lundi 16 mars 2009

La fée de Carrouges

Il y a peu, je vous parlais brièvement de la légende de Karl le rouge...
Voici ici son histoire entière...


Vous prétendez, me dit ce vieil historien, que les fées - ces personnages de légendes ont disparu dès les premiers siècles de notre ère. C'est une grave erreur. Vous devriez savoir qu'en Bretagne, l'on en rencontrait encore, à chaque carrefour, isolé sur les landes où poussent les menhirs, et ce durant tout le siècle dernier. Et je ne suis pas sûr que certaines d'entre elles ne hantent pas encore quelques contrées du Finistère. Mais, même en Normandie, l'on a des preuves de l'existence des fées et de leur novicité au milieu du 17 e siècle, alors que l'immortel Perrault s'était déjà institué leur historiographe fidèle.

Vous connaissez le château de Carrouges ? Non? C'est une belle demeure. Plusieurs de ses parties remontent au XVe siècle, et l'on prétend que Louis XI a logé dans une des chambres du 1er étage, qu'en souvenir de ce monarque, l'on transforma jadis en musée. Malgré tout, Carrouges est surtout un château du XVIIe siècle et c'est au XVIIe siècle que s'est déroulée la sombre histoire qui ensanglanta le blason de son possesseur.
Ce possesseur, c'était alors un certain comte Ralph ou Raoul ; mais vous savez qu'en Normandie, l'on n'a pas oublié notre conquête anglaise et nos noms et nos prénoms prennent souvent une forme anglo-saxonne. Ralph était bel homme, fortuné et insoucieux. Il avait épousé une de ses voisines, la comtesse Louise de la Motte, fille d'un propriétaire des environs. Louise était fort jolie, parée de toutes les qualités du coeur et de l'esprit. En somme, le couple avait tout ce qu'il fallait pour être heureux.
Une seule ombre venait les chagriner. Après huit ans de mariage, ils n'avaient pas encore d'enfants. Et le comte Ralph, qui était impatient de posséder un héritier, en souffrait, et la comtesse se désolait...

Aussi, vous devinez quelle fut leur joie quand ils furent assurés que, bientôt, un bel enfant sourirait dans le berceau de soie qui avait déjà servi au comte Ralph. Celui-ci fut transporté de bonheur et, pour fêter l'annonce de cet heureux événement, il convia tous ses amis, tous les châtelains du voisinage à venir passer deux ou trois jours à Carrouges et donna en leur honneur des fêtes magnifiques.
Il y eut bal tous les soirs, précédés d'un délicat concert. Il y eut des repas somptueux et arrosés des vins les plus généreux. Dans l'après-midi, dès que le gros de la chaleur était passé, le comte emmenait ses invités à la chasse. Et, durant trois ou quatre heures, les échos retentissaient de l'appel des fanfares et des aboiements joyeux répercutés à travers la vallée.

Les fêtes durèrent douze jours, et ce fut précisément le onzième jour, la veille même du départ des invités que se produisit l'étrange incident qui fait l'objet de ce récit.
Le comte, ce jour-là, avait décidé que la chasse durerait toute la journée. Dès l'aube, les veneurs avaient découplé les chiens. L'on avait poursuivi un vieux dix-cors, rusé et agile, plein d'expérience, qui avait mis à l'épreuve la résistance et l'habilité des chasseurs. La lutte était menée depuis près de dix heures. Les invités, qui étaient fatigués, convinrent que la bête leur avait échappé et, comme ils ne voulaient pas manquer ni le souper que l'on préparait pour eux, ni le bal qui devait terminer ces fêtes en apothéose, ils reprirent un peu penauds le chemin du château.
Un seul ne se trouvait pas parmi eux, et c'était précisément le comte Ralph.
Ralph était de ces obstinés qui n'aiment pas qu'un obstacle leur résiste. Au moment où la chasse s'était arrêtée, il était lancé en avant à la poursuite du dix-cors, persuadé qu'il parviendrait à l'atteindre et à revenir avant le coucher du soleil.
Il s'engagea donc dans un sentier de la forêt qui l'entraîna très loin. Enfin après des heures de course sous d'épaisses frondaisons qu'il ne reconnaissait même plus, il se trouva dans une vallée sauvage et fraîche qui paraissait entièrement isolée du monde. Imaginez un ravin formé entre deux pentes escarpées faites de rochers à demi éboulés ; au centre, un ruisseau coulait gaiement, sautait de pierre en pierre et faisait entendre son murmure cristallin.

