jeudi 27 mars 2008

Sainte Lucie, Cendrillon et les Belles au bois dormant

Cuire les chats de Lucie sur la plaque bien chauffée environ cinq minutes jusqu'à ce qu'ils soient dorés (Mala Powers, Follow the year)

Couchée à l'ombre d'un baldaquin de givre où elle semble avoir "abandonné" l'apparence de la vie, la belle gisante dort, et de ses rêves vont naître et fleurir les silhouettes éblouies des demoiselles de l'aurore.
Sainte Lucie est à la fois sorcière d'hiver et Fée du printemps. En Bohême, les cheveux dressés comme un buisson saisi par le gel, les lèvres bleues, le regard pétrifiant, elle hante les nuits blanches à la recherche de garnements. Dans sa hotte, elle les emporte jusqu'au plus profond de la terre, leur ouvre le ventre, les bourre de paille et les ajoute à sa famille de poupées. En Bavière, en Autriche, elle se déguise en chèvre volante ou en sorcière à masque d'oiseau. Elle s'adoucit en Alsace et apparaît le visage talqué, sa longue chevelure de chanvre blond coiffée d'une couronne de papier doré ornée de roses et de bougies. La clochette d'argent qu'elle agite réveille les petits Esprits de la nature ; c'est la Dame de Noël. Dans les contrées septentrionales, elle sort de la forêt drapée de blanc, couronnée de houx et de lumière, et apporte feu et nourriture dans chaque foyer.
De récits mythologiques en légendes, des contes populaires en contes de fées, on la retrouve héroïne d'un arc-en-ciel de contes à tiroirs, jeune princesse emprisonnée dans un abîme souterrain par une des ogresses d'hiver : Berchta, Befana, Cailleac, Bheur. Parfois elle parvient à s'évader toute seule ; sinon le fils de la méchante geôlière éperdu d'amour pour la belle l'aide à fuir, mais le plus souvent, c'est un valeureux prince charmant qui, bravant maints dangers, s'en vient la réveiller d'un doux baiser et l'emporte vers son château de lumière. Dés lors, partout où son pied mignon se pose, la nature se réveille, le sol durci s'enverdure, la forêt morte bourgeonne, la rivière gelée qu'elle franchit se remet à vivre, chanter, serpenter entre les rives d'une campagne que le soleil inonde au fur et à mesure de l'avance du flot libéré ; et au retour du bouquet d'or des primevères, le coucou pique les troncs à chacun de ses échos... Sainte Lucie se fiance, Sainte Lucie se marie, voici les demoiselles d'honneur de Sainte Lucie.
Que l'on soit d'aujourd'hui ou d'hier, d'ici ou bien d'ailleurs, chacun connaît ses noms : Perséphone, Cendrillon, Talia, Blanche-Neige, Zélandine, Blanche Epine, Chaperon Rouge, Rondallayre, Cuccendron, Cernushka, Pepeljuca, La Gatta cenerentola, Ventafoches, Askepisker, Salie, Aschenputtel, Aschepoester, Florissante, Lalie.Toutes portent le titre de Reines de Mai, Belles au bois dormant.
Là où le conte de la Belle Dormeuse se suffit à lui-même pour nous ouvrir les voies des liturgies saisonnières, où le culte des Fées nous ouvre à l'enchantement originel, où les ailes des anges repoussent à l'infini les libres confins de l'univers, Perrault détourne, dénature l'éclat du vivifiant message par une morale rapportée aussi terne qu'incongrue et réduit les Fées saisonnières à d'édifiantes pimbêches confites en principes et dévotions.


