur Hagop Hatloyan, originaire de Gop.
Agriculteur illettré, âgé d’environ 40 ans, "Hatlo" émaillait ses récits de chants et de dictons.
Il racontait aussi en turc et en kurde.

4 commentaires:

  1. C'est un très beau récit.
    L'amour rend courageux et brave.
    L'amour est capable de transcender les corps et de faire de vils manants, de splendides princes ;)

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  2. Je me suis régalée à lire cette version du conte et tous les enseignements que l'on y retoruve ... Merveilleux !

    Merci fée du conte ...

    Ingads !

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  3. Marius... qui dit que la réalité ne rejoint pas la fiction ?
    Suffit d'être soi-même avec de vraies valeurs pour trouver notre bonheur...
    Bonne journée à toi

    Elephant gris... de gros bisous à toi !

    Servanne... Moi, fée du conte et toi fée des mots !
    Douces pensées

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