Un jour, ou plutôt une nuit, une femme crut distinguer, près du petit lit où dormait son dernier-né, une grande forme blanche.
- Qui est là ? cria-t-elle tout apeurée.
- Tu n'as pas besoin de le savoir, lui répondit une voix.
- Qui es-tu ? Que viens-tu faire ici ?
- Visiter ton enfant.
- Va-t-en !
- Sur l'heure, mais le petit mourra dès que la bûche qui est au feu sera brûlée.
En entendant ces mots, la pauvre mère se sentit prise d'étouffement. Elle eut pourtant le courage de regarder bien en face la personne qui lui parlait, et put ainsi remarquer qu'elle avait les doigts des mains attachés ensemble (palmés). A ce signe, elle reconnut qu'elle avait affaire à une fée. D'un bond, elle se précipite vers le foyer, enlève la bûche, l'éteint et la renferme, sous double tour de clé, dans une armoire.
L'enfant grandit, devint un homme et vécut cent ans. Si, par mégarde, la bûche n'avait été retirée un jour de l'armoire par des mains ignorantes et jetée au feu, cet homme vivrait encore probablement aujourd'hui.
***
La fée qu'on a mis vertement à la porte sans qu'on sache la raison de sa visite à l'enfant, se venge à sa manière, comme Dame Agaisse s'était vengée des chênes du Hennefête (et que je vous raconterai prochainement).
Hormis cette malédiction qui est l'apanage des mauvaises fées -ou tout au moins des plus susceptibles - la remarque des doigts des mains attachés ensemble est intéressante. En effet, ces mains palmées font penser à un palmipède bien connu : l'oie, qui représente symboliquement "La femme de l'Autre Monde", "La Messagère de l'Au-Delà", la femme fée. De ce fait, la légende de la bûche pourrait bien avoir son origine et sa place dans les croyances des pays celtes (France, Irlande, Pays de Galles), d'autant plus que nous savons, par César, que l'oie était tabou chez les Bretons qui l'élévaient sans la manger et que c'était donc un animal sacré (pour des raisons surtout oraculaires).