"Des conteurs français, Perrault en tête, les prendront par la main, chausseront leurs pieds nus de fins souliers et les revêtiront d'habits de satin pour les mener dans les salons faire la révérence aux marquises", s'extasie Lucie Félix-Faure-Goyau, enterrant les déesses de l'aurore, les génies de la création sous de si élégantes pelletées de style : "Il est "délicieusement amusant" de comparer notre Belle au bois dormant à la Talia de Basile si gauche, frustre et proche des racines primitives, celle de Perrault est ciselée, délicate, élégante. Ou à la Blanche-neige de Grimm, l'une aux allures sauvages, l'autre aux allures mythiques. Ah ! la nôtre est unique et incomparable, dans l'élégance d'une civilisation raffinée. Elle ne voisine pas avec les Gnomes des montagnes, elle dort au milieu d'une cour magnifique qui a gardé dans le sommeil son décor d'apparat, comme si, par hasard, les courtisans de Louis XIV s'étaient assoupis à leur poste, en attendant le passage du roi (...) O Basile, cachez-vous ! Notre princesse oserait-elle entendre l'histoire de sa devancière ? Et vous, Gnomes de Blanche-Neige, comment vous glissseriez-vous parmi tant d'habits brodés et chamarrés ? (...) Peu importe à Cendrillon d'avoir pour aïeule, dans la vieille Egypte, la belle courtisane Rhodopis. Elle est chez nous, très authentiquement naturalisée [ on devrait dire empaillée et nous devinons que, stylée par sa marraine, elle doit esquisser la révérence avec autant de grâce et de bonheur qu'une élève de Saint-Cyr], patronnée par Mme de Maintenon [ celle de l'Edit de Nantes] et présentée à Louis XIV. Les Fées elles-mêmes sont sincères, très purement et très agréablement. Elles sont Fées de France, avisées, prudentes, sociables, point fantaisistes à l'excès, modérées, cartésiennes, a-t-on dit"...

Ainsi meurt l'esprit des contes, s'éloignent les Fées, se dérobe l'aurore à l'écoute de tant d'arrogantes sottises. Ainsi se fanent les fleurs aux pétasseries salonnardes d'une autre Marquise de Sévigné décrivant la campagne.
Ainsi s'allonge la Belle de Mai sous la pierre en attendant la venue d'un printemps nouveau.

Sainte Lucie

De taille parfaite, il y a plusieurs aspects chez cette belle Lucie : la sorcière primitive, la déesse du printemps et la sainte.
On l'a vue toute bleue de gel, la bouche hérissée de tessons de cristaux.
Mais "à la Sainte-Lucie, le jour avance d'un saut de puce" et la bluette du printemps trouble l'ogresse : la peau de marbre rosit, le sang afflue et la bouche se fait fleur. Les cheveux givrés retrouvent l'or du levant et s'encouronnent de floraisons champêtres, de roses et de sept chandelles. Les Saintes sont les filles de Fées et, à l'apparition de la première primevère, la Nymphe Lucie abandonne sa tiare païenne pour une simple auréole. Cendrillon quitte sa chrysalide cendreuse pour la parure ailée des Belles de Mai....

Les Gnomes des cimes ont taillé dans la glace la garde-robe de l'antique Lucie mais les Fayettes printanières l'ont retouchée pour les bals des Fées. Elles ont ajouré, voilé, dentelé les gros plis, raccourci, décolleté, suggéré... Chaque année, c'est drapée de blanc, coiffée de feuilles et de lumière, que la vierge Lucie ouvre la porte des beaux jours. Accrochées à sa traîne, des clochettes d'argent réveillent à chaque tintement des milliers de bourgeons.

Sa chambre est l'hiver ; sa maison le printemps ; les bois, les prairies, les jardins d'été. On la rencontre en Allemagne, en Bavière, en Alsace, dans le nord de l'Italie, toutes les régions septentrionales, les illustrations de
Carl Larsson et les contes de fées.

Autrefois, Lucie raffolait de chair fraîche ; elle butine aujourd'hui la saveur de la flore et des fruits sans y porter la dent.

Elle ramène le printemps, réveille et fertilise la nature. La légende rapporte que lors d'une grande famine en Suède, Sainte Lucie vint un 13 décembre sauver le pays en apportant des vivres. Aussi, tous les ans, à cette date, chaque église, chaque école, choisit, pour commémorer le miracle de la jeune fille qui sera la Lucie du jour. Dès l'aube, la Reine de la Lumière s'habille d'une robe blanche, d'une ceinture coquelicot et, la chevelure coiffée d'une couronne de feuillage ornée de sept chandelles, va servir alentour du café et des brioches appelées "couronnes ou chats de lucie".


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