- C'est curieux, murmura le comte Ralph, je connais bien ma forêt, pourtant. Et je parierais que je ne suis jamais venu jusqu'ici.
Une allée cavalière, sorte de piste à demi effacée par la végétation, longeait le cours du ruisseau. Ralph, intrigué, la suivit durant un quart de lieue.
Tout à coup, les rives resserrées du ravin parurent s'écarter et Ralph aboutit à une clairière plantée de beaux arbres en quinconce. Fatigué, le comte mit pied à terre, attacha son cheval et s'étendit sous les feuillages d'un arbre pour se reposer un instant.
Il fut alors le témoin du plus étrange spectacle : tout à coup, une nuée légère s'éleva du milieu des eaux ; elle se dissipa peu à peu et une radieuse apparition se présenta à ses yeux. C'était une créature, femme ou sirène, d'une ensorcelante beauté. Elle parut glisser sur l'eau, sauta d'un bond gracieux sur la rive et, sans prendre garde au cavalier qui se taisait, muet de stupeur, elle commença à chanter. Sa voix s'élevait, pure et ravissante, dans la sérénité du soir.
Après quelques instants et tout en s'accompagnant de son chant, elle se mit à danser. C'était merveille de la voir, tant elle était souple et fine. En vérité, cette créature paraissait irréelle et Ralph se demandait s'il n'était pas le jouet d'une illusion. Bientôt, il ne put y tenir : il avança près d'elle, mis un genou à terre et toucha délicatement le bas du voile qui la recouvrait.
La nymphe parut alors s'apercevoir de la présence du jeune homme. Elle abaissa son regard vers lui et s'écria courroucée :
- Être grosier, qui t'a permis de venir jusqu'ici et de troubler ma solitude ? Tu mériterais un sévère châtiment car nul n'a jamais osé troubler mes jeux et délassements.
Elle paraissait fort en colère, mais on voyait à son oeil malicieux qu'elle n'était pas autrement fâchée d'avoir été surprise au milieu de ses ébats.
Ralph la salua donc gracieusement et lui dit :
- Dame ou Déesse de ces lieux, je ne sais, excusez la témérité d'un misérable humain qui s'est égaré en votre domaine. Il ne vous veut que du bien. Et puisque votre puissance, ô Déesse, est assurément considérable, il souhaite que vous étendiez sur lui votre main généreuse.
A ces mots, la fée sourit et recommença de chanter et de danser. Bientôt même, elle offrit la main à Ralph qui, ravi, se laisa entraîner dans la danse. Danse fantastique, danse extraordinaire ; elle était de plus en plus animée tout en restant si légère que les pieds des danseurs semblaient à peine effleurer le sol et ne pliaient même pas les fleurs sauvages de la clairière.
Et puis, brusquement, la fée sauta d'un bond rapide au milieu de la rivière et disparut, entraînant toujours Ralph dans le bouillonnement des eaux. L'onde, un moment agitée, reprit bientôt son cours paisible.

