vendredi 18 janvier 2008

Le Drac

Quel mystère imprègne un puits !
L'eau vit si loin
Tel un voisin d'un autre monde.
(Emily Dickinson)


Une fois, la belle Jeanneton alla se baigner à la rivière. Le Drac, le seigneur Draci, la trouvant aimable à son coeur l'enleva et l'épousa dans son beau château sous l'eau. Au bout de six ans, comme elle s'ennuyait, le roi de l'onde lui attacha au pied gauche une chaîne dorée, fine comme un cheveu, solide comme une barre d'acier, longue de sept cents lieues. Ainsi, elle pouvait aller et venir, courir dans les prairies liquides et, le soir, quand le ciel de l'eau s'assombrissait, elle disait :

Le Drac m'a volée
Par le pied m'a attachée
Avec une chaîne dorée
Drac, tire la chaîne
Dans le fond m'emmène...

Le Drac alors halait la chaîne et Jeanneton rentrait. Mais il en va toujours ainsi pour les Bêtes Fays, un jour vient un beau prince leur ravir la belle ! Et le fils d'un roi, étant justement venu s'abreuver là, la rencontra, brisa la chaîne et emmena Jeanneton.
Le Drac, inconsolable, devint fort méchant. Il souleva des tempêtes, provoqua des crues, des inondations, des maladies, des noyades. Partoiut, il chercha l'infidèle, dans chaque puits était son oeil, et chaque fille qui passait par là il l'entraînait, croyant retrouver dans ses yeux volages, le regard de Jeanneton... et souventes fois la mangeait pour conserver son âme.
On assure que les Dracs peuvent prendre toutes les formes et notamment la forme humaine pour se montrer en public, mais le plus souvent ils manifestent leur présence en faisant flotter à la surface des eaux des coupes et des anneaux d'or qui tentent les femmes. Elles entrent dans l'eau pour les prendre, et soudain elles disparaissent dans les flots. Cela arrive surtout aux femmes qui allaitent car les Dracs les enlèvent afin de nourrir les enfants que leur ont laissés des Jeanneton.

Une femme qui lavait son linge au bord du Rhône aperçut un coffret de bijoux ; elle nagea pour le saisir, mais le coffret fuyait comme un esquif devant elle, et lorsque la lavandière arriva à un endroit profond, le Drac l'enleva et la chargea de nourrir son fils. Elle revint au bout de sept ans au foyer, et son mari et ses amis eurent peine à la reconnaître. Elle leur raconta des choses merveilleuses : que les Dracs se nourrissaient de la chair des hommes dont ils s'étaient emparés et qu'ils prenaient quelquefois l'apparence humaine. Un jour, pendant qu'elle était encore au palais du Draci, celui-ci lui donna à manger un gâteau dans lequel entrait de la "viande serpentaire". Elle toucha par hasard un de ses yeux avec le doigt sur lequel se trouvait un peu de graisse du gâteau et eut dès lors le pouvoir de voir clair sous l'eau. Elle put ainsi se guider parmi les forêts aquatiques et retrouver le chemin du logis. Une fois les rives atteintes et des près traversés, chemin faisant, elle rencontra un autre Drac sur la route qui avait pris l'aspect d'un colporteur. A l'étourdi, elle le salua comme les Êtres aquatiques se saluent au fond des eaux ; "De quel oeil m'as-tu reconnu ?" demanda-t-il. Elle le lui montra ; le Drac posa son doigt sur l'oeil de la femme qui perdit son pouvoir.

Ce récit authentique prouve que les Dracs ont un bon fond, une Margot la fée, une Morgane le lui aurait crevé, arraché ou l'aurait aveuglée en lui crachant son venin à la figure. Cependant le Drac n'est plus le souverain romantique et magnanime d'autrefois, la trahison de la belle en a fait un ogre d'eau que l'on redoute partout. Les rivières, les lacs, les puits, les écuries, les caves, les grottes, les maisons, les forêts, la campagne, les océans, mais aussi l'air et le vent sont désormais ses terrains de chasse où plus personne n'est à l'abri de ses métamorphoses.

