lundi 5 novembre 2007

La légende du Sluagh

Lady fergusson ! En voilà une que jamais, hélas, les Sluagh ne nous enlèverons !
(Lord Brette, The Darling Loulou's Story)

Certaines fois, au soir, on entend au-dessus de quelques villages isolés des Borders, des Lowlands ou, plus loin, des Highlands, une sourde rumeur aller et venir au-dessus des toits. Ceux qui perçoivent ce bourdonnement vont sur le seuil lever le nez au ciel et scruter l'ombre en vain.
Aucune nuée d'orage dans l'air, pas de vent à chahuter les arbres, pas de passage d'oiseau, pas une aile. Rien. Rien que ce murmure en rond. C'est tout . Mais ce n'est pas parce qu'on ne voit rien qu'il n'y a rien. Bien au contraire puisqu'on voit les gens rentrer aussitôt chez eux avec inquiétude, faire des signes de croix, barricader portes et volets... et prier pour ceux qui sont encore dehors à traîner, alors qu'ils devraient savoir que c'est le pire moment de l'année pour sortir après la nuit tombée...

A la fin des moissons, à deux pas d'All-Hallowe'en
Quand les Bons Voisins s'apprêtent à partir
Certains chevauchent des brioches, d'autres des haricots
La troupe apparait dans le crépuscule
Tous habillés de vert
Richement parés, grands ou petits
Le Roi du Pharie avec la Reine des Elfes
Et toute sa cour de Sluaghs portés par le vent...

dit le poème que chacun, par coeur, connaît.

A Dundlane près d'Aolla, sur le Menstrie Glen, un paysan à sa charrue, malgré la nuit venue, se hâte de terminer son sillon, quand soudain le tumulte d'une course aérienne s'agite atour de lui. Tant pas si ce n'est pas le bon choix. On ne peut refuser l'invitation à la course des Sluaghs. Nul ne peut y résister ! Et le voilà parti chevauchant un fagot de genêts.

Sveltes fées ! Sveltes fées !
Voyageurs du vent ! Voyageurs du vent !
En route pour Cruinau !

Et c'est à Cruinau qu'ils arrivent et tournoient autour du château où se tient un banquet. Comme une nuée d'étourneaux, ils s'abattent sur les tables, boivent, festoient, invisibles au nez et à la barbe des invités. Puis le seigneur des elfes crie à nouveau :

Elfes du ciel ! Elgfes du ciel!
Voyageurs du vent, voyageurs du vent
A Stirling pour la danse. Partons !

Et d'une même volée, ils disparaissent par les serrures aussi vite que les éclairs et rejoignent les nues... Alors, le paysan tout à son idée, à la chanson, ajoute son couplet :

Lévriers ! lévriers !
Cours devant ! Cours devant !
A Dunblane, au Menstrie Glen. Rentrons !

Et d'un seul coup, toute la compagnie dans l'air s'est effacée. A sa charrue, tout seul, il s'est retrouvé au bout du champ pour achever son sillon.

Le Sluagh

Le Sluagh a la taille d'un humain légèrement réduite, mais aussi celle d'un enfant, ou minuscule.

Mince, il ressemble aux mortels avec les traits plus accentués. Très pâle, il donne une impression de légèreté, comme s'il était débarrassé du "poids organique" des mortels. le regard est vif. La chevelure est longue et blanchâtre. Les femmes sont dans l'ensemble plutôt jolies.

Richement ou modestement vêtu, il est souvent habillé de vert, avec des clochettes ou de petits grelots d'argent attachés aux chevilles et aux poignets.

Il habite en général les cieux d'Ecosse, les îles Shetland, les Hébrides et l'Irlande.

Il profite de leur invisiblité pour grapiller le boire et le manger à la table des hommes.

Cet alf aérien du crépuscule, ni bon, ni méchant, très lié au monde des morts, est une sorte de passeur qui conduit joyeusement les gens qu'il rencontre, certains soirs par les chemins, jusqu'au royaume des Fées et des ombres. Il rôde en meute, surtout entre la tombée du jour et minuit.

Lors de ces cavalcades au-dessus des champs et des villages, il arrive que le Sluagh tue chats, chiens, bétails en leur décochant des flèches venimeuses. Ces flèches ne sont pas mortelles aux humains, mais elles peuvent les "enchanter" ou les frapper de torpeur.

Occasionnellement, des armées s'affrontent dans les airs. Il est imprudent de mettre le nez dehors lorsque retentit le fracas de leurs batailles, ou, tout autant, celui de leurs amours.

Merlin et Viviane ou l'enchanteur enchanté

Etait-ce un homme, ce Merlin ?
Il était mi-homme mi-diable, disait volontiers la rumeur. Dès son enfance, Merlin avait fait preuve d'une grande intelligence et d'une inextinguible soif d'en apprendre toujours plus sur la marche du monde. Un véritable magicien, un enchanteur qui connaissait mille secrets, mille sortilèges, mille recettes pour faire ployer la nature à ses désirs. Merlin avait favorisé les amours du roi Uther Pendragon et de la reine Ygraine, qui lui avaient confié l'éducation de leur fils Arthur.

Devenu roi, celui-ci avait bien sûr gardé auprès de lui cet homme aux qualités exceptionnelles. Au palais de Camelot, Merlin bénéficiait d'une pièce pour ses grimoires et ses expériences, mais il préférait par-dessus toute chose parcourir les forêts pour mieux en percer les mystères.
On dit que c'est dans la forêt de Brocéliande qu'il rencontra une jeune fille belle comme le jour. Une fée ? Une nymphe des bois ? Une simple mortelle ?
- Salut à toi, je m'appelle Viviane, se présenta la jeune fille.
L'enchanteur fut ébloui par sa grâce et son sourire.
- Je suis Merlin, le conseiller du roi Arthur, articula-t-il avec émotion.
Et aussitôt, il tomba à ses pieds, sur la mousse éclairée comme un tapis d'émeraude par les fins rais de soleil passant à travers les branches des arbres. Il était instantanément tombé amoureux d'elle.
Viviane se mit à rire de voir cet homme honorable s'agenouiller en face d'elle, et son rire remplit de joie et d'émotion le coeur de l'enchanteur. A vrai dire, elle aussi était émue. Merlin n'était pas le vieillard à barbe blanche quelle croyait rencontrer dans la forêt. Il était dans la force de l'âge, et portait sur le visage les marques conjuguées du courage, de la sagesse et de l'astuce.
Viviane l'invita à se relever.
- Je connais votre réputation, dit-elle. Vous ne devez pas vous agenouiller à mes pieds. Qui suis-je pour mériter de telles marques de respect ?
- Vous êtes la plus belle femme que je connaisse.
- Mais vous ne me connaissez pas !
- Alors, faisons connaissance, proposa Merlin.

Ils marchèrent longuement dans la forêt. Il lui montra des lieux mystérieux connus de lui seul, lui désigna les pouvoirs des plantes, fit naitre pour elle des tapis de fleurs.
Au soir de ce jour-là, elle aussi était conquise ! Il la prit dans ses bras, elle entoura son cou. Il l'embrassa, elle lui répondit par d'autres baisers.
- Je t'apprendrai des choses merveilleuses, lui promit-il.
- Je serai la meilleure de tes disciples, murmura-t-elle.

Merlin et Viviane vécurent une grande passion. Mais, à l'inverse de bien des amoureux, ils ne consacraient pas tout leur temps à cet amour. Viviane avait soif d'apprendre, Merlin brûlait de lui révéler tous les secrets de sa magie, qu'elle comprenait vite et exerçait déjà à la perfection.
- Existe-t-il un secret pour retenir indéfiniment un amant ? demanda-t-elle un jour, avec un petit éclat moqueur au fond des yeux, à celui qui était à la fois son maître et son amoureux.
- Bien sûr, répondit-il. On peut toujours dresser autour de lui les murs d'un château duquel il ne pourra sortir.
- Me l'enseigneras-tu ? demanda-t-elle encore.
Viviane avait une idée derrière la tête, et merlin ne fut pas dupe. Néanmoins, il répondit sans hésiter :
- Si tu le souhaites...
Ainsi, Viviane, amusée et fière de sa puissance nouvelle, eut désormais une totale emprise sur le mage qui lui confiait tout, y compris ce qui pourrait un jour lui être fatal.
Merlin lui enseigna l'art d'édifier d'une simple formule, un château aux murs d'illusion, plus transparents que le cristal le plus pur, un château aux neuf cercles enchantés qui ne laissaient plus jamais passer celui qui y était enfermé.

Vint le jour où Viviane voulut retourner avec merlin dans la forêt de Brocéliande, où ils partageaient tant de souvenirs merveilleux, éblouis. L'amour entre eux ne s'était pas afafdi.
- Je t'aime au point de me perdre pour toi, murmura Merlin.
- Vraiment ? Accepterais-tu d'être mon prisonnier par amour ?
- Sans hésiter, fit l'enchanteur, se livrant pieds et poings liés à la volonté de la belle.
Alors Viviane dit la formule à voix haute et, aussitôt, un château aux murs d'air se déploya autour d'eux.
- Te voilà mon prisonnier par amour, fit Viviane.
- Oui, mon cher coeur.
- Et j'espère que cela durera plus de cent ans...
Merlin opina. l'amour de Viviane était si doux, si innocent malgré cette habile manipulation, si délicieux quand ils étaient ensemble... Il acceptait sans arrière-pensée d'être son prisonnier.

Pendant cent ans, Merlin resta enfermé dans le château magique aux murailles d'air. Son amour pour Viviane ne cessa pas pour autant. Bien sûr, il aurait facilement pu lancer un contre-charme qui l'aurait délivré en un instant - ce secret qu'il n'avait jamais dit à sa tendre geôlière - mais il préféra rester par amour le prisonnier de Viviane. Que lui importait la liberté ? L'amour de son élève, la merveilleuse enchanteresse, n'était-il pas mille fois préférable ?



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