*
**
***
Les ténèbres de la nuit, se dissipaient et déjà une frange dorée annonçait à l'orient le lever du soleil quand Ralph reparut au château. Il paraissait las et meurtri de fatigue. Les invités, et tout d'abord la Comtesse Louise n'avaient pas été trop inquiets jusque-là de sa disparition. L'on avait pensé qu'entraîné par l'ardeur de la chasse, il s'était éloigné et n'avait pu regagner à temps la demeure de ses pères.
Effectivement, il se contenta d'expliquer brièvement qu'il s'était égaré dans la forêt et avait passé la nuit dans la chaumière d'un bûcheron. Le mauvais grabat de paille et de litière sèche que celui-ci lui avait fourni était cause de sa lassitude.
Nul n'insista et les fêtes reprirent. C'était d'ailleurs la dernière journée de ces fêtes et, le soir même, tous les invités quittaient le château.
Mais la nymphe du ruisseau avait bien jeté dans le coeur de Ralph son ensorcelant venin. Dès que la nuit fut venue, le Comte abandonna secrètement sa demeure et courut rejoindre l'enchanteresse. Il ne pouvait plus se passer de son chant, de sa danse et du séjour au sein des eaux.
Il recommença plusieurs fois et ce manège dura quelques semaines. Par accident, il se trouva que la Comtesse Louise, une nuit fut souffrante. Elle pria ses servantes d'aller quérir son époux et on découvrit que la couche était vide. Intriguée, la Comtesse guetta de nouveau et s'aperçut des absences nocturnes de son époux.
Jalouse, Louise résolut de connaitre le secret qui entraînait Ralph aussi loin du château et, le lendemain, elle le suivit sans bruit. Arrivée dans la clairière, elle se cacha derrière un chêne. Elle assista alors à l'apparition de la nymphe, à sa danse et à ses chants. Elle vit son époux s'élancer vers la fée et, finalement, disparaître avec elle au milieu des eaux.
Moins effrayée qu'irritée, Louise de la Motte sentit la jalousie s'emparer de son coeur ; elle se garda bien de manifester sa présence mais, au contraire, se dirigea rapidement vers le château, rentra dans ses appartements et, quand son époux revint, feignit d'avoir dormi toute la nuit paissiblement. Elle ne souffla mot du spetacle qu'elle avait découvert.
Seulement, la nuit suivante et, tandis que son époux dormait sans se douter de rien, elle prit à nouveau le chemin de la clairière. Elle ne redoutait rien tant que de n'y pas retrouver la nymphe. Mais la fée venait chaque nuit s'ébattre au-dessus des eaux, qu'elle eût on non un spectateur. Et, après avoir chanté et dansé aussi joyeusement qu'à l'accoutumée, elle s'étendit sous un chêne.
Qu'elle était gracieuse à dormir ainsi, abandonnée sans souci ! La lune à travers les arbres de la forêt éclairait son visage et sa poitrine que soulevait son souffle régulier.
Louise de la Motte fut prompte comme l'éclair. On vit jaillir une lame et une tache de sang vermeille vint rougir la tunique de la fée à l'endroit même du coeur. Celle-ci poussa un long gémisssement, se débattit quelques instants sur le gazon, puis finit par rouler jusqu'au ruisseau où elle glissa tout en se plaignant. L'eau bouillonna, puis tout rentra bientôt dans la paix et le silence.
Satisfaite, la châtelaine regagna sa demeure. Son beau calme vengeur fut bientôt troublé par des appels et des cris. A l'aube, on vint la réveiller. On lui annonça que son époux avait été trouvé étendu sur le sol de sa chambre : il avait reçu une blessure fine et terrible par où la vie s'était échappée.
La nymphe, à son tour, s'était vengée.
Louise fut désespérée ; une fièvre ardente s'empara de son corps. Elle délirait et, dans son délire, ne cessait de prétendre qu'une tache rouge de sang l'aveuglait. Elle passait la main sur son front pour s'en délivrrer et toujours, il lui semblait que la tache reparaissait.
Enfin, grâce aux soins attentifs des médecins les plus savants de Normandie, la jeune veuve finit par guérir. Quelques mois plus tard, elle mit au monde un fils que l'on appela Ralph en souvenir de son père.

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Et c'est alors que l'on connut la vengeance de la nymphe et que l'on s'aperçut qu'elle poursuivait cette vengeance sur toute la postérité de Louise.
L'enfant avait environ six mois, quand on vit apparaitre sur son front une petite tache rouge. Et cette tache rouge allait en s'agrandissant. Elle marqua de ce signe le fils de Louis et tous les héritiers de celle-ci.
Pendant plusieurs générations, la tache rouge reparut indélébile. mais, vers le milieu du 18e siècle, le dernier descendant de Ralph et de Louise n'eut qu'une fille ; à cette fille enfin, le stigmate de la fée fut épargné. Aucune trace sanglante ne souilla le front de l'enfant.

Voilà l'histoire de la dernière des fées normandes. On prétend - ce sont des philologues, ces savants qui entendent donner l'étympologie et l'origine de tous les noms de lieux et de personnes - on prétend que le nom de Carrouges, porté depuis par la famille de Ralph et par le village où cette famille résida, aurait été donné en souvenir de ces événements.
Car -rouge signifierait ainsi chair sanglante, chair rouge.
C'est possible. Mais les philologues, en dépit de toute leur science, m'ont toujours paru de grands fantaisistes...



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Tiré des Contes et légendes de Normandie
Editions Fernand Nathan

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1ere image :
Cris Ortega
2ème image : Jonathon Earl Bowser

4 commentaires:

  1. Bonjour Elephant gris ! ça va ?

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  2. Quelle histoire étonnante, chère Mélusine, qui m'entraîne sur les doux rivages de la poésie sombre des tâches rouges, des réalités bien incerrtaines, des ondines et des passions qui nous perdent... La Femme-Fée, l'eau, l'amour... merci !!!

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  3. Et oui Dourvac'h... peut-être le début d'une nouvelle histoire pour toi ? Mais tu me diras, pas vrai ?

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