mardi 8 avril 2008

Les grottes dans les contes : les fées, les Bécuts

Les grottes, dont le rôle est si considérable dans les traditions localisées de l'intérieur des terres et du bord de la mer figurent assez rarement dans les contes proprement dits.

Les fées du monde enchanté, dont la situation géographique est indéterminée, ne semblent pas, comme leurs congénères rustiques, avoir une résidence souterraine, et lorsque par hasard elles habitent des cavernes, celles-ci sont indiquées d'un mot, sans aucun détail accessoire.

Il est rare qu'il y ait entre elles et leurs habitantes une relation aussi étroite que celle que l'on rencontre dans un conte corse : une fée d'une grande beauté qui vivait au temps où les bêtes parlaient, où les pierres marchaient, était en outre une puissante magicienne, mais elle ne pouvait quitter sa grotte que pendant trois jours ; si elle en restait absente une heure de plus, elle perdait tout son pouvoir.

Les Bécuts dont parlent les contes gascons étaient des géants hauts de sept toises qui, comme les cyclopes dont ils se rappellent assez exactement les gestes, n'avaient qu'un oeil au milieu du front. Ils habitaient des cavernes dans un pays sauvage et noir, et quand ils attrapaient des chrétiens, ils les faisaient cuire vivants sur le gril et les avalaient d'une bouchée.
Plusieurs récits où se rencontrent des incidents de la légende de Polyphème, racontent que des garçons adroits parviennent, en employant la ruse, à les rendre aveugles, et à leur échapper.
Dans une version de l'Albret, deux jumeaux, partis pour aller voir où finit le monde, rencontrent, après un long voyage, une grande lande où un Bécut* gardait ses moutons. Il les force à entrer dans une grotte fermée par une grosse pierre, où il se retirait avec ses troupeaux. Dès qu'ils y ont pénétré, il se saisit de l'un d'eux, le tue et le fait cuire à la broche. Pendant qu'il dort lourdement après cet affreux repas, le survivant lui enfonce la broche dans l'oeil, se sauve dans l'étable, se mêle au troupeau, et quand le géant le fait sortir, il se met à quatre pattes revêtu d'une peau de bête et échappe ainsi à sa vengeance.

*Le bécut était jadis un objet d'effroi pour les enfants et pour les paysans, ce qui semble montrer qu'avant d'en faire un être mythologique, on lui a autrefois assigné une résidence locale.

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Image : "Panthéon Pyrénéen" de Olivier de Marliave et de Jean-Claude Pertuzé
des Éditions Loubatières

Les fées nous échappent


Les fées nous échappent.
Elles sont radieuses et on ne peut les saisir, et, ce qu'on ne peut pas avoir, on l'aime éternellement.

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Jules RENARD, son journal 1887-1892

Les sirènes fluviales

Les sirènes, moitié femmes et moitié poissons, auxquelles tant de légendes du littoral assignent une demeure sous-marine, vivent beaucoup plus rarement sous les eaux des rivières, et les récits où elles figurent sont plus vagues et, à deux exceptions près, moins détaillées.

Parfois leur résidence n'est pas localisée dans un pays déterminé ; c'est ainsi que dans un récit de la Haute-Bretagne, une jeune fille jetée à l'eau au moment où elle traverse un fleuve en bateau, est recueillie par une sirène qui la traite bien et la laisse même s'élever au-dessus des flots, en prenant toutefois la précaution de la retenir avec deux chaînes. Celles-ci ayant été coupées par le fils du roi, quelques jours après, on vit sur le rivage le corps de la sirène, morte de chagrin d'avoir perdu celle qu'elle appelait sa fille. Cette légende ainsi que la suivante, que celle des Dracs du Rhône, et que deux ou trois traits d'autres récits, supposent qu'en dessous des rivières existait, comme sous les flots de la mer et sous le cristal des fontaines, une sorte de monde enchanté ; mais les conteurs en font que l'indiquer sans en donner la description.*