Aspect du Drac

Elfe des ombres, Elfe sombre, le drac a la taille d'un triton, mais il peut devenir gigantesque. Le drac du Cantal est si petit qu'on le confond au Lutin.

Les Draches, Draci, Drakins, Drakes, Draken, Draks, Krats, Fire-Drakes sont de beaux hommes aquatiques, au corps puissant. Ils ont des traits nobles, des yeux bleus, une barbe et des cheveux verts, la peau écailleuse, froide mais douce au toucher. Ils changent très souvent d'aspect, de grain de blé à l'éclair de l'orage, du dragon au pire monstre des vasières. On l'a déjà vu en paisible lavandière, en serpent qui enlace et étrangle, en colporteur aux yeux clairs et au sourire enjôleur ou encore en cheval ou âne noir.
Là, c'est un mouchoir sur le bord du sentier. On le ramasse, on se mouche... et c'est le Drac qui vous tord le nez. Là encore, c'est un couteau perdu que l'on glisse en poche et qui se met à s'ouvrir, à grandir, à découper la culotte et s'ensauve, laissant le malheureux lacéré sur la route en hurlant : "je t'ai eu ! Je t'ai eu ! j't'ai eu !" et dont l'écho répète : "J'tue, j'tue".


Ses vêtements : Une armure et une couronne de même couleur et du même indéfinisable métal
Sa nourriture : la chair humaine, dit-on ! Sa grande gourmandise, ce sont les hirondelles et les martinets. Dès le printemps, il part en chasse sous la forme d'un dragon ailé et invisible. C'est pour cette raison que les oiseaux qui sont seuls à pouvoir l'apercevoir volent en zig-zag et changent brusquement de direction pour lui échapper.

Le Drac habite les châteaux très ancien sous les eaux, les fontaines d'Auvergne, de Lozère, des hautes-Alpes, du Languedoc et du Dauphiné.

Le Drac aime la chasse, la pêche, les mauvaises farces. Il n'est pas rare que certains Dracs "lutineux" tiennent auberge dans quelques coins enverdurés d'Auvergne....

Dans Mémoires remarquables d'un Drac portées à la connaissance du lettré, autobiographie d'un certain Sire Dracy, considérée longtemps comme un faux avant d'être redécouverte et authentifiée, l'auteur le décrit : "Prince des Elfes, de coeur brave et de bel esprit. Habile de par la naissance aux arts subtils de la Métamorphose". Au fil de plus de mille pages feuilletonesques, d'exploits dignes du Baron de Crac, on découvre sous les vantardises, un personnage aussi désenchanté et touchant qu'un roi Arthur au dernier soir de Camelot.


YS


Des vagues lentes et lancinantes
effleuraient le sable, chatouillant ses petits grains.

Les petits cheveux blancs de la mer
coiffaient le bleuté verdâtre des profondeurs de l'inconnu.

Le vent embrassait la dune, la bruyère, les rochers dentelés.
Le soleil tombait dans l'océan, éteignant ses rayons de feu,
condamnés à une mort certaine.

Soudain, des fées transparentes et lumineuses
envahirent ma petite solitude, épousant mes lèvres,
m'entourant de leurs ailes, savourant le parfum
d'un être encore vivant, mangeant de leurs baisers
le sucre de ma vie, dessalant leur âme fragile.

Des cloches sourdes sonnaient au loin,
des femmes sortaient de l'eau noire et glacée.

Des hommes émergeaient,
des épées émoussées et rouillées
à leurs mains squelettiques, brandies tels des vainqueurs
d'une guerre improbable, mais jamais perdue.

La ville d'Ys renaît avec ses secrets à qui veut l'embrasser.

Croire aux légendes : nous sommes tous les rois d'un royaume englouti
que nous avons enseveli dans notre mémoire.

***

Texte Lionel Kerlidou
Pastel sec de Jean-François LESAINT

"Apparition de la vilel d'Ys"


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