jeudi 22 novembre 2007

La Vouivre de Jasseron

Il faisait froid ; la nuit recouvrait la Bresse que traversait une bise sifflante. Autour de la cheminée, où la vaste marmite, suspendue au-dessus de la flamme, laissait exhaler une délicieuse odeur de gaudes, des enfants écoutaient leur grand-père raconter des histoires de la vouivre de Jasseron, qu'il récitait volontiers.
Cette légende remontait fort loin dans le temps, à une époque où la "vouivre", ou fée serpent, dormait près des fontaines...
Or, à Jasseron, une vouivre indépendante et fière avait établi domicile près d'une caverne dont elle gardait l'entrée. Tout le monde, au village, le savait sans jamais l'avoir vue ni surtout surprise pendant son sommeil pour lui prendre l'escarboucle qui brillait à son front. C'eût été, paraît-il, un gage de bonheur pour toute l'existence.

A cette époque vivait à Jasseron une pauvre veuve qui avait bien du mal pour élever ses enfants. Elle gagnait péniblement sa vie à blanchir le linge des gens du village, tout en jeûnant et faisant carême plus souvent qu'à son tour.
Un soir, après de longues heures passées au lavoir, elle s'était laissée choir, brise de fatigue sur une chaise. Et si grandes étaient sa lassitude et son amertume qu'elle s'endormit, son bébé dans les bras.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, la lune accrochait des lueurs aux pointes des bouleaux et des peupliers et les étoiles scintillaient dans le ciel. Mais pour la veuve, cela n'offrait rien d'intéressant ; rien, ni le va-et-vient de quelques passants à cette heure tardive, ni le silence de cette nuit, silence qui semblait plein d'attentes, car c'était la veillée de Noël. La veuve savait qu'elle ne pourrait donner à ses enfants qu'un bien maigre repas et cela l'empêchait de penser à autre chose qu'à sa misère.
Minuit sonna au clocher de Jasseron.
Sommeillant à demi, la veuve se leva et sortit sur le pas de la porte, portant son bébé endormi au creux de son épaule. Elle tendit l'oreille : un bruit singulier lui parvenait et, grandissant, paraissait venir de la caverne de la vouivre, là-bas, à main droite. La veuve pensait aux choses que l'on racontait, en Bresse, en cette nuit de la Nativité : au moment de l'élévation, à la messe de minuit, toutes les bêtes, dans les étables, se mettaient à genoux pour adorer l'enfant-Jésus. Or, ce n'était pas encore le moment de l'élévation.
Presque machinalement, la veuve se dirigeait vers le bruit étrange et elle arriva bientôt devant la caverne. Elle sentit alors ses jambes se dérober sous elle : la pierre qui y donnait accès se déplaçait lentement, virant sur elle-même. Sous la lueur blafarde de la lune, l'entrée de la caverne se dévoilait à présent, et, poussée par dieu sait quelle force ou quelle curiosité, la veuve s'y précipita, portant toujours son bébé dans les bras.
Immobile, les yeux hagards, elle contemplait, sous mille lumières, des bijoux, de l'or par monceaux. Alors, déposant son enfant à terre pour être plus à l'aise, aussi vite qu'elle le put, elle remplit ses poches, retroussa son tablier en forme de panier pour le garnir à son tour...
- Me voilà riche pour le restant de mes jours, dit-elle toute joyeuse. Mes enfants n'auront plus besoin de rien.
Aussitôt, elle entendit un sifflement et vit la fée-serpent qui se dressait et riait.
La veuve fit un bond en arrière, laissa tomber son tablier et tout ce qu'il contenait.
La fée prononça alors ces mots :
- Dans une seconde va sonner le deuxième coup de minuit à l'horloge de la paroisse. Ecoute bien : si tu ne veux pas demeurer ma prisonnière, sors d'ici aussi rapidement que te le permettent tes jambes.
La veuve ne se le fit pas dire deux fois, et, toute tremblante, se retrouva dehors.
Une seconde fois, minuit tintait au clocher de Jasseron. Mais que se passait-il devant la caverne ?
La pierre oscillait avec son bruit étrange, effaçant toute clarté, toute entrée, forme gigantesque et indécise dans la nuit où courait un dernier frémissement.
Ce fut alors seulement que la veuve se souvint : dans l'antre magique était resté son enfant.
Elle se mit à crier comme une folle.
- Laissez-moi entrer de nouveau pour reprendre mon fils que j'ai oublié.
- Trop tard ! Le deuxième coup de minuit est passé, répondit la vouivre.
- Mais alors que va devenir mon bébé ?
Dans le silence , il n'y eut que le rire de la fée insensible et les sanglots de la pauvre maman.
Celle-ci revint le lendemain. Les jours suivants. Et toujours elle suppliait la gardienne de la caverne de lui rendre son fils.
La porte demeurait fermée par la pierre.
- Ouvrez-moi, répétait la veuve désespérée, qui demandait aussi :
- Comment se porte mon bébé ? S'ennuie-t-il ? Boit-il son lait ?
Parfois, la vouivre lui répondait par un sifflement moqueur, lui signifiant qu'elle n'aimait guère les importuns.
Un jour, la veuve eut l'idée d'apporter du lait.
- Qu'ai-je besoin de cette boisson ? dit la fée.
- C'est pour nourrir mon fils.
Et la fée prit le lait.
Ce ne fut que l'année suivante, à la Noël, que la veuve put pénétrer à nouveau dans la caverne aux trésors.
La fée lui dit :
- Que cherches-tu ?
- Mon fils.
- Tiens-tu beaucoup à le revoir ?
- Je donnerais ma vie pour lui...
Et les yeux éblouis de la veuve virent alors l'enfant, plein de beauté et de force. Riant et pleurant à la fois, elle le pressait contre elle, mais la vouivre lui recommanda :
- Sors d'ici au plus tôt, car le deuxième coup de minuit est sur le point de sonner au clocher. Ta maternelle insistance m'a touchée, et j'ai pris soin de ton enfant, mais....
La veuve n'entendit pas la suite, car elle était déjà dehors avec son fils, son plus cher et son seul trésor.
En évoquant cette légende devant ses petits-enfants, le grand-père avait dans les yeux une immense tendresse. Sa figure, tannée par le soleil et la bise, se ridait un peu plus et personne ne doutait que lui aussi aurait tout donné si pareille aventure lui était arrivé.

***
Contes et légendes du Lyonnais, de la Bresse et du Bugey


Savoir apprivoiser les fées

Longtemps image de prospérité, de richesse telles les Matres antiques ou Frau Holle, fée d’origine germanique, et Dame Abonde du Roman de la Rose, les fées procuraient des biens matériels en abondance.

Aussi, chaque année, leur réservait-on des offrandes – nourriture et boissons – dans une pièce isolée de la maison qu’elles visitaient la nuit, la veille du Premier de l’An. Là, le couvert était dressé à leur intention. Cette coutume, attestée au XIIIe siècle dans toute l’Europe, avait fait l’objet de sévères admonestations de la part de l’Eglise. Guillaume d’Auvergne, évêque de Paris, parlait de sottises humaines, de folies de vieilles femmes et n’hésitait pas à taxer ces pratiques de crime d’idolâtrie. Les gens reconnaissaient aux fées un pouvoir sacré semblable à celui qu’ils accordaient aux saints et aux saintes de leur pays.

Outre cette prière rituelle, les "dames" pouvaient être sollicitées à tout moment, notamment pour tout ce qui touchait à la nourriture, car il y avait peu à manger. Aux champs, les hommes gardaient la faim au ventre, au printemps surtout, lorsque les récoltes de l’année précédente venaient à manquer. Les fées pouvaient être alors d’un grand secours ; on le savait, on les appelait. Elles étaient capables du meilleur, offrant des gâteaux que l’on avait coutume de manger les jours de fête.

Les fées s’avaient s’adapter aux désirs des habitants. Le don du gâteau et le linge qui l’accompagnait supposaient de leur part la connaissance des traditions culinaires locales. On avait, en effet l’habitude de protéger la nourriture, en la serrant dans un linge noué, tel le goûter de quatre heures, que les hommes consommaient chaque jour dans les champs.

Au-delà de la connaissance des usages sociaux traditionnels : l’art de bâtir, de tisser, de laver et de manger, les êtres fantastiques détenaient les secrets des plantes. La «"salvia", plante aux pouvoirs magiques, dont les fées détenaient les secrets, était l’herbe sacrée des Anciens ; au Moyen Age, elle immunisait contre la peste.

Les fées capturées refusent de révéler leur savoir ; aussi va-t-on développer toutes sortes de stratégies pour les apprivoiser. La voie du mariage n’est-elle pas alors la plus appropriée pour connaître leurs secrets ?

Les ancêtres des fées

La mythologie connait bien ces jeunes filles d'une grande beauté qui vivent dans les forêts, en harmonie avec la nature, et que seuls quelques humains ont la chance d'apercevoir de temps à autre. Elles batifolent, dansent sur l'herbe et dans les clairières, sont toujours rieuses et aimables.

Les Grecs et les Romains les appellent les nymphes. Si elles vivent dans les arbres et les bois, ce sont des dryades et des hamadryades ; si elles sont hôtes des rivières, des fontaines et autres points d'eau, ce sont les naïades et, dans la mer, les néréides.

Mais les fées peuvent être considérées comme une transposition des Moires, ou des Parques romaines, qui étaient trois et façonnaient le fil de la vie humaine. La première filait, la deuxième tissait et la troisième coupait le fil, signifiant la mort de celui dont on avait tissé la destinée.

Leur nom latin était fata, ce qui signifie "les destinées", fatum le destin. Fata est en relation avec fari qui veut dire "parler" et qui a donné "fable". Et le mot fée est issu de cette racine, comme le sont fada, fadet (le fada, c'est le fadet, le fou du village - le fou "inspiré" car touché par un doigt de fée...), fayette, fadette et farfadet. On retrouve le mot "fade" pour des lieux où ont habité les fées : "Le bois aux Fades". En conclusion, le mot "fée" est en relation avec le destin et les sorts, mais aussi la fable.

Fairies" est le pluriel de "fairy", en anglais. "Fairy" est en relation avec "fair" qui peut prendre plusieurs significations : fête (le peuple joyeux des lutins), clair (les fées lumineuses) et juste, loyal, comme dans "fair-play" qui veut dire franc jeu (les fées aiment particulièrement jouer franc jeu).

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