mardi 15 avril 2008

Les Morgans et Morganes d'Ouessant

Ordinairement, c'étaient des hommes qui étaient attirés dans ce monde enchanté, parce qu'il est le plus souvent habité par des personnages féminins. Parfois aussi des génies mâles y emmenaient des femmes : en Gascogne, un drac saisit une jeune fille qui se baigne et l'emporte dans son beau château, construit sous la mer, au milieu d'un jardin planté d'arbres et de fleurs marines.
Les Morgans y entraînaient aussi les filles de la terre : il y a une trentaine d'années, les habitants d'Ouessant plaçaient encore sous les eaux, à peu de distance de leur île, la résidence de tout un groupe de ces génies, dont le nom se rapproche de celui de Mari Morgan, mais qui formaient une tribu distincte, plus bienveillante à l'égard des humains. Elle se composait de mâles et de femelles, alors que, presque toujours, les Mari Morgan sont des femmes.

Sans être à proprement parler des nains, ils étaient de petite taille, mais gracieux. On disait qu'ils avaient les joues roses, les cheveux blonds et bouclés, de grands yeux bleus et brillants ; bien que gentils comme des anges, ils ne pouvaient aller au ciel, parce qu'ils n'avaient pas reçu le baptême. Les hommes s'appelaient Morgans (Morganed), les femmes Morganes (Morganezed, pluriel de Morganès). Les traditions qui les concernaient, bien que déjà en voie d'effacement, étaient encore connues des vieilles femmes en 1873. Voici le résumé de l'une de celles que l'on recueillit et qui indique nettement leur vie sous-marine :

Une jeune fille était sur la grève avec ses compagnes, et comme elles parlaient de leurs amoureux, Mona déclara qu'elle était aussi belle qu'une Morganès, et qu'elle n'épouserait qu'un seigneur ou un Morgan. Un vieux Morgan, qui était caché dans les rochers, l'entendit et, se jetant sur elle, l'emporta au fond de l'eau ; c'était le roi des Morgans, et son palais était plus beau que toutes les habitations royales qu'il y a sur terre. Son fils devint amoureux de Mona, et pria son père de la lui donner en mariage ; mais il refusa, et le força à se marier avec une Morganès. Les fiancés se mirent en route pour l'église, car ces hommes de mer ont aussi leur religion et leurs églises sous l'eau, bien qu'ils ne soient pas chrétiens ; ils ont même des évêques à ce qu'on dit. Mona reçut l'ordre de rester à la maison, pour préparer le festin ; mais on ne lui donna que des marmites vides, qui étaient de grandes coquilles marines, et on lui dit que si tout n'était pas prêt pour un excellent repas, on la mettrait à mort.
Le fiancé, feignant d'avoir oublié son anneau, s'enfuit et courut tout droit à la cuisine, où, en prononçant quelques mots, et en touchant successivement les objets, il produisit un repas, tout ce qu'il y avait de plus beau. Le vieux Morgan dit à la jeune fille qu'elle avait été aidée, mais qu'il ne la tenait pas quitte. Lorsque les mariés se retirèrent dans la chambre nuptiale, il ordonna à Mona d'y entrer, de prendre un cierge allumé, et de l'avertir, quand il serait consumé jusqu'à sa main. Lorsqu'il fut près de s'éteindre, le jeune Morgan dit à sa femme de tenir un moment le cierge de Mona et quand on eut appris au vieux Morgan que le cierge était consumé, il entra, et sans regarder, abattit d'un coup de sabre celle qui tenait le cierge.
Au point du jour, le Morgan vint dire à son père qu'il était veuf, et lui demanda la permission d'épouser la fille de la terre. Le mariage eut lieu, et le jeune Morgan était rempli de prévenances pour sa femme. Malgré cela, Mona avait envie de retourner chez ses parents ; mais son mari ne voulait pas la laisser partir, car il craignait qu'elle en revînt pas. Comme il la voyait triste, il lui dit un jour : "Suis-moi, et je te conduirai à la maison de ton père". Il prononça un mot magique, et aussitôt, parut un beau pont de cristal pour aller du fond de la mer à la terre. Le vieux Morgan voulut suivre les deux époux ; lorsqu'ils eurent mis pied à terre, le jeune Morgan prononça un mot et le pont s'enfonça, entraînant avec lui le vieux Morgan au fond de la mer. Le mari de Mona lui recommanda de revenir au coucher du soleil, et d 'avoir soin de ne se laisser embrasser ni même toucher la main par aucun homme. Elle oublia sa recommandation, et perdit la mémoire de tout ce qui s'était passé depuis son départ pour le pays des Morgans.
Cependant, elle entendait souvent des gémisements, et une nuit, elle reconnut distinctement la voix de son époux qui lui reprochait de l'avoir quittée. Elle se rappela tout et trouva son mari qui se lamentait derière la porte. Elle se jeta dans ses bras, et depuis, on ne l'a plus revue.


Les Mari Morgan

Les mari Morgan ont de nombreux points de ressemblance avec les sirènes, et vers la fin du XIXe siècle, on les confondait généralement avec elles, bien qu'elles n'eussent pas le corps terminé en poisson. Suivant l'opinion la plus commune, elles ont disparu depuis longtemps. Une légende assure pourtant qu'il y en a encore une dans une caverne près de Crozon. Il était rare de les rencontrer en pleine mer ; elles se tenaient de préférence dans le voisinage des côtes, à l'entrée des cavernes, à l'embouchure des rivières. Très effrontées et versées dans la science des maléfices, elles poursuivaient les jeunes pêcheurs de leurs sollicitations amoureuses : ceux qu'elles parvenaient à séduire étaient entraînés sous les eaux et on ne les revoyait jamais.

Leurs palais souterrains
Cette conception se retrouve dans plusieurs récits contemporains, dont quelques-uns décrivent même, avec une certaine précision, le séjour des divinités marines.
En Haute-Bretagne, c'est parfois toute une contrée que la mer, rendue solide par une puissance magique, enveloppée d'une voûte transparente, à travers laquelle on voit presque aussi bien que sous notre ciel. Elle contient des campagnes étendues où croisent des arbres et des plantes étranges, qui tiennent de la flore terrestre et de la flore maritime ; de longues avenues conduisent à de beaux châteaux, ornés de toutes les richesses de l'Océan. C'est là que les dames de la mer, auxquelles on attribuait des passions amoureuses, attiraient ceux qui leur avaient plu, ou même recueillaient des naufragés. A part la liberté de revenir à terre, ils y avaient tout à souhait ; parfois même elles laissaient retourner à leur village les pêcheurs qui regrettaient trop leurs femmes pauvrement vêtues et leurs petits enfants.
Lorsque les marins de Basse-Bretagne avaient cédé à la séduction des Mari Morgan, ils arrivaient aussi dans un palais de nacre et de cristal où les attendaient des plaisirs de toutes sortes. Ils épousaient la Mari Morgan qui les avait enlevés, et si l'espoir de reprendre leur place parmi les hommes leur était interdit, ils finissaient par ne pas trop s'en plaindre. Riches, choyés, servis à souhait, ils vivaient heureux, grassement, longtemps, et avaient beaucoup d'enfants.


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