mercredi 11 février 2009

Langage amoureux

Les arbres entiers ou leurs fragments sont, la plupart du temps, en rapport avec l'amour. Dans le pays chartrain, au commencement du XIXe siècle, les garçons suspendaient à la fenêtre de leur maîtresse, la nuit qui précède la Saint-Jean, une branche de sapin ou de noyer.
Les rameaux emblématiques sont surtout en usage le premier mai et, parfois pendant tout le mois : leur signification varie suivant les contrées :
En Picardie, la branche de sapin devant la maison d'une jeune fille est destinée à lui faire honneur, alors que dans l'Yonne et dans les environs de Péronne, elle est réservée à celle dont la conduite laisse à désirer, et, en Wallonie prussienne, à celle qui a mauvaise langue. Dans le pays wallon, la branche de noyer équivaut à une accusation de mœurs légères.
En Picardie, le cerisier veut dire que la jeune fille est à marier ; mais dans les Vosges la plus sanglante injure que l'on puisse faire, c'est à planter devant sa porte une branche de cet arbre. On dit, en effet, d'une dévergondée : C'est un cerisier, chacun peut se prendre à ses branches et se régaler à peu de frais.
En Wallonie, où ce mai est aussi injurieux, c'est une allusion au cerisier des pauvres, dont on dit en proverbe que tout le monde monte dessus ; c'était un arbre au bord d'un chemin et dont les fruits appartenaient au passant.
En Berry, le mai d'aubépine fleurie est un hommage gracieux à la jeune fille ; à Allaines (Somme) son dicton est : de l'épeine, je t'aime.

Les mais composés d'arbustes secs ou épineux ont un sens en rapport avec leur nature : les garçons du Berry placent des épines sèches devant la maison des filles peu aimables ou mal famées ; dans la Meuse, le buisson d"épines introduit dans le tuyau extérieur de la cheminée a une signification insultante ; en Wallonie prussienne, on en accroche un à la porte des filles de mœurs équivoques.
Dans les Côtes-du-Nord, celles qui ont mauvais caractère trouvent une branche d'épines ou d'ajoncs, dans l'Yonne, un églantier, dans les Vosges et dans le Vimeu, un rameau de houx.
À Jeumont, on honore les filles sages en environnant leur maison de branches de bouleau ; dans l'Yonne, on offre à celles qui sont sympathiques, un rameau de charme ; dans les Vosges, un garçon qui veut être agréable à une jeune fille met au-dessus de sa cheminée une branche de laurier.Dans le Blaisois, les garçons gratifient d'une ramille de sureau les jeunes filles qu'ils accusent de manquer de franchise ; en Picardie, ce mai a pour but de tourner en dérision celle devant la porte de laquelle il est placé ; en Wallonie, il indique une conduite légère.
Au Moyen Âge, sa signification était méprisante, ainsi qu'il résulte d'un procès du XIVe siècle, fait par une jeune fille à un garçon qui, la nuit de Saint Nicolay, avoit mis à sa maison une branche de seur… en disant qu'il n'avoit mie bien fait de ce faire, et qu'elle n'estoit mie puante, ainsi que le dit seur le signifioit.
À Allaines (Somme) le sureau a encore le même sens : Du séü, tu pues.
Aux environs de Liège, un mai d'aune indique que la jeune fille a une mauvaise conduite
À Moncontour-de-Bretagne, une branche de pommier est accrochée à la porte des filles qui ont la réputation de boire.
Dans la Meuse, les amoureux pour se venger mettent à la porte d'une insensible un saule ou un sapin effeuillé.
Dans l'Yonne, on place un lilas à la maison des jeunes filles malpropres.
Dans le Vimeu : mai de fusain, ch'est une putain.
En Ille-et-Vilaine, celui de thym a la même signification, peut-être due à la rime : s'il y a des fleurs ou des boutons au mai d'épines blanches, la jeune fille n'est plus vierge.
Aux environs de Dijon, un bouquet de fleurs de tilleul placé pendant la nuit à la fenêtre d'une jeune fille indique qu'elle boit du tilleul, c'est-à-dire qu'elle est enceinte.

Les garçons expriment leur état d'âme à l'aide de fragments d'arbustes ; dans les Bouches-du-Rhône une branche de thym était une déclaration d'amour.
Dans les campagnes liégeoises le mai de frêne, celui de buis et celui de chêne signifient : je vous aime
En Ille-et-Vilaine un mai de chèvrefeuille, en patois cherfeu, veut dire : Ma chère fille.
Ailleurs comme dans la Meuse, la signification du mai est basée aussi sur des jeux de mots ou des assonances : le hêtre, il te hait ; le tilleul, il te veut ; le charme, tu me charmes ; l'aunaie (aune), je t'aurai ; le sau (saule), je te vaux ; la boulie (bouleau), je t'oublie.
Aux environs de Liège, un mai d'aune signifie : je t'abandonne.

Les branches et les bouquets constituent aussi une sorte de langage amoureux : à Bordeaux, si le jour de la Saint-Florent (24 décembre), un garçon offre une branche ou un bouquet d e gui à une jeune fille, celle-ci peut-être assurée qu'il l'épousera dans l'année ; une branche d e romarin était la plainte de l'amant provençal.
Dans plusieurs villages de l'Ube, le premier mai, des fleurs jaunes du genêt sont répandues dans les rues, de façon à former une sorte de chemin entre diverses maisons, qui indique les accointances amoureuses que l'on attribue à ceux qui les habitent.
En Saintonge, le galant évincé par une jeune fille et vice versa va, avant le jour, joncher de branches et de feuilles de lierre le chemin par où doit passer la noce.
En Saône-et-Loire, quand une jeune fille a été délaissée par son amant, ses camarades vont placer clandestinement des branches de saule devant la porte de l'abandonnée ; anciennement c'était de la sauge.
Dans le Maine, quand on surprend un garçon et une fille en conversation intime, on arbore un drapeau au faite de l'arbre le plus voisin. Personne n'oserait l'enlever avant que la pluie et le vent ne s'en chargent. On peut encore constater à la campagne, principalement sur le tronc des arbres lisses, le gracieux usage ainsi décrit par un poète du XVIe siècle :

Dessus l'écorce des fouteaux
Des fresnes et des chesnoteaux
Qui sont en tous cers doux bocages,
On voit Philanon et Philis
Liés d'un neud. Toy qui le slis
Bénis leur amoureux courage

Dans la Cornouaille et aux environs de Brest, les amoureux découpent des lettres sur un papier dont ils entourent une pomme en adjurant le soleil d'écrire sur le fruit le nom porté sur l'enveloppe.

***
Image : Les amoureux de Peynet


2 commentaires:

  1. Comme la conduite des jeunes filles étaient surveillées par "l'opinion publique". Les gars pouvaient faire à peu près ç' qu'y voulaient "du moment que ça se voit pas trop" (alors qu'un ventre arrondi de "fille-mère", oui!)... Ces dérives si poétiques aujourd'hui me font penser - en mode mineur - aux "gardiens de la révolution" (et des "bonnes moeurs") en Iran, les Pasdaran...

    Bises & Amitié à toi... et merci du grand honneur que tu fais à ma petite littérature... je t'adresserai un courriel perso dès demain matin, chère Mélusine !

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  2. Dourvac'h... Tu me rappelles en effet ce qui pouvait se faire sans être "vus"...
    Et en effet,dans certains de ces pays cités, c'est bien ce qui se passe encore...

    Pour ta littérature... je suis gourmande... et t'en reparlerai, c'est sûr !!
    A bientôt

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