Les rivières de Gascogne étaient la résidence de sirènes, dont J.F. Bladé a rapporté les gestes sous une forme qui n'est pas rigoureusement populaire ; voici, avec quelques suppressions, les récits où il les fait figurer : Les sirènes du Gers ont des cheveux longs et fins comme de la soie, et elles se peignent avec des peignes d'or. De la tête à la ceinture, elles ressemblent à de belles jeunes filles de dix-huit ans. Le reste du corps est pareil au ventre et à la queue des poissons. Ces bêtes ont un langage à part, pour s'expliquer entre elles. Si elles s'adressent à des chrétiens, elles parlent patois ou français. Elles vivront jusqu'au jugement dernier. Certains croient qu'elles n'ont pas d'âme ; mais beaucoup pensent qu'elles ont dans le corps les âmes des gens noyés en état de péché mortel.
Pendant le jour, elles sont condamnées à vivre dans l'eau. On n'a jamais pu savoir ce qu'elles y font. La nuit, elles remontent par troupeaux, et folâtrent en nageant au clair de lune. Alors, elles s'égratignent et se mordent pour se sucer le sang. Au premier coup de l'Angelus, elles sont obligées de rentrer sous l'eau. Force bateliers ont vu des troupeaux de sirènes dans la Garonne. Elles chantaient, tout en nageant, des chansons si belles, si belles, que vous n'avez jamais entendu ni entendrez jamais des pareilles. Par bonheur, les patrons des barques se méfient de ces chanteuses. Ils empoignent une barre et frappent à tour de bras sur les jeunes mariniers qui sont prêts à plonger pour aller trouver les sirènes. Mais les patrons ne peuvent avoir l'oeil partout. Alors les sirènes tombent sur les plongeurs, elles leur sucent la cervelle et le sang, et leur mangent le foie, le coeur et les tripes. Les corps des pauvres noyés deviennent autant de sirènes jusqu'au jugement dernier.

Un jeune tisserand si passionné pour la pêche qu'on lui avait donné le surnom de Bernard-Pêcheur ou Martin-Pêcheur, étant descendu vers trois heures du matin pour poser ses lignes de fond dans le Gers entendit à cent pas de la rivière des cris et des rires de jeunes filles. "Au diable ! pensa-t-il, les filles de Castéra sont venues se baigner ici. Elles auront épouvanté le poisson". Il s'approcha doucement en se cachant derrière les saules, pour bien les voir, sans leur donner à comprendre qu'il était là. Elles se peignaient avec des peignes d'or, ou elles nageaient et folâtraient au clair de lune, Bernard-Pêcheur entendait leurs cris et leurs rires. "Diable m'emporte, dit-il, si je connais aucune de ces jeunes filles et si je comprends un seul mot de ce qu'elles disent !". La pointe de l'aube n'était pas loin, lorsqu'une des baigneuses l'aperçut et cria : "Un homme !". Aussitôt toutes se tournèrent vers l'indiscret :
- Bernard-Pêcheur, mon ami, viens nager avec nous !
- Mère de Dieu ! Je suis tombé sur un troupeau de sirènes !
Alors les sirènes commencèrent une chanson si belle que Bernard-Pêcheur était forcé de se rapprocher de l'eau de plus en plus. Il était au bord de la rivière, et allait plonger sans le vouloir quand les cloches de l'église de Castéra sonnèrent le premier coup de l'Angelus. Aussitôt les sirènes finirent leur chanson, et se cachèrent sous l'eau.

Cette tradition des sirènes fluviales a vraisemblablement été plus répandue qu'elle ne l'est aujourd'hui : on la retrouve altérée, et déformée dans le pays de Liège, où les séduisantes dames des eaux étaient devenues, par une transformation que les fées ont assez souvent subie sous l'influence chrétienne, des êtres maudits ; on les appelait macrales d'aïve ou sorcières d'eau, et elles cherchaient à engloutir les pêcheurs en frappant leur nacelle avec leurs queues de poisson. Bien que les marluzennes, dont on fait peur aux enfants dans le Hainaut, soient d'une forme indéterminée, leur nom paraît indiquer la queue pisciforme, attribut ordinaire de Mélusine. On criait aux marmots qui s'approchaient des ruisseaux : "Prenez garde, les marluzennes va saqueront d'vé (dedans)".

*Madame d'Aulnoy avait peut-être emprunté à quelque tradition populaire l'épisode du conte de "Babiole" dans lequel un prince descend sous un fleuve où il trouve les déités poissonneuses célébrant les noces d'une rivière avec un fleuve des plus riches (cabinet des fées, tIII, P.